jeudi 5 octobre 2023
| Juridiction | Tribunal Administratif de Paris |
| Section | Tribunal Administratif de Paris |
| N° Dossier | TA75-2310722 |
| Type | Décision |
| Avocat requérant | SCP D AVOCATS SAIDJI ET MOREAU |
Vu la procédure suivante :
Par une requête, enregistrée le 12 mai 2023, Mme B E épouse D, représentée par le cabinet Bitton avocat, demande au juge des référés du tribunal de :
1°) prescrire une expertise médicale, au contradictoire de l'Assistance publique - Hôpitaux de Paris (AP-HP), de la caisse primaire d'assurance maladie de Paris, de la caisse primaire d'assurance maladie des Hauts-de-Seine et de la compagnie Allianz Iard, en vue de se prononcer sur les conditions de sa prise en charge par la maternité de l'hôpital Necker-Enfant malades lors de son accouchement le 29 juin 2015 et d'évaluer les préjudices subis ;
2°) dire que l'expert devra déposer un pré-rapport ;
3°) réserver sa demande à l'encontre de l'AP-HP sur le fondement de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.
Elle soutient que :
- l'équipe médicale qui l'a prise en charge a décidé, malgré les mises en garde de l'Agence nationale de sécurité du médicament publiée le 25 février 2013, de déclencher l'accouchement en utilisant du Cytotec par voie intravaginale, sans tenir compte de ses attentes et sans l'avoir informée du risque accru de césarienne lié à cette méthode ;
- la conduite d'une expertise est utile dans la perspective d'une action en responsabilité.
Par un mémoire, enregistré le 6 juin 2023, l'Office national d'indemnisation des accidents médicaux, des affections iatrogènes et des infections nosocomiales (ONIAM), représenté par le cabinet Saidji et Moreau avocats, sollicite sa mise hors de cause.
Il soutient que le dommage allégué résulte de la réalisation d'un acte médical sans le consentement de Mme D, ce qui ne relève pas de ses conditions d'intervention.
Par un mémoire, enregistré le 6 juillet 2023, l'Assistance publique - Hôpitaux de Paris (AP-HP) informe le juge des référés qu'elle ne s'oppose pas à l'expertise sollicitée tout en émettant ses plus expresses protestations et réserves d'usage quant au bien-fondé de sa mise en cause, demandant la désignation d'un expert spécialisé en gynécologie obstétrique. Elle conclut au rejet des autres demandes.
Vu les autres pièces du dossier.
Vu le code de justice administrative.
Le président du tribunal administratif de Paris a désigné Mme Dhiver, vice-présidente du tribunal administratif de Paris, pour statuer sur les demandes de référé.
Considérant ce qui suit :
Sur la demande d'expertise :
1. Aux termes de l'article R. 532-1 du code de justice administrative : " Le juge des référés peut, sur simple requête et même en l'absence de décision administrative préalable, prescrire toute mesure utile d'expertise ou d'instruction "
2. Mme D, née le 10 mai 1983, a accouché par césarienne à la maternité de l'hôpital Necker-Enfant malades, le 29 juin 2015, après l'administration infructueuse de Cytotec décidée en raison d'un dépassement de terme de trois jours. Elle fait valoir que l'équipe médicale qui l'a prise en charge a décidé de ce type de déclenchement par voie vaginale, malgré la mise en garde de l'Agence nationale de sécurité du médicament publiée le 25 février 2013, sans tenir compte de ses attentes et sans l'avoir informée que le déclenchement de l'accouchement augmentait les risques de césarienne. Estimant que la responsabilité de l'AP-HP est susceptible d'être recherchée en raison des fautes commises par l'équipe médicale lors de son accouchement, Mme D sollicite la désignation d'un expert en vue de pouvoir intenter ultérieurement une action au fond en responsabilité à l'encontre de l'AP-HP.
3. La demande d'expertise entre dans le champ d'application de l'article R. 532-1 du code de justice administrative. Il y a lieu de faire droit à la demande d'expertise et de fixer la mission de l'expert comme il est précisé à l'article 1er de la présente ordonnance.
4. Aucune disposition du code de justice administrative ni aucun principe général du droit ne fait obligation à l'expert d'établir un pré-rapport. L'expert, dans la conduite des opérations de l'expertise qui lui est confiée et dont il définit librement les modalités pratiques, de concert avec les parties, ne saurait se voir soumis à d'autres obligations que celles issues du principe du contradictoire. Il suit de là que les conclusions de Mme D, tendant à ce que l'expert communique un pré-rapport, ne peuvent qu'être rejetées.
5. L'ONIAM fait valoir que le dommage allégué résulte de la réalisation d'un acte médical sans le consentement de Mme D, ce qui ne relève pas de ses conditions d'intervention. Il y a lieu de prononcer sa mise hors de cause.
6. Dans les circonstances de l'espèce, il n'y a pas lieu de faire droit aux conclusions de Mme D présentées sur le fondement de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.
