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AccueilJurisprudence administrativeN° TA75-2320721

Tribunal Administratif de Paris — Décision N° TA75-2320721

mercredi 31 janvier 2024

JuridictionTribunal Administratif de Paris
SectionTribunal Administratif de Paris
N° DossierTA75-2320721
TypeDécision
Avocat requérantCABINET DE LA GRANGE ET FITOUSSI AVOCATS (SELARL)

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête, enregistrée le 6 septembre 2023, M. A D, représenté par le cabinet Legistia avocats, demande au juge des référés :

1°) de prescrire une expertise médicale, au contradictoire de l'Assistance publique - Hôpitaux de Paris (AP-HP), de l'Office national d'indemnisation des accidents médicaux, des affections iatrogènes et des infections nosocomiales (ONIAM) et de la caisse primaire d'assurance maladie de Paris (CPAM), en vue de déterminer les responsabilités de l'hôpital Saint-Antoine et de l'hôpital Ambroise Paré lors de sa prise en charge suite à son accident de circulation le 7 janvier 2021 ;

2°) de dire que l'expert pourra s'adjoindre un sapiteur et déposera un pré-rapport ;

3°) d'enjoindre à l'AP-HP à de communiquer son entier dossier médical préalablement aux opérations d'expertise à intervenir ;

4°) de mettre à la charge de l'AP-HP une somme de 1 000 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative, ainsi que les entiers dépens dont les frais de consignation.

Il soutient que :

- il a été admis le 7 janvier 2021 aux urgences de l'hôpital Saint-Antoine, pour une fracture fermée, localisée au genou gauche, avec déformation du tibia gauche, dermabrasions du genou et du membre supérieur, et a subi un choc septique qui l'a laissé lourdement handicapé ;

- l'expertise est utile en vue d'une action au fond.

Par un mémoire, enregistré le 26 septembre 2023, l'Office national d'indemnisation des accidents médicaux, des affections iatrogènes et des infections nosocomiales, représenté par le cabinet GF avocats, informe le juge des référés qu'il ne s'oppose pas à la mesure d'expertise, fait part de ses protestations et réserves, demande de compléter la mission d'expertise selon les termes de son mémoire et conclut au rejet des autres demandes.

Par un mémoire, enregistré le 2 novembre 2023, l'Assistance publique - hôpitaux de Paris informe le juge des référés qu'elle ne s'oppose pas à la mesure d'expertise, demande à ce que les opérations d'expertise seront réalisées aux frais avancés du requérant, de dire que la mission d'expertise en spécifiant que le collège d'experts devra se prononcer sur la stricte imputabilité des débours exposés par les organismes sociaux à chacun des faits éventuellement générateurs de responsabilité, d'enjoindre à la caisse primaire d'assurance maladie de Paris de Paris de produire sa créance définitive ou, à tout le moins, provisoire, et les justificatifs afférents aux experts désignés, de rejeter la demande formulée au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative, de laisser les dépens de la procédure à la charge de M. D.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu le code de justice administrative.

Considérant ce qui suit :

Sur les conclusions tendant au prononcé d'une mesure d'expertise :

1. Aux termes de l'article R. 532-1 du code de justice administrative : " Le juge des référés peut, sur simple requête et même en l'absence de décision administrative préalable, prescrire toute mesure utile d'expertise ou d'instruction ".

2. M. D, victime d'un accident de circulation, a été admis aux urgences de l'hôpital Saint-Antoine, le 7 janvier 2021 et, a subi une opération de réduction et d'alignement par un fixateur externe, suite à une fracture complexe de l'extrémité supérieure du tibia gauche et une atteinte du nerf poplitée. Devant des déplacements secondaires successifs du fixateur, une reprise a été nécessaire le 14 janvier, puis, le fixateur a été retiré le 28 janvier et il a été procédé à une réduction de la fracture par ostéosynthèse et à la pose d'un nouveau fixateur externe hybride. Il a dans l'intervalle présenté un syndrome infectieux qui a conduit à l'ablation du plâtre avec lavage et à la prise d'une antibiothérapie. M. D a, par suite, été admis à l'hôpital Ambroise Paré, le 13 juin 2021, pour la réalisation d'une arthrodèse fémoro-tibiale gauche. Des prélèvements ont alors mis en évidence de nouveaux germes obligeant la prise d'une nouvelle antibiothérapie, d'un nettoyage et d'une greffe osseuse avec lambeau de couverture, le 31 mars 2022, avant de subir une amputation de la jambe au niveau trans-fémoral gauche, le 19 janvier 2023. Faisant valoir qu'il est depuis, lourdement handicapé, M. D sollicite la désignation d'un expert judiciaire.

