vendredi 15 décembre 2023
| Juridiction | Tribunal Administratif de Paris |
| Section | Tribunal Administratif de Paris |
| N° Dossier | TA75-2313629 |
| Type | Décision |
| Avocat requérant | CABINET JASPER AVOCATS |
Vu la procédure suivante :
Par une requête, enregistrée le 9 juin 2023, M. A D, représenté par
Me Gonzalez, demande au juge des référés du tribunal :
1°) de prescrire une expertise médicale, au contradictoire de l'Assistance publique - Hôpitaux de Paris (AP-HP), de l'Office national d'indemnisation des accidents médicaux, des affections iatrogènes et des infections nosocomiales (ONIAM) et de la caisse primaire d'assurance maladie de Seine Saint-Denis, en vue de déterminer les préjudices subis lors de sa prise en charge à l'hôpital Lariboisière du 8 au 13 mai 2022 pour la réalisation d'une laminoplastie de C3 à C7, à la suite de laquelle il a perdu l'usage de son bras droit ;
2°) de dire que l'expert pourra s'adjoindre tout sapiteur de son choix et devra déposer un pré rapport ;
3°) de mettre les frais à la charge de l'AP-HP dès lors qu'il bénéficie de l'aide juridictionnelle.
Il soutient que :
- sa prise en charge a été défaillante et a conduit à la perte de motricité de son bras droit ; qu'il lui est impossible de reprendre son travail d'agent de sécurité, et qu'il souffre encore de douleurs extrêmement intenses et de fourmillements ;
- dans la perspective d'une action en responsabilité, la conduite d'une expertise est utile.
Par un mémoire, enregistré le 4 juillet 2023, l'Office national d'indemnisation des accidents médicaux, des affections iatrogènes et des infections nosocomiales (ONIAM), représenté par le cabinet Jasper avocats, informe le juge des référés de ses protestations et réserves, de ce qu'il ne s'oppose pas à la mesure d'expertise sollicitée et demande de compléter la mission d'expertise selon les termes de son mémoire.
Par un mémoire, enregistré le 16 août 2023, l'Assistance publique -hôpitaux de Paris (AP-HP) informe le juge des référés qu'elle ne s'oppose pas à la mesure d'expertise demandée par M. D, demande de désigner un expert spécialisé en neurochirurgie, de compléter la mission d'expertise selon les termes de son mémoire, d'enjoindre à la CPAM de la Seine-Saint-Denis de produire sa créance définitive, et de mettre à la charge du requérant les frais de consignation à valoir sur les honoraires de l'expert.
Vu les autres pièces du dossier.
Vu le code de justice administrative.
Le président du tribunal administratif de Paris a désigné Mme Dhiver vice-présidente du tribunal administratif de Paris, pour statuer sur les demandes de référé.
Considérant ce qui suit :
Sur la mesure d'expertise sollicitée :
1. Aux termes de l'article R. 532-1 du code de justice administrative : "Le juge des référés peut, sur simple requête et même en l'absence de décision administrative préalable, prescrire toute mesure utile d'expertise ou d'instruction".
2. M. D, né le 14 janvier 1958, fait valoir qu'il souffre depuis plus dix ans de paresthésies ainsi que de troubles de la sensibilité des membres, auxquels se sont ajoutés des troubles de l'équilibre et une ataxie à la marche, qu'il a été opéré le 9 mai 2022 d'une laminoplastie C3-C7 avec arthrodèse au sein de l'hôpital Lariboisière. Les suites opératoires ont été d'abord marquées par un déficit proximal du membre supérieur droit dû à un hématome épidural compressif ayant nécessité une reprise chirurgicale le jour même, puis, par la mise en évidence d'un diagnostic d'une paralysie du membre supérieur droit. M. D a suivi une rééducation à compter du mois de juillet 2022 et la poursuit encore à raison de deux séances de kinésithérapie par semaine. Soutenant qu'il a perdu l'usage de son bras droit, que les douleurs sans traitement sont extrêmement intenses et que les fourmillements persistent, ce qui le place dans l'impossibilité de reprendre l'exercice de son métier d'agent de sécurité, M. D sollicite la désignation d'un expert, afin de se prononcer sur les responsabilités pouvant être encourues du fait de sa prise en charge par le centre hospitalier Lariboisière ainsi que sur l'évaluation des préjudices subis.
3. La mesure d'expertise demandée entre dans le champ d'application des dispositions précitées de l'article R. 532-1 du code de justice administrative. Il y a lieu, dès lors, d'y faire droit et de fixer la mission de l'expert comme il est précisé à l'article 1er de la présente ordonnance.
