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AccueilJurisprudence administrativeN° TA75-2317098

Tribunal Administratif de Paris — Décision N° TA75-2317098

jeudi 31 octobre 2024

JuridictionTribunal Administratif de Paris
SectionTribunal Administratif de Paris
N° DossierTA75-2317098
TypeDécision
PublicationC
Formation6e Section - 2e Chambre
Avocat requérantINTER-BARREAUX JRF AVOCATS (AARPI)

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête, enregistrée le 20 juillet 2023, M. A D C et Mme E C, agissant en leur nom propre et en tant que représentants légaux de leur enfant mineur M. B C, représentés par Me Aaziz Perez, demandent au tribunal :

1°) de condamner l'Assistance publique-hôpitaux de Paris (AP-HP) à verser les sommes suivantes, assorties des intérêts à compter du 27 mars 2023, date de réception de leur demande préalable :

- à M. B C la somme de 21 550 euros en réparation des préjudices subis suite à sa prise en charge à l'hôpital Necker le 13 septembre 2018 ;

- à M. A D C et Mme E C, en leur qualité de victimes indirectes, la somme de 20 000 euros en réparation de leurs préjudices propres ;

2°) de mettre à la charge de l'AP-HP la somme de 3 600 euros au titre des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Ils soutiennent que :

- lors de sa prise en charge à l'hôpital Necker à compter du 12 septembre 2018, leur enfant, B C, a été victime d'une infection nosocomiale de nature à engager la responsabilité de l'AP-HP ;

- M. B C a subi les préjudices suivants : un déficit fonctionnel permanent fixé à 5% qui doit être réparé à hauteur de 11 550 euros, des souffrances qui doivent être réparées à hauteur de 8 000 euros et un préjudice esthétique qui doit être réparé à hauteur de 2 000 euros ;

- ils ont enduré des souffrances qui doivent être réparées à hauteur de 10 000 euros et ont subi un préjudice financier à hauteur de 10 000 euros.

Par un mémoire, enregistré le 27 mai 2024, la caisse primaire d'assurance maladie (CPAM) de Paris, représentée par Me Fertier, demande au tribunal :

1°) de condamner l'AP-HP à lui rembourser la somme de 16 198 euros, assortie des intérêts au taux légal à compter de la première demande pour les prestations servies antérieurement à celle-ci et de leur capitalisation ;

2°) de condamner l'AP-HP à lui verser la somme de 1 191 euros au titre de l'indemnité forfaitaire prévue à l'article L. 376-1 du code de la sécurité sociale ;

3°) de mettre à la charge de l'AP-HP la somme de 2 000 euros au titre des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Elle soutient qu'elle est fondée à demander le remboursement par l'AP-HP de la somme de 16 198 euros qu'elle a exposée au titre des dépenses de santé actuelles de la victime.

Par un mémoire en défense, enregistré le 29 avril 2024, l'AP-HP demande au tribunal :

1°) de ramener l'indemnisation allouée aux requérants à la somme de 20 500 euros au titre des seuls préjudices subis par M. B C et de rejeter les demandes formulées par ses parents en leur qualité de victimes indirectes ;

2°) de réduire la somme allouée au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Elle fait valoir que :

- elle n'entend pas contester le principe de sa responsabilité du fait de l'infection nosocomiale fautive contractée par M. B C le 13 septembre 2018 à l'hôpital Necker ;

- l'indemnisation des préjudices doit être réduite à de plus justes proportions en ce qui concerne les préjudices subis par M. B C, soit 8 000 euros au titre des souffrances endurées, 10 500 euros au titre du déficit fonctionnel permanent et 2 000 euros au titre du préjudice esthétique :

- la demande d'indemnisation de leurs préjudices propres présentée par M. et Mme C doit être rejetée.

Par une ordonnance du 28 mai 2024, la clôture de l'instruction a été fixée au 1er juillet 2024.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- le code civil,

- le code de la santé publique,

- le code de la sécurité sociale,

- l'arrêté du 4 décembre 2020 relatif aux montants minimal et maximal de l'indemnité forfaitaire de gestion prévue aux articles L. 376-1 et L. 454-1 du code de la sécurité sociale pour l'année 2021,

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de Mme Berland,

- les conclusions de M. Beaujard, rapporteur public,

- et les observations de Me Aaziz Perez, représentant les consorts C.

