lundi 13 mai 2024
| Juridiction | Tribunal Administratif de Paris |
| Section | Tribunal Administratif de Paris |
| N° Dossier | TA75-2313236 |
| Type | Décision |
| Publication | C |
| Avocat requérant | CABINET LOIRE, HENOCHSBERG (AARPI) |
Vu la procédure suivante :
Par une requête et un mémoire, enregistrés le 6 juin 2023 et le 22 mars 2024, M. B, représenté par Me Loiré, demande au juge des référés saisi sur le fondement de l'article R. 541-1 du code de justice administrative, dans le dernier état de ses écritures :
1°) de condamner le préfet de police à lui verser, à titre de provision, la somme de 75 000 euros, au titre du préjudice professionnel subi et de l'atteinte à la vie privée et familiale dus au refus, par le préfet, de lui restituer son certificat de résidence, cette somme devant être assortie, à compter du 29 novembre 2022, date de la réception de la demande indemnitaire, des intérêts au taux légal, capitalisés ;
2°) de mettre à la charge du préfet de police une somme de 2 000 euros en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative, qui sera versée à son conseil en application de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique.
Il soutient que :
- la créance n'est pas sérieusement contestable dès lors que le refus implicite de l'administration de lui délivrer un duplicata de son certificat de résidence est une faute qui ouvre droit à une indemnisation ;
- le refus implicite du préfet de lui restituer son certificat de résidence ou de lui en fournir un duplicata a porté atteinte à sa vie privée et familiale ;
- ses conditions d'embauche se sont détériorées en l'absence de justificatif de son droit au séjour ;
Par un mémoire en défense, enregistré le 28 juillet 2023, le préfet de police conclut au rejet de la requête.
Il fait valoir que la requête est irrecevable à défaut pour M. B d'être représentée par un avocat et, subsidiairement, que la créance ne présente pas le caractère non sérieusement contestable au vu duquel le juge des référés saisi sur le fondement de l'article R. 541-1 du code de justice administrative condamne au versement d'une provision.
Par une décision du 11 août 2023 M. B a été admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale.
Vu les autres pièces du dossier.
Vu :
- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales,
- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile,
- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique,
- le code de justice administrative.
Le président du tribunal a désigné M. C pour statuer sur les demandes de référé.
Considérant ce qui suit :
1. M. D B est un ressortissant algérien né le 1er juillet 1956 à Tazbinet. Marié le 16 août 2010 et divorcé le 8 mai 2023 à Tébessa, il est père de deux enfants nés en 2011 et 2016. Son ex-épouse et ses enfants vivent en Algérie. Résidant en France depuis 1984, selon ses déclarations, il a obtenu le 15 octobre 1992 un certificat de résidence d'une année, renouvelé, puis, à partir du 14 octobre 1994, un certificat de résidence valable 10 ans, renouvelé deux fois, le dernier titre délivré étant valable jusqu'au 13 octobre 2024. Par un courrier en date du 25 février 2022, M. B a été informé par les services de la préfecture que sa carte de séjour avait été déposée auprès du service des objets trouvés et qu'il était invité à formuler une demande de restitution de ce titre sous la forme d'une déclaration de perte, par le biais du site internet réservé à cet effet et acquitté par la même voie des frais de garde de " l'objet trouvé " d'un montant de 11 euros. Le 3 mai 2022, le requérant a engagé des démarches par le biais de l'administration numérique des étrangers en France (ANEF) aux fins de délivrance d'un duplicata de son titre de séjour. Par un courrier recommandé avec demande d'avis de réception postal du 25 novembre 2022, M. B a sollicité auprès du préfet de police la réparation du préjudice qu'il estime avoir subi au titre du refus de la restitution de son titre de séjour, à hauteur, alors, de 15 000 euros. Le silence gardé par l'administration a fait naître une décision implicite de rejet. Entre le 9 février et le 27 mars 2023, M. B a introduit un référé-provision, rejeté par voie d'ordonnance, ainsi que trois requêtes fondées sur les dispositions de l'article L. 521-1 du code de justice administrative, aux fins de suspension de la décision implicite de refus de lui délivrer un duplicata de sa carte de résident, qui ont toutes été rejetées. M. B a également introduit un contentieux indemnitaire, en cours d'instruction. Le 19 juin 2023, un duplicata de son titre de séjour a été remis à M. B. Par la présente requête, M. B demande au tribunal que lui soit versée à titre de provision, notamment, la somme de 75 000 euros, au titre du préjudice subi.
Sur la fin de non-recevoir :
2. Aux termes de l'article R. 431-2 du code de justice administrative : " les requêtes et les mémoires doivent, à peine d'irrecevabilité, être présentés soit par un avocat, soit par un avocat au Conseil d'Etat et à la Cour de cassation, lorsque les conclusions de la demande tendent au paiement d'une somme d'argent () ".
3. Si M. B a introduit sa requête sans être représenté par un avocat, il en a constitué un en cours d'instance, qui a d'ailleurs signé le mémoire enregistré le 22 mars 2024 par lequel le montant de l'indemnisation demandée a été porté de 25 000 à 75 000 euros. Ainsi, M. B est réputé représenté par un avocat depuis la date d'enregistrement de sa requête, le 6 juin 2023. Dès lors, la fin de non-recevoir opposée par le préfet de police tirée de ce que la requête a été présentée par M. B sans se conformer aux dispositions de l'article 431-2 du code de justice administrative doit être écartée.
