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AccueilJurisprudence administrativeN° TA75-2316269

Tribunal Administratif de Paris — Décision N° TA75-2316269

jeudi 10 octobre 2024

JuridictionTribunal Administratif de Paris
SectionTribunal Administratif de Paris
N° DossierTA75-2316269
TypeDécision
PublicationC
Formation4e Section - 1re Chambre
Avocat requérantLEDESERT

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une ordonnance du 7 juillet 2023, le président du tribunal administratif de Montreuil a transmis la requête présentée le 27 juillet 2022 par la société Alpha LLC.

Par une requête et des mémoires, enregistrés les 27 juillet et 1er novembre 2022, 26 avril et 14 septembre 2023, la société Alpha LLC, représentée par Me Ledesert, doit être regardée comme demandant au tribunal, dans le dernier état de ses écritures :

1°) d'annuler la décision d'immobilisation au port de Fos-sur-Mer du navire " Victor Andryukhin ", révélée par le procès-verbal de constat établi le 1er mars 2022 par des agents de la direction nationale du renseignement et des enquêtes douanières ;

2°) de condamner l'Etat à lui verser la somme de 7'120'164 euros, à parfaire, en réparation des préjudices subis de mars 2022 à août 2023 du fait de cette immobilisation, à titre principal pour faute et, à titre subsidiaire, sur le fondement de sa responsabilité sans faute ;

3°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 6 000 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Elle soutient que :

- la décision est irrégulière dès lors qu'elle n'est matérialisée que par un procès-verbal qui ne mentionne pas l'auteur de la décision, en méconnaissance de l'article L. 212-1 du code des relations entre le public et l'administration, ni sa nature ou encore son fondement juridique, elle méconnaît également le paragraphe 3 de l'article 6 de la convention de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et, faute d'identification de son auteur, elle est en tout état de cause entachée d'incompétence, les agents des douanes n'étant pas habilités à cet effet ;

- la décision d'immobilisation n'a pas été précédée d'une procédure contradictoire ;

- le procès-verbal a été établi dans le cadre d'une inspection conduite par des agents se prévalant à tort de leur qualité d'agents de police judiciaire, de sorte que la décision est entachée de tromperie et de détournement de procédure ;

- ces moyens sont opérants, nonobstant l'invocation par le ministre de ce que son administration se serait trouvée en situation de compétence liée, ce qui n'est au demeurant pas établi, les agents ne s'étant pas bornés à un simple constat mais ayant qualifié les faits ;

- elle est entachée d'erreur de droit dès lors que la société GTLK, propriétaire du navire mais qui n'en exerce pas le contrôle, constitue une personne morale distincte du ministère des transports de la Fédération de Russie et que les biens de ce ministère ne sont pas contrôlés, ni n'appartiennent au ministre lui-même, seul visé par le règlement du 17 mars 2014, en outre, le ministère ne fait que représenter l'Etat russe, seul propriétaire de la société GTLK, il résulte par ailleurs des stipulations du contrat de crédit-bail qu'en sa qualité de preneuse, elle est en réalité la seule maîtresse du navire, la société GTLK, bailleuse, n'en ayant assuré que le financement ;

- la société GTLK n'a été ajoutée à la liste figurant en annexe du règlement du 17 mars 2014 que le 8 avril 2022, de sorte que la décision en cause, constitutive d'une sanction, est rétroactive et par là-même illégale ;

- la mesure d'immobilisation ne cause aucun préjudice à la société GTLK qui continue à percevoir les loyers du navire en application du contrat de crédit-bail, de sorte que cette mesure n'est pas effective, proportionnée et dissuasive et qu'elle méconnaît ainsi le premier paragraphe de l'article 15 du règlement du 17 mars 2014 ainsi que le principe général d'effectivité du droit communautaire ;

- la décision litigieuse engage la responsabilité pour faute de l'Etat et est à l'origine des préjudices suivants, pour la période de mars 2022 à août 2023 :

- 906 894 euros en raison de la perte de bénéfices ;

- 5 493 270 euros du fait de frais exposés pour la garde, le maintien et l'entretien du navire ;

- 720 000 euros au titre du préjudice d'image ;

- à titre subsidiaire, la décision litigieuse engage la responsabilité sans faute de l'Etat au titre de la rupture d'égalité devant les charges publiques, pour les mêmes montants.