Considérant ce qui suit :

1. M. B C, alors âgé de neuf ans, a été victime d'une chute le 12 septembre 2018 au sein de son établissement scolaire, laquelle a provoqué une fracture distale supra-condylienne de l'humérus droit. Il a été opéré le 13 septembre 2018 à l'hôpital Necker, qui relève de l'Assistance publique-hôpitaux de Paris (AP-HP), pour la réduction de cette fracture et la réalisation d'une ostéosynthèse par brochage. En raison de la survenue d'une arthrite du coude droit, il a été à nouveau opéré le 16 octobre 2018 afin de réaliser un lavage interne et a été hospitalisé jusqu'au 26 octobre suivant, puis hospitalisé à domicile jusqu'au 15 novembre 2018. Par un courrier du 23 mars 2023 réceptionné le 27 mars suivant, M. A D C et Mme C, en leur qualité de représentants légaux de leur fils, M. B C, et en leur nom propre, ont saisi l'AP-HP d'une demande indemnitaire, sans obtenir de réponse. Les consorts C demandent au tribunal la condamnation de l'AP-HP à leur verser la somme de 21 550 euros en réparation des préjudices subis par M. B C et la somme de 20 000 euros en réparation des préjudices subis par M. A D C et Mme C en leur qualité de victimes indirectes.

Sur la responsabilité de l'AP-HP :

2. D'une part, aux termes du second alinéa du I de l'article L. 1142-1 du code de la santé publique : " Les établissements, services et organismes susmentionnés sont responsables des dommages résultant d'infections nosocomiales, sauf s'ils rapportent la preuve d'une cause étrangère. ". Pour l'application de ces dispositions, doit être regardée comme présentant un caractère nosocomial une infection survenant au cours ou au décours de la prise en charge d'un patient et qui n'était ni présente ni en incubation au début de celle-ci, sauf s'il est établi qu'elle a une autre origine que la prise en charge.

3. D'autre part, le respect du caractère contradictoire de la procédure d'expertise implique que les parties soient mises à même de discuter devant l'expert des éléments de nature à exercer une influence sur la réponse aux questions posées par la juridiction saisie du litige. Lorsqu'une expertise est entachée d'une méconnaissance de ce principe ou lorsqu'elle a été ordonnée dans le cadre d'un litige distinct, ses éléments peuvent néanmoins, s'ils sont soumis au débat contradictoire en cours d'instance, être régulièrement pris en compte par le juge, soit lorsqu'ils ont le caractère d'éléments de pur fait non contestés par les parties, soit à titre d'éléments d'information dès lors qu'ils sont corroborés par d'autres éléments du dossier.

4. Il résulte de l'instruction que deux expertises amiables ont été menées, effectuées à la demande de la société d'assurance mutuelle MAE s'agissant de l'expertise rendue le 3 juillet 2020 et à la demande de la société d'assurance Axa France en ce qui concerne l'expertise rendue le 8 octobre 2021. Il ressort de ces deux expertises que M. B C a été opéré le 13 septembre 2018 à l'hôpital Necker afin de réduire une fracture supra-condylienne de l'humérus droit et qu'il a dû être réopéré le 16 octobre suivant pour une arthrite du coude droit et un lavage interne, une infection étant apparue dans les suites de l'ablation des broches intervenue le 12 octobre en consultation. Le rapport d'expertise diligenté par la société d'assurance mutuelle MAE indique, en outre, que les prélèvements bactériologiques alors effectués étaient positifs aux bactéries staphylocoque aureus et pyocyanique. Dès lors qu'aucun élément de l'histoire médicale du jeune B C n'indique que cette infection était présente avant sa prise en charge, et que ces éléments de fait ne sont pas contestés en défense, cette infection doit être regardée comme trouvant sa cause dans sa prise en charge médicale à l'AP-HP et présente ainsi le caractère d'une infection nosocomiale. Les requérants sont par suite fondés à rechercher la responsabilité de l'AP-HP sur le fondement du second alinéa du I de l'article L.1142-1 du code de la santé publique et à lui demander l'indemnisation de l'ensemble des préjudices subis en lien avec cette infection.