Sur la demande de provision :
4. Aux termes de l'article R. 541-1 du code de justice administrative : " Le juge des référés peut, même en l'absence d'une demande au fond, accorder une provision au créancier qui l'a saisi lorsque l'existence de l'obligation n'est pas sérieusement contestable. Il peut, même d'office, subordonner le versement de la provision à la constitution d'une garantie. ". Il résulte de ces dispositions que, pour regarder une obligation comme non sérieusement contestable, il appartient au juge des référés de s'assurer que les éléments qui lui sont soumis par les parties sont de nature à en établir l'existence avec un degré suffisant de certitude. Dans ce cas, le montant de la provision que peut allouer le juge des référés n'a d'autre limite que celle résultant du caractère non sérieusement contestable de l'obligation dont les parties font état. Dans l'hypothèse où l'évaluation du montant de la provision résultant de cette obligation est incertaine, le juge des référés ne doit allouer de provision, le cas échéant assortie d'une garantie, que pour la fraction dont le montant qui lui paraît revêtir un caractère de certitude suffisant.
5. Il résulte de l'instruction que le 3 mai 2022 M. B a sollicité la délivrance d'un duplicata présentée via le service électronique de l'ANEF, et non via le service internet qui lui avait été signalé par le courrier du 25 février 2022 l'informant du dépôt au service des objets trouvés de sa carte de résidant délivrée le 14 octobre 2014 et valide jusqu'au 14 octobre 2024. Si M. B par ses premières écritures et son mémoire complémentaire, enregistré le 24 mars 2024, fait valoir qu'il se serait déplacé dès le lendemain de la réception du courrier du 25 février 2022 au service des objets trouvés afin d'y régler les frais de garde de son titre perdu et le retirer et qu'il lui aurait alors été indiqué qu'il devait désormais attendre d'être convoqué à la préfecture de police pour procéder à ce retrait, sans avoir à entreprendre la moindre démarche supplémentaire, d'une part, il ne justifie pas, alors que le préfet de police conteste expressément les faits ainsi évoqués, s'être effectivement déplacé auprès du service en cause, d'autre part, il résulte des termes du courrier du 25 février 2022 que M. B était invité à déclarer la perte de son titre via le service internet dont l'adresse " http//ppbo1.fr " est expressément précisée et s'acquitter des frais dits de garde d'un montant de 11 euros. Ainsi, M. B n'apporte aucun élément de nature à établir qu'il aurait, avant la date du 3 mai 2022, engagé les démarches qu'il était invité à accomplir ni aucune autre, en particulier une demande adressée au préfet de police en vue de la restitution de son titre sur laquelle serait née une décision implicite de rejet.
6. Toutefois, si le préfet de police, par ses écritures en défense, justifie le délai de plus d'un an, à compter du 3 mai 2022, nécessaire pour la remise au requérant du duplicata de son titre de séjour par une demande d'informations sur la situation pénale de M. B adressée par ses services au " parquet des Hauts-de-Seine ", il n'apporte aucun élément au soutien de cette allégation pour en établir la réalité et il ne précise pas davantage le motif ayant conduit à présenter une telle demande. Alors, en outre, que le préfet de police n'évoque ni ne justifie aucun problème technique ou matériel sérieux empêchant la remise du titre de séjour dans un délai raisonnable ni que le service compétent pour cette délivrance n'aurait pas été averti de la perte de la carte de résident de M. B, ce dernier est fondé à soutenir que ce délai a été anormalement long. Compte tenu de la situation du requérant, dépourvu de tout document attestant la régularité de son séjour en France pendant une période de plus d'un an au moins, prenant en compte la date à laquelle il justifie avoir entrepris des démarches afin de mettre fin à cette situation, et donc de la précarité administrative totale de sa situation en France, il est fondé à soutenir qu'il a subi un préjudice moral.
7. En revanche, si le requérant soutient que, privé de titre de séjour, il n'a pu se rendre en Algérie pour retrouver sa famille, et que son absence de son foyer serait la cause de son divorce, qu'il n'a pu assister aux obsèques de son frère, qu'il déclare décédé en mars 2022, il ressort de l'instruction, et en particulier du jugement de divorce traduit et produit par le requérant, que l'absence de cohabitation avec son ex-compagne imputable à sa résidence permanente en France depuis 2018 constitue le motif exclusif de son absence à l'origine de la dissolution du couple. En outre, s'agissant de la disparition de son frère, le requérant n'apporte aucun élément à l'appui de ses allégations. Enfin, si M. B fait valoir que, privé de justificatif de son droit au séjour en France, ses conditions d'embauche se sont détériorées, il n'établit pas la réalité d'un préjudice de cette nature.
8. Il résulte de tout ce qui précède, et compte tenu des conditions de séjour, notamment le maintien injustifié pendant plus d'un an du caractère précaire de la situation de M. B, qu'il sera fait une juste appréciation de son préjudice moral en condamnant l'Etat à lui verser une provision d'un montant de 2 000 euros, tous intérêts compris à la date du jugement, en réparation de ce préjudice.
Sur les conclusions tendant à l'application des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative :
9. M. B est admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale. Son avocat peut donc se prévaloir des dispositions de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique. Toutefois, dans les circonstances de l'espèce, il n'y a pas lieu de faire application de ces dispositions combinées avec celles de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.
O R D O N N E :
Article 1er : L'Etat est condamné à verser à M. B une provision de 2 000 euros.
Article 2 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.
Article 3 : La présente ordonnance sera notifiée à M. D B au préfet de police et à Me Loiré.
Fait à Paris, le 13 mai 2024.
Le juge des référés,
J.-F. C
La République mande et ordonne au préfet de police en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.
2313236/4-3