Par des mémoires en défense, enregistrés les 4 novembre et 1er décembre 2022, 22 mai et 10 octobre 2023 et 8 avril 2024, le ministre de l'économie, des finances et de la souveraineté industrielle et numérique, représenté par Me Maurice, conclut, dans le dernier état de ses écritures, au rejet de la requête et à ce que la somme de 6 000 euros soit mise à la charge de la société Alpha LLC au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Il fait valoir que :

- les autorités françaises sont en situation de compétence liée pour mettre en œuvre la réglementation communautaire relative aux gels d'avoir prévue par le règlement du 17 mars 2014, de sorte que la légalité d'une décision prise sur ce fondement ne peut être utilement contestée qu'en invoquant sa non-conformité avec le règlement du 17 mars 2014 ou la méconnaissance d'un droit fondamental ;

- il en résulte que l'ensemble des moyens soulevés au soutien des conclusions à fin d'annulation est inopérant ou infondé ;

- les conclusions indemnitaires sont irrecevables, en application des articles 10 et 11 du règlement du 17 mars 2014 et ne sont au demeurant pas fondées.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- le traité sur le fonctionnement de l'Union européenne ;

- le règlement (UE) n°269/2014 du Conseil du 17 mars 2014 ;

- le code des douanes ;

- le code des relations entre le public et l'administration ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de M. C,

- les conclusions de M. Grandillon, rapporteur public,

- et les observations de Me Ledesert, pour la société Alpha LLC et de Me Maurice, pour l'Etat.

Une note en délibéré a été enregistrée le 27 septembre 2024 pour la société Alpha LLC, et n'a pas été communiquée.

Considérant ce qui suit :

1. Le 1er mars 2022, des agents de la direction nationale du renseignement et des enquêtes douanières ont conduit une inspection à bord du cargo " Victor Andryukhin ", battant pavillon russe et armé par la société Alpha LLC, qui se trouvait amarré au port de Fos-sur-Mer. Les agents ont estimé que le navire, appartenant à la société de droit russe GTLK, elle-même propriété exclusive de la Fédération de Russie représentée par M. B, son ministre des transports, constituait une ressource économique contrôlée par ce dernier et était dès lors gelé en application du règlement (UE) du Conseil du 17 mars 2014, tel que complété le 28 février 2022. Ils ont alors informé le capitaine que ce gel impliquait une immobilisation immédiate du bateau au port de Fos-sur-Mer et dressé procès-verbal de ces opérations. Par la présente requête, la société Alpha LLC doit être regardée comme concluant, d'une part, à l'annulation de la décision d'immobilisation révélée par le procès-verbal de constat du 1er mars 2022 et, d'autre part, à la condamnation de l'Etat à lui verser la somme de 7'120'164 euros, à parfaire, en réparation des préjudices subis de mars 2022 à août 2023 du fait de cette immobilisation, à titre principal pour faute et, à titre subsidiaire, sur le fondement de sa responsabilité sans faute.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

2. L'article 1er du règlement (UE) du Conseil du 17 mars 2014 définit le " gel des ressources économiques " comme " toute action visant à empêcher l'utilisation de ressources économiques afin d'obtenir des fonds, des biens ou des services de quelque manière que ce soit, et notamment, mais pas exclusivement, leur vente, leur location ou leur mise sous hypothèque ; () ". L'article 2 de ce même règlement dispose que : " 1. Sont gelés tous les fonds et ressources économiques appartenant aux personnes physiques ou à des personnes physiques ou morales, entités ou organismes qui leurs sont associés énumérés à l'annexe I, de même que tous les fonds et ressources économiques que ces personnes physiques ou que ces personnes physiques ou morales, entités ou organismes qui leurs sont associés possèdent, détiennent ou contrôlent. " L'annexe I de ce règlement, telle que complétée le 28 février 2022, mentionne M. B, qui occupe notamment les fonctions de ministre des transports de la Fédération de Russie, parmi les personnes dont les ressources sont gelées en vertu du deuxième alinéa de l'article 288 du traité sur le fonctionnement de l'Union européenne, obligatoire dans tous ses éléments et directement applicables dans tout État membre à compter de sa publication au Journal officiel de l'Union européenne, sans qu'aucune mesure nationale ne soit requise.