Sur l'évaluation des préjudices :

En ce qui concerne les préjudices de la victime directe et des victimes indirectes :

5. Aux termes de l'article R. 621-1 du code de justice administrative : " La juridiction peut, soit d'office, soit sur la demande des parties ou de l'une d'elles, ordonner, avant dire droit, qu'il soit procédé à une expertise sur les points déterminés par sa décision. L'expert peut se voir confier une mission de médiation. Il peut également prendre l'initiative, avec l'accord des parties, d'une telle médiation. Si une médiation est engagée, il en informe la juridiction. Sous réserve des exceptions prévues par l'article L. 213-2, l'expert remet son rapport d'expertise sans pouvoir faire état, sauf accord des parties, des constatations et déclarations ayant eu lieu durant la médiation. ".

6. Il résulte de l'instruction que les deux rapports d'expertise amiable produits par les requérants et mentionnés au point 4 du présent jugement divergent sur la date de consolidation de l'état de santé de M. B C. En outre, si les deux rapports retiennent un taux de déficit fonctionnel permanent évalué à 5%, l'un d'eux impute ce déficit exclusivement et intégralement aux suites de la fracture subie par M. B C, écartant tout lien de causalité avec l'infection nosocomiale. Ces points de divergence médicaux, qui ne peuvent être tranchés au moyen des éléments de l'instruction, ne permettent pas au tribunal de statuer sur les conclusions indemnitaires de la requête. Dès lors, il y a lieu, avant dire droit, d'ordonner une expertise aux fins énoncées ci-après.

En ce qui concerne les dépenses de santé exposées par la CPAM de Paris :

7. La CPAM de Paris est fondée à solliciter l'entière indemnisation des préjudices en lien direct et certain avec l'infection nosocomiale relevée au point 4 ci-dessus. Il résulte de l'instruction que la CPAM de Paris a exposé des dépenses de santé en lien avec l'infection nosocomiale contractée par la victime à hauteur de 16 198 euros, correspondant à des frais d'hospitalisation à l'hôpital Necker du 16 au 26 octobre 2018. Elle est donc en droit de demander le remboursement de cette somme à l'AP-HP.

Sur les intérêts :

8. En premier lieu, lorsqu'ils ont été demandés, et quelle que soit la date de cette demande, les intérêts moratoires dus en application de l'article 1153 du code civil courent à compter du jour où la demande de paiement du principal est parvenue au débiteur ou, en l'absence d'une telle demande préalablement à la saisine du juge, à compter du jour de cette saisine. La CPAM de Paris demande à ce que les intérêts à taux légal soient appliqués à l'indemnisation qui lui est accordée. La somme allouée au point 7 du présent jugement à la CPAM de Paris portera intérêt au taux légal à compter du 27 mai 2024, date d'enregistrement de son mémoire au greffe du tribunal.

9. En second lieu, la capitalisation des intérêts peut être demandée à tout moment devant le juge du fond, même si, à cette date, les intérêts sont dus depuis moins d'une année. En ce cas, cette demande ne prend toutefois effet qu'à la date à laquelle, pour la première fois, les intérêts sont dus pour une année entière. Toutefois, il n'y a pas lieu de faire droit à cette demande dans la mesure où la capitalisation des intérêts ne sera due qu'à une date postérieure à la date de lecture du présent jugement.