4. S'il apparaît à un expert qu'il est nécessaire de faire appel au concours d'un ou plusieurs sapiteurs pour l'éclairer sur un point particulier, il doit préalablement solliciter l'autorisation du président du tribunal administratif. Par suite, les conclusions de
M. D sur ce point sont rejetées.
5. La production du relevé des débours de la Cpam n'apparaît pas utile à la réalisation de l'expertise ordonnée. Par suite, il n'y a pas lieu de faire droit à la demande de l'AP-HP tendant à ce que le juge des référés demande à la Cpam de produire ce relevé.
6. L'Oniam demande au tribunal de lui donner acte de ses protestations et réserves sur sa mise en cause et sa responsabilité. Il n'appartient pas au juge des référés, saisi sur le fondement des dispositions de l'article R. 532-1 du code de justice administrative, de donner acte de telles protestations et réserves.
7. L'expert est tenu, entre autres, d'informer les parties de ses constatations, de recueillir leurs dires et d'en faire état dans son rapport. S'il lui est loisible de communiquer aux parties un pré-rapport aux fins de recueillir leurs observations, aucune disposition législative ou réglementaire applicable devant le juge administratif ne permet de lui imposer cette formalité.
Sur la charge des frais d'expertise :
8. En vertu de l'article R. 621-13 du code de justice administrative, la ou les parties qui assumeront la charge des frais d'expertise sont désignées par le président du tribunal aux termes de l'ordonnance qui fixera, après le dépôt du rapport, les frais et honoraires de l'expert. De même, en application de l'article R. 621-12 du même code, dans le cas où il serait fait droit à une demande de l'expert tendant au bénéfice d'une allocation provisionnelle, il appartient également au président du tribunal, aux termes de l'ordonnance fixant le montant de cette allocation, de préciser la ou les parties qui devront la verser. Il n'appartient donc pas au juge des référés de déterminer la partie à la charge de laquelle seront mis les frais d'expertise ou, le cas échéant, l'allocation provisionnelle qui pourrait éventuellement être accordée à l'expert. Par suite la demande présentée à ce titre par M. D doit être rejetée, ainsi que les conclusions de l'AP-HP tendant à mettre à la charge du requérant les frais de consignation à valoir sur les honoraires de l'expert.
ORDONNE :
Article 1er : M. C B (spécialisation - neurochirurgie), exerçant au sein l'hôpital d'instruction des armées Percy sis, 101 avenue Henri Barbusse, 92140 Clamart, est désigné en qualité d'expert. Il aura pour mission, en présence de M. D, l'Assistance publique-hôpitaux de Paris, l'Office national d'indemnisation des accidents médicaux, des affections iatrogènes et des infections nosocomiales (ONIAM), et la caisse primaire d'assurance maladie de Paris de :
1°) prendre connaissance de l'intégralité du dossier médical de M. D et, notamment, de tous documents relatifs au suivi médical, aux actes de soins, et aux diagnostics pratiqués lors de sa prise en charge par l'hôpital Lariboisière et les motifs de cette admission ; convoquer et entendre les parties et tout sachant ; procéder à l'examen sur pièces du dossier médical de M. D et à son examen physique ;
2°) décrire l'état de santé de M. D et les soins et prescriptions antérieurs à son admission à l'hôpital Lariboisière les conditions dans lesquelles il a été pris en charge et soigné dans cet établissement ; décrire l'état pathologique du requérant ayant conduit aux soins, aux interventions et aux traitements pratiqués ;
3°) donner son avis sur le point de savoir si les diagnostics établis et les traitements, interventions et soins prodigués et leur suivi ont été consciencieux, attentifs, diligents et conformes aux données acquises de la science, et s'ils étaient adaptés à l'état de M. D et aux symptômes qu'il présentait ; donner notamment son avis sur la pertinence des diagnostics des équipes médicales de l'hôpital, l'utilité des gestes opératoires pratiqués et la conformité de la prise en charge de l'intéressé (investigations, traitements, soins, surveillance, organisation du service) aux règles de l'art et aux données acquises de la science à l'époque des faits ; l'expert précisera les références des données médicales sur lesquelles il se fonde, en retranscrivant au besoin les passages de la littérature scientifique qui lui paraîtraient pertinents ; dire clairement si le déficit proximal d'un membre est une suite connue de la laminoplastie de C3à C7 que M. D a subie, et si ce risque est connu, dire, suivant sa fréquence, si cette opération devait être envisagée ;
4°) déterminer l'origine du dommage en appréciant, le cas échéant, la part respective prise par les différents facteurs qui y auraient concouru en recherchant, à cet égard, quelle incidence sur la survenance du dommage ont pu avoir la présence d'autres pathologies, l'âge de M. D ou la prise d'un traitement antérieur particulier ;