3. Il résulte de ces dispositions que les ressources économiques énumérées au premier paragraphe de l'article 2 de ce règlement sont gelées du seul fait de son entrée en vigueur et qu'il incombe aux Etats membres de le mettre en œuvre, d'une part, en déterminant si une ressource économique est possédée, détenue ou contrôlée par une des personnes mentionnées à l'annexe I du règlement et, d'autre part, en mettant en œuvre, dans le respect de la législation nationale, les actions de nature à empêcher leur utilisation. Dans le cas d'un navire gelé sur ce fondement, l'Etat membre doit nécessairement procéder, a minima, à son immobilisation, sans préjudices de mesures complémentaires. Il se trouve ainsi en situation de compétence liée. Si cela a pour conséquence, de manière générale, de rendre inopérants l'ensemble des moyens dirigés contre la mesure d'immobilisation, l'application de la théorie de la compétence liée ne dispense toutefois pas le juge de statuer sur les moyens qui mettent en cause le bien-fondé de l'application de cette théorie aux circonstances de l'espèce.

4. Il ressort des pièces du dossier que le navire " Victor Andryukhin " est la propriété de la société GTLK, elle-même propriété exclusive de la Fédération de Russie, représentée à son conseil d'administration par M. A D B, ministre des transports du gouvernement de cet Etat. A ce titre, M. B, qui est lui-même inscrit à l'annexe I du règlement du 17 mars 2014 en raison de l'aide qu'il a apportée à l'invasion de l'Ukraine, est à même d'assurer un contrôle effectif sur la société GTLK, nonobstant les circonstances qu'elle ne constitue pas sa propriété personnelle ou que les inspecteurs des douanes ont indiqué à tort que la société GTLK appartenait au ministère des transports russe, qui ne possède pas la personnalité morale. Le navire constitue ainsi une ressource économique possédée par une personne morale associée à M. B, au sens de l'article 2 précité de ce règlement et, en application de ces dispositions, il devait faire de la part de l'Etat français l'objet d'actions visant à empêcher son utilisation afin d'obtenir des fonds, des biens ou des services de quelque manière que ce soit. La circonstance que le navire soit loué à la société Alpha LLC, fût-ce par un contrat de crédit-bail offrant au preneur de larges prérogatives dans la conception et l'usage du navire, est sans incidence à cet égard. Par ailleurs, il ne ressort ni des dispositions précitées de l'article 2 du règlement du 17 mars 2014, ni d'aucune autre pièce ou élément que le Conseil de l'Union européenne ait entendu exclure de son champ les biens appartenant à l'Etat russe, comme le montrent d'ailleurs l'inscription à l'annexe de ce règlement de M. B du fait de certaines des fonctions qu'il exerce en tant que ministre, et notamment de membre du conseil d'administration de la compagnie des chemins de fer russe ou, ultérieurement, l'inscription de la compagnie GTLK elle-même. Dans ces conditions, l'Etat français était fondé à estimer que le navire en litige constituait un bien économique gelé en application du règlement et se trouvait en situation de compétence liée pour procéder à son immobilisation. L'ensemble des moyens soulevé par la société Alpha LLC au soutien de ses conclusions à fin d'annulation doit dès lors être écarté.

Sur les conclusions indemnitaires :

En ce qui concerne la responsabilité pour faute :

5. Dès lors qu'ainsi qu'il a été dit ci-dessus, l'Etat français se trouvait en situation de compétence liée pour procéder à l'immobilisation du navire " Victor Andryukhin ", le moyen tiré de ce qu'il aurait ce faisant commis une faute doit être écarté.

En ce qui concerne la responsabilité sans faute :

6. A supposer même que le préjudice allégué doive être regardé comme présentant un caractère anormalement grave et spécial, ni les actes pris par les organes de la Communauté européenne, ni les actes par lesquels les autorités nationales se bornent, sans disposer d'aucun pouvoir d'appréciation, à en assurer la mise en œuvre ne sont, en tout état de cause, de nature à engager la responsabilité sans faute de l'Etat.

Sur les frais de l'instance :

7. Les dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative font obstacle à ce qu'une somme soit mise sur leur fondement à la charge de l'Etat, qui n'est pas la partie perdante à la présente instance. En revanche il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, de mettre la somme de 2 000 euros à ce titre à la charge de la société Alpha LLC.

D E C I D E :

Article 1er : La requête de la société Alpha LLC est rejetée.

Article 2 : La société Alpha LLC versera à l'Etat la somme de 2 000 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Article 3 : Le présent jugement sera notifié à la société Alpha LLC et au ministre de l'économie, des finances et de l'industrie.

Délibéré après l'audience du 26 septembre 2024, à laquelle siégeaient :

Mme Anne Seulin, présidente,

M. Gaël Raimbault, premier conseiller,

Mme Paule Desmoulière, conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 10 octobre 2024.

Le rapporteur,

G. CLa présidente,

A. SeulinLa greffière,

L. Thomas

La République mande et ordonne au ministre de l'économie, des finances et de l'industrie en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

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