Sur l'indemnité forfaitaire de gestion :

10. Le neuvième alinéa de l'article L. 376-1 du code de la sécurité sociale dispose que : " En contrepartie des frais qu'elle engage pour obtenir le remboursement mentionné au troisième alinéa ci-dessus, la caisse d'assurance maladie à laquelle est affilié l'assuré social victime de l'accident recouvre une indemnité forfaitaire à la charge du tiers responsable et au profit de l'organisme national d'assurance maladie. Le montant de cette indemnité est égal au tiers des sommes dont le remboursement a été obtenu, dans les limites d'un montant maximum de 910 euros et d'un montant minimum de 91 euros. A compter du 1er janvier 2007, les montants mentionnés au présent alinéa sont révisés chaque année, par arrêté des ministres chargés de la sécurité sociale et du budget, en fonction du taux de progression de l'indice des prix à la consommation hors tabac prévu dans le rapport économique, social et financier annexé au projet de loi de finances pour l'année considérée ". Aux termes de l'article 1 de l'arrêté interministériel visé ci-dessus du 18 décembre 2023 : " Les montants minimal et maximal de l'indemnité forfaitaire de gestion prévue aux articles L. 376-1 et L. 454-1 du code de la sécurité sociale sont fixés respectivement à 118 € et 1 191 € au titre des remboursements effectués au cours de l'année 2024. ".

11. La CPAM de Paris a droit à une indemnité de 1 191 euros, qui doit être mise à la charge de l'AP-HP dès lors que le tiers de la somme dont elle obtient le remboursement en vertu du présent jugement est supérieur au montant maximal fixé par les dispositions qui viennent d'être citées.

Sur les frais liés au litige :

12. Dans les circonstances de l'espèce, il y a lieu de mettre à la charge de l'AP-HP une somme de 1 000 euros à verser à la CPAM de Paris au titre des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

D E C I D E :

Article 1er : L'Assistance publique-hôpitaux de Paris versera à la caisse primaire d'assurance maladie de Paris la somme de 16 198 euros, assortie des intérêts au taux légal à compter du 27 mai 2024.

Article 2 : L'Assistance publique-hôpitaux de Paris versera à la caisse primaire d'assurance maladie de Paris une indemnité forfaitaire de gestion de 1 191 euros.

Article 3 : Il sera, avant de statuer définitivement sur les conclusions de la requête présentée par les consorts C, procédé à une expertise aux fins d'évaluer les préjudices subis par M. B C et par M. A D C et Mme C en lien avec l'infection nosocomiale relevée.

Article 4 : L'expert aura pour mission :

1°) de déterminer la date à laquelle l'état de santé de M. B C peut être déclaré consolidé ;

2°) d'indiquer les préjudices subis par M. B C en lien direct et certain avec l'infection nosocomiale dont il a été victime et de préciser notamment si cette infection lui a causé un déficit fonctionnel permanent ;

3°) d'évaluer les préjudices subis par M. B C dont il demande la réparation, à savoir déficit fonctionnel permanent, souffrances endurées et dommage esthétique, et d'évaluer les préjudices dont M. A D C et Mme C demandent réparation : pretium doloris et préjudice financier ;

4°) s'il y a lieu, de faire toutes autres constatations nécessaires, d'entendre les observations de tous intéressés et d'annexer à son rapport tous documents utiles ;

5°) de mener une médiation en vue de la résolution amiable du litige entre les consorts C et l'Assistance publique-hôpitaux de Paris.

Article 5 : L'expert accomplira sa mission dans les conditions prévues par les articles R. 621-2 à R. 621-14 du code de justice administrative.

Article 6 : Les frais d'expertise sont réservés pour y être statué en fin d'instance.

Article 7 : L'Assistance publique-hôpitaux de Paris versera à la caisse primaire d'assurance maladie de Paris une somme de 1 000 euros sur le fondement de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Article 8 : Tous droits et moyens des parties, sur lesquels il n'est pas expressément statué par le présent jugement, sont réservés jusqu'en fin d'instance.

Article 9 : Le présent jugement sera notifié à M. A D C, à Mme E C, à la caisse primaire d'assurance maladie de Paris et à l'Assistance publique-hôpitaux de Paris.

Délibéré après l'audience du 11 octobre 2024, à laquelle siégeaient :

Mme Marzoug, présidente,

Mme Lambert, première conseillère,

Mme Berland, première conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 31 octobre 2024.

La rapporteure,

F. Berland

La présidente,

S. MarzougLa greffière,

K. Bak-Piot

La République mande et ordonne à la ministre de la santé et de l'accès aux soins en ce qui la concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

No 2317098/6-

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