ORDONNE :
Article 1er : M. C A (gynécologue-obstétricien) exerçant 4 rue de Sontay à Paris, (75016) est désigné en qualité d'expert. Il aura pour mission, en présence de Mme B D, l'Assistance publique-Hôpitaux de Paris et la caisse primaire d'assurance maladie de Paris de :
1°) prendre connaissance de l'intégralité du dossier médical de Mme D lors de sa prise en charge à l'hôpital Necker en vue de son accouchement le 29 juin 2015, notamment de tous documents relatifs au suivi médical, aux actes de soins, et aux diagnostics pratiqués lors de son admission, convoquer et entendre les parties et tout sachant ; procéder à l'examen sur pièces du dossier médical de Mme D ainsi qu'à son examen clinique ;
2°) décrire l'état de santé de Mme D et les soins et prescriptions antérieurs à son admission à l'hôpital Necker, les conditions dans lesquelles elle a été prise en charge dans cet établissement ; décrire l'état pathologique de la requérante ayant conduit aux soins, aux interventions et aux traitements pratiqués ;
3°) donner son avis sur le point de savoir si les diagnostics établis et les traitements, interventions et soins prodigués et leur suivi ont été consciencieux, attentifs, diligents et conformes aux données acquises de la science, et s'ils étaient adaptés à l'état de Mme D et aux symptômes qu'elle présentait ; donner notamment son avis sur la pertinence des diagnostics des équipes médicales de l'hôpital, l'utilité des gestes opératoires pratiqués et la conformité de la prise en charge de l'intéressée (investigations, traitements, soins, surveillance, organisation du service) aux règles de l'art et aux données acquises de la science à l'époque des faits ; l'expert précisera les références des données médicales sur lesquelles il se fonde, en retranscrivant au besoin les passages de la littérature scientifique qui lui paraîtraient pertinents ; dire notamment si la décision de déclencher l'accouchement à partir d'un dépassement de trois jours était indiquée au regard de l'état de santé de la mère et du bébé à cette date ; se prononcer sur l'utilisation du Cytotec dans ce cas ;
4°) déterminer l'origine du dommage en appréciant, le cas échéant, la part respective prise par les différents facteurs qui y auraient concouru en recherchant, à cet égard, quelle incidence sur la survenance du dommage ont pu avoir la présence d'autres pathologies, l'âge de Mme D ou la prise d'un traitement antérieur particulier ;
5°) donner son avis sur le point de savoir si le ou les manquements éventuellement constatés ont fait perdre à Mme D une chance sérieuse d'éviter les souffrances qu'elle décrit ; donner son avis sur l'ampleur (pourcentage) de la chance perdue par Mme D de voir son état de santé s'améliorer ou d'éviter de le voir se dégrader en raison de ces manquements ;
6°) déterminer le contenu et l'étendue de l'information délivrée à Mme D sur les risques des actes médicaux subis de telle sorte que, pour le cas où un défaut d'information serait relevé, ce manquement puisse être apprécié au regard de l'obligation qui pesait sur les praticiens hospitaliers au moment des faits litigieux ; dire si Mme D a été informée des raisons du déclenchement à trois jours de dépassement du terme, de l'utilisation du Cytotec et des effets que cette utilisation étaient susceptibles d'entraîner en cas d'échec ;
7°) de manière générale, donner toutes précisions et informations utiles permettant au tribunal de se prononcer sur les responsabilités et l'importance des préjudices subis tant par Mme D notamment à raison des souffrances endurées, que par ses proches, ainsi que toute information utile à la solution du litige ;
a) dire si l'état de santé de Mme D est consolidé ou s'il est susceptible d'amélioration ou de dégradation ; proposer, si possible, une date de consolidation de l'état de l'intéressée en fixant notamment la période d'incapacité temporaire et le taux de celle-ci, ainsi que le taux d'incapacité permanente partielle ;
b) donner son avis sur les dépenses de santé rendues nécessaires par l'état de Mme D en lien avec les faits en litige ; préciser, dans le cas où certaines hospitalisations ou certains achats de produits pharmaceutiques ne seraient pas tout entiers imputables au dommage litigieux, dans quelle proportion ils peuvent être rattachés à ce dernier ;
c) déterminer les autres dépenses liées au dommage corporel ;
d) décrire et évaluer les souffrances physiques, psychiques ou morales subies en lien avec les faits en litige ;
e) évaluer le préjudice esthétique, le préjudice d'agrément, le préjudice sexuel ;
f) donner au tribunal tous autres éléments d'information nécessaires à la réparation de l'intégralité du préjudice subi par Mme D à raison des faits en litige.
Article 2 : L'expert remplira sa mission dans les conditions prévues par les articles
R. 621-2 à R. 621-14 du code de justice administrative. Il ne pourra recourir à un sapiteur sans l'autorisation préalable du président du tribunal administratif.
Article 3 : L'expert, à la demande du juge des référés ou à son initiative, pourra tenter une médiation entre les parties dans les conditions de l'article R. 621-1 modifié du code de justice administrative.
Article 4 : Le surplus des conclusions de Mme D est rejeté.
Article 5 : L'Office national d'indemnisation des accidents médicaux est mis hors de cause.
Article 6 : L'expert déposera son rapport au greffe du tribunal en 2 exemplaires au plus tard le 19 mars 2024. Il notifiera les copies de son rapport aux parties intéressées telles que précisées à l'article n° 7 de la présente ordonnance, le cas échéant, avec leur accord, sous forme électronique.
Article 7 : La présente ordonnance sera notifiée à Mme B E épouse D, l'Assistance publique - Hôpitaux de Paris, l'Office national d'indemnisation des accidents médicaux, des affections iatrogènes et des infections nosocomiales, la caisse primaire d'assurance maladie de Paris, la compagnie Allianz Iard, et à M. C A, expert.
Fait à Paris, le 5 octobre 2023.
La juge des référés,
M. Dhiver
La République mande et ordonne au ministre de la santé et de la prévention ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.
N°2310722/11-6