5°) donner son avis sur le point de savoir si le ou les manquements éventuellement constatés ont fait perdre à M. D une chance sérieuse de guérison ; donner son avis sur l'ampleur (pourcentage) de la chance perdue par M. D de voir son état de santé s'améliorer ou d'éviter de le voir se dégrader en raison de ces manquements ; dire clairement si, devant le tableau des antécédents de M. D, l'acte chirurgical de laminoplastie de C3à C7 était conseillé, ou si une autre solution était envisageable avec moins de risques pour le patient ; dire, au vu du scanner postopératoire qui a montré une uncarthrose diffuse bilatérale et l'EMG une atteinte C5 C6 et C7, posant un diagnostic de paralysie C5 palsy, si cette conséquence résulte d'un acte chirurgical fautif et en décliner précisément les conséquences sur l'état de santé de M. D ;
6°) déterminer le contenu et l'étendue de l'information délivrée au patient sur les risques des actes médicaux subis de telle sorte que, pour le cas où un défaut d'information serait relevé, ce manquement puisse être apprécié au regard de l'obligation qui pesait sur les praticiens hospitaliers au moment des faits litigieux ;
7°) de manière générale, donner toutes précisions et informations utiles permettant au tribunal de se prononcer sur les responsabilités et l'importance des préjudices subis tant par
M. D notamment à raison des souffrances endurées, que par ses proches, ainsi que toute information utile à la solution du litige ; évaluer l'ensemble des préjudices selon la nomenclature Dintilhac et les chiffrer précisément ;
a) dire si l'état de M. D est consolidé ou s'il est susceptible d'amélioration ou de dégradation ; proposer, si possible, une date de consolidation de l'état de l'intéressé en fixant notamment la période d'incapacité temporaire et le taux de celle-ci, ainsi que le taux d'incapacité permanente partielle ;
b) donner son avis sur les dépenses de santé rendues nécessaires par l'état de
M. D en lien avec les faits en litige ; préciser, dans le cas où certaines hospitalisations ou certains achats de produits pharmaceutiques ne seraient pas tout entiers imputables au dommage litigieux, dans quelle proportion ils peuvent être rattachés à ce dernier ;
c) indiquer si et dans quelle mesure l'assistance, constante ou occasionnelle, d'une tierce personne a été ou est nécessaire à M. D en raison du dommage litigieux, pour accomplir les actes de la vie quotidienne ; quantifier le volume horaire, la fréquence et le type d'aide nécessaire (médicalisée / non médicalisée), et dire jusqu'à quelle échéance cette aide éventuelle est requise ; préciser les autres frais liés au handicap dont la nécessité résulterait du dommage ;
d) déterminer les autres dépenses liées au dommage corporel ;
e) décrire et évaluer les souffrances physiques, psychiques ou morales subies en lien avec les faits en litige ;
f) évaluer le préjudice esthétique, le préjudice d'agrément, le préjudice sexuel ;
g) donner au tribunal tous autres éléments d'information nécessaires à la réparation de l'intégralité du préjudice subi par M. D à raison des faits en litige ;
Article 2 : L'expert remplira sa mission dans les conditions prévues par les articles
R. 621-2 à R. 621-14 du code de justice administrative. Il ne pourra recourir à un sapiteur sans l'autorisation préalable du président du tribunal administratif.
Article 3 : L'expert, à la demande du juge des référés ou à son initiative, pourra tenter une médiation entre les parties dans les conditions de l'article R. 621-1 modifié du code de justice administrative.
Article 4 : L'expert déposera son rapport au greffe du tribunal en 2 exemplaires au plus tard le 31 mai 2024. Il notifiera les copies de son rapport aux parties intéressées telles que précisées à l'article n° 7 de la présente ordonnance, le cas échéant, avec leur accord, sous forme électronique.
Article 5 : Les frais et honoraires de l'expertise seront mis à la charge de la ou des parties désignées dans l'ordonnance par laquelle le président du tribunal liquidera et taxera ces frais et honoraires.
Article 6 : Le surplus des conclusions des parties est rejeté.
Article 7 : La présente ordonnance sera notifiée à M. A D,
Me Gonzalez, l'Assistance publique - Hôpitaux de Paris (AP-HP), l'Office national d'indemnisation des accidents médicaux, des affections iatrogènes et des infections nosocomiales (ONIAM), la caisse primaire d'assurance maladie de Paris et à M.C B, expert.
Fait à Paris, le 15 décembre 2023.
La juge des référés,
M. Dhiver.
La République mande et ordonne à la ministre de la santé et de la prévention ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.
N°2313629/11-6