jeudi 30 mai 2024
| Juridiction | Tribunal Administratif de Paris |
| Section | Tribunal Administratif de Paris |
| N° Dossier | TA75-2315298 |
| Type | Décision |
| Publication | C |
| Avocat requérant | CABINET JASPER AVOCATS |
Vu la procédure suivante :
Par une requête et un mémoire, enregistrés les 28 juin et 27 juillet 2023, M. D C, représenté par Me Bibal, demande au juge des référés, saisi sur le fondement des dispositions de l'article R. 541-1 du code de justice administrative :
1°) de condamner l'Office national d'indemnisation des accidents médicaux, des affections iatrogènes et des infections nosocomiales (ONIAM) à lui verser à titre de provision la somme de 1 799 975,81 euros à valoir sur l'indemnité définitive de ses préjudices ;
2°) de mettre à la charge de l'ONIAM la somme de 10 000 euros au titre des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.
Il soutient que :
- il est en droit d'obtenir une indemnisation au titre de la solidarité nationale dès lors que les dommages proviennent d'un accident médical non fautif rare ;
- il existe un lien de causalité entre l'acte de prévention et les complications post-opératoires dont il a fait l'objet ;
- le critère d'anormalité du dommage est rempli dès lors que les complications ont un caractère exceptionnel, l'hémorragie fronto-calleuse et ventriculaire intervenant dans 2 % des cas et la survenue des deux méningites dans 2 % des cas ;
- le critère de gravité lié au dommage est rempli dès lors que son taux de déficit fonctionnel permanent est supérieur à 25 % ;
- il est fondé à demander le versement d'une provision à valoir sur son indemnisation définitive des préjudices subis pour un montant de 1 730,17 euros au titre des dépenses de santé, 2 359,90 euros au titre des frais divers, évalués à la somme totale, 172 080,54 euros au titre de l'assistance à tierce personne temporaire, 378 467,17 euros au titre de l'assistance à tierce personne permanente, 1 000 000 d'euros au titre de son préjudice professionnel résultant d'une perte de chance professionnelle évalué à la somme de 10 774 557,41 euros, 22 338,03 euros au titre du déficit fonctionnel temporaire, 40 000 euros au titre des souffrances endurées, 20 000 euros au titre du préjudice esthétique temporaire, 120 000 euros au titre du déficit fonctionnel permanent, 3 000 euros au titre du préjudice esthétique permanent, 20 000 euros au titre du préjudice d'agrément et 20 000 euros au titre du préjudice sexuel.
Par des mémoires en défense, enregistré les 27 juillet et 7 août 2023, l'ONIAM, représenté par la SELARLU Saumon Avocat, conclut :
1°) à titre principal au rejet de la requête ;
2°) à titre subsidiaire à ce qu'il soit ordonné une expertise médicale complémentaire ;
3°) à titre encore plus subsidiaire, à ce que le montant de la provision soit limité à la somme de 404 376,06 euros ;
4°) au rejet ou à la réduction de la somme demandée au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.
Il fait valoir que :
- le lien de causalité entre l'accident médical et les préjudices n'est pas établi ;
- la condition d'anormalité prévue au II de l'article L. 1142-1 du code de la santé publique n'est pas démontrée ;
- s'agissant du montant de la provision demandée, aussi bien l'existence que l'étendue et même l'imputabilité des préjudices sont loin d'être non sérieusement contestables, le requérant négligeant notamment de tenir compte de sa pathologie initiale qui a eu une incidence non négligeable et de la récidive particulièrement précoce de cette pathologie selon les experts.
La requête a été communiquée à la caisse primaire d'assurance maladie (CPAM) du Val-de-Marne, qui n'a pas produit de mémoire.
Le président du tribunal a désigné M. Delesalle pour statuer sur les demandes de référé.
Vu :
- les autres pièces du dossier ;
- le rapport d'expertise déposé le 4 janvier 2021.
Vu :
- le code de la santé publique ;
- le code de justice administrative.
Considérant ce qui suit :
1. A la suite de céphalées et de troubles visuels persistants, M. C, né le 16 octobre 1984, a été hospitalisé le 24 avril 2015 à l'hôpital Pitié-Salpêtrière de l'Assistance publique-hôpitaux de Paris (AP-HP), pour un adénome hypophysaire et y a subi une exérèse complète d'un volumineux macro-adénome hypophysaire invasif le 5 mai 2015. Les suites ont été marquées par une brèche dure mérienne, une rhinorrhée et deux méningites bactériennes, l'une à pneumocoque et l'autre à pseudominas, nécessitant la prise de lovenox et la persistance d'un hématome le long du trajet de dérivation ventriculo-péritonéale et inondation ventriculaire. Le 8 décembre 2018, M. C a été victime de plusieurs crises convulsives et conserve d'importants troubles neurocognitifs et une perte auditive. Par une ordonnance n° 2001004 du 10 juin 2020, le juge des référés du tribunal, saisi par M. C, a ordonné une expertise, a désigné le Dr B, neurochirurgien, et le Dr A, anesthésiste-réanimateur, comme experts et a fixé leur mission. Les experts ont déposé leur rapport le 4 janvier 2021. Par un courrier du 21 avril 2023, M. C a adressé à l'Office national d'indemnisation des accidents médicaux, des affections iatrogènes et des infections nosocomiales (ONIAM) une demande d'indemnisation des préjudices qu'il estime avoir subis, laquelle a été implicitement rejetée. Par une ordonnance n° 2312051 du 31 janvier 2024, la juge des référés du tribunal, saisie par M. C, a refusé de faire droit à sa demande tendant à ce que soit prescrite une expertise financière. Par la présente requête, M. C demande au juge des référés, sur le fondement de l'article R. 541-1 du code de justice administrative, de condamner l'ONIAM à lui verser, à titre de provision, la somme de 1 799 975,81 euros à valoir sur l'indemnité définitive de ses préjudices.
2. Aux termes de l'article R. 541-1 du code de justice administrative : " Le juge des référés peut, même en l'absence d'une demande au fond, accorder une provision au créancier qui l'a saisi lorsque l'existence de l'obligation n'est pas sérieusement contestable. Il peut, même d'office, subordonner le versement de la provision à la constitution d'une garantie ". Il résulte de ces dispositions que, pour regarder une obligation comme non sérieusement contestable, il appartient au juge des référés de s'assurer que les éléments qui lui sont soumis par les parties sont de nature à en établir l'existence avec un degré suffisant de certitude.
3. Aux termes du deuxième paragraphe de l'article L. 1142-1 du code de la santé publique : " II. - Lorsque la responsabilité d'un professionnel, d'un établissement, service ou organisme mentionné au I ou d'un producteur de produits n'est pas engagée, un accident médical, une affection iatrogène ou une infection nosocomiale ouvre droit à la réparation des préjudices du patient, et, en cas de décès, de ses ayants droit au titre de la solidarité nationale, lorsqu'ils sont directement imputables à des actes de prévention, de diagnostic ou de soins et qu'ils ont eu pour le patient des conséquences anormales au regard de son état de santé comme de l'évolution prévisible de celui-ci et présentent un caractère de gravité, fixé par décret, apprécié au regard de la perte de capacités fonctionnelles et des conséquences sur la vie privée et professionnelle mesurées en tenant notamment compte du taux d'atteinte permanente à l'intégrité physique ou psychique, de la durée de l'arrêt temporaire des activités professionnelles ou de celle du déficit fonctionnel temporaire. / Ouvre droit à réparation des préjudices au titre de la solidarité nationale un taux d'atteinte permanente à l'intégrité physique ou psychique supérieur à un pourcentage d'un barème spécifique fixé par décret ; ce pourcentage, au plus égal à 25 %, est déterminé par ledit décret. ". L'article D. 1142-1 du même code fixe à 24 % le seuil de gravité prévu par ces dispositions.
4. Il résulte de ces dispositions que l'ONIAM doit assurer, au titre de la solidarité nationale, la réparation de dommages résultant directement d'actes de prévention, de diagnostic ou de soins à la condition qu'ils présentent un caractère d'anormalité au regard de l'état de santé du patient comme de l'évolution prévisible de cet état. La condition d'anormalité du dommage prévue par ces dispositions doit toujours être regardée comme remplie lorsque l'acte médical a entraîné des conséquences notablement plus graves que celles auxquelles le patient était exposé de manière suffisamment probable en l'absence de traitement. Lorsque les conséquences de l'acte médical ne sont pas notablement plus graves que celles auxquelles le patient était exposé par sa pathologie en l'absence de traitement, elles ne peuvent être regardées comme anormales sauf si, dans les conditions où l'acte a été accompli, la survenance du dommage présentait une probabilité faible. Pour apprécier le caractère faible ou élevé du risque dont la réalisation a entraîné le dommage, il y a lieu de prendre en compte la probabilité de survenance d'un événement du même type que celui qui a causé le dommage et entraînant une invalidité grave ou un décès.
5. Pour l'application du II de l'article L. 1142-1 du code de la santé publique, il incombe au juge administratif, dans le cas où il est demandé à l'ONIAM de réparer au titre de la solidarité nationale plusieurs dommages résultant d'un même accident médical, d'une même affection iatrogène ou d'une même infection nosocomiale, de procéder à une appréciation globale des conditions, d'une part, d'anormalité et, d'autre part, de gravité de l'ensemble de ces dommages. Si, en revanche, les dommages résultent de plusieurs accidents médicaux, affections iatrogènes ou infections nosocomiales indépendants, il incombe au juge administratif d'apprécier de façon distincte les conditions d'anormalité et de gravité de chacun d'entre eux.
6. Il résulte de l'instruction, ainsi qu'il a été exposé au point 1, que M. C a subi le 5 mai 2015 une exérèse complète d'un volumineux macro-adénome hypophysaire invasif au sein de l'hôpital Pitié-Salpêtrière. A la suite de cet acte de prévention, des complications sont intervenues par l'apparition d'une brèche dure mérienne, d'une rhinorrhée et de deux méningites bactériennes, l'une à pneumocoque et l'autre à pseudominas, ainsi qu'une hémorragie intracérébro-ventriculaire. D'une part, il résulte du rapport d'expertise que ces complications ne sont pas propres à la maladie mais constitutives d'accidents médicaux et infections nosocomiales, qui ne peuvent être regardées comme ayant entraîné des conséquences notablement plus graves que celles auxquelles M. C était exposé en l'absence d'intervention dès lors que le développement de l'adénome hypophysaire, sans opération, aurait entraîné la cécité. D'autre part, le caractère d'anormalité de l'acte de prévention s'apprécie au regard de la probabilité faible du dommage survenu. Il résulte du rapport des experts que le risque d'apparition d'une rhinorrhée sur brèche per-opératoire était de l'ordre de 10 %, que le risque de survenance d'une méningite à pneumocoque, en cas de fistule, de l'ordre de 9 à 10 %, le risque de survenance d'une méningite à pseudomonas aeruginosa de 8 à 10 % et que le risque d'apparition d'une hémorragie fronto-calleuse et ventriculaire était inférieur à 2 %. Afin d'établir la probabilité faible de la survenance du dommage, M. C soutient qu'il convient d'évaluer la probabilité des risques de survenance des conséquences de l'accident, c'est-à-dire de la survenance de la brèche et également des infections qui en résultent, ce qui représente, par une appréciation globale, un risque de survenance inférieure à 2 %. Toutefois, en l'espèce, l'appréciation du taux de probabilité de la survenance des dommages constitue une question de droit soulevant une difficulté sérieuse qui n'appartient pas au juge des référés, juge de l'évidence, de trancher. Dans ces conditions, en l'état de l'instruction, la condition d'anormalité du dommage, nécessaire pour engager la responsabilité au titre de la solidarité nationale, ne peut être regardée comme remplie. Par suite, la créance dont se prévaut M. C à l'encontre de l'ONIAM, n'apparaît pas, en l'état de l'instruction, comme présentant un caractère non sérieusement contestable.
7. Il résulte de ce qui précède que les conclusions de M. C tendant au versement d'une provision de 1 799 975,81 euros doivent être rejetées ainsi que, par voie de conséquence, ses conclusions présentées au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.
O R D O N N E :
Article 1er : La requête de M. C est rejetée.
Article 2 : La présente ordonnance sera notifiée à M. D C, à l'Office national d'indemnisation des accidents médicaux, des affections iatrogènes et des infections nosocomiales et à la caisse primaire d'assurance maladie du Val-de-Marne.
Fait à Paris, le 30 mai 2024.
Le juge des référés,
H. Delesalle
La République mande et ordonne à la ministre du travail, de la santé et des solidarités en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.
2/6-3