3. La mesure d'expertise demandée entre dans le champ d'application des dispositions précitées de l'article R. 532-1 du code de justice administrative. Il y a lieu, dès lors, d'y faire droit et de fixer la mission de l'expert comme il est précisé à l'article 1er de la présente ordonnance.

4. S'il apparaît à un expert, qu'il est nécessaire de faire appel au concours d'un ou plusieurs sapiteurs pour l'éclairer sur un point particulier, il doit préalablement solliciter l'autorisation du président du tribunal administratif. Par suite, les conclusions de

M. D sur ce point sont rejetées.

5. Aucune disposition du code de justice administrative ni aucun principe général du droit ne fait obligation à l'expert d'établir un pré-rapport. L'expert, dans la conduite des opérations de l'expertise qui lui est confiée et dont il définit librement les modalités pratiques, de concert avec les parties, ne saurait se voir soumis à d'autres obligations que celles issues du principe du contradictoire. Il suit de là que les conclusions de M. D, tendant à ce que l'expert communique un pré-rapport aux parties en leur fixant un délai pour formuler leurs dires auxquels il devra répondre dans son rapport définitif, ne peuvent qu'être rejetées.

6. La production du relevé des débours de la CPAM n'apparaît pas utile à la réalisation de l'expertise ordonnée. Par suite, il n'y a pas lieu de faire droit à la demande de l'AP-HP tendant à ce que le juge des référés demande à la CPAM de produire ce relevé.

7. L'ONIAM demande au tribunal de lui donner acte de ses protestations et réserves sur sa mise en cause et sa responsabilité. Il n'appartient pas au juge des référés, saisi sur le fondement des dispositions de l'article R. 532-1 du code de justice administrative, de donner acte de telles protestations et réserves.

8. L'expert est tenu, entre autres, d'informer les parties de ses constatations, de recueillir leurs dires et d'en faire état dans son rapport. S'il lui est loisible de communiquer aux parties un pré-rapport aux fins de recueillir leurs observations, aucune disposition législative ou réglementaire applicable devant le juge administratif ne permet de lui imposer cette formalité.

9. Pour une bonne administration de la justice, l'AP-HP devra transmettre l'entier dossier médical de M. D à l'expert à première demande et sans délai.

Sur les frais d'expertise :

10. Aux termes de l'article R. 621-12 du code de justice administrative : " Le président de la juridiction () peut, soit au début de l'expertise (), soit au cours de l'expertise ou après le dépôt du rapport () accorder aux experts et aux sapiteurs, sur leur demande, une allocation provisionnelle à valoir sur le montant de leurs honoraires et débours. / Il précise la ou les parties qui devront verser ces allocations. Sa décision ne peut faire l'objet d'aucun recours. " Aux termes de l'article R. 621-13 du même code : " Lorsque l'expertise a été ordonnée sur le fondement du titre III du livre V, le président du tribunal () en fixe les frais et honoraires par une ordonnance prise conformément aux dispositions des articles R. 621-11 et R. 761-4. Cette ordonnance désigne la ou les parties qui assumeront la charge de ces frais et honoraires. () ". Ces dispositions font obstacle à ce que le juge des référés mette les frais d'expertise à la charge de l'une ou l'autre des parties. La demande M. D est prématurée et ne peut, dès lors, qu'être rejetée.

Sur les conclusions tendant à l'application des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative :

11. Dans les circonstances de l'espèce, il n'y a pas lieu de faire droit aux conclusions M. D présentées sur le fondement des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

ORDONNE :

Article 1er : M. E C (chirurgien orthopédique et traumatologique), exerçant 17, avenue de Tourville à Paris (75007) et M. B F (infectiologue), exerçant au CHU Cochin-Hôtel-Dieu sis place du parvis de Notre-Dame à Paris (75004) sont désignés en qualité d'experts. Ils auront pour mission, en présence de M. D, l'Assistance publique-hôpitaux de Paris, l'Office national d'indemnisation des accidents médicaux, des affections iatrogènes et des infections nosocomiales (ONIAM) et la caisse primaire d'assurance maladie de Paris de :

1°) se faire communiquer tous documents relatifs à l'état de santé de M. D et, notamment, tous documents relatifs au suivi médical, aux actes de soins et aux diagnostics pratiqués lors de sa prise en charge par l'hôpital Saint-Antoine le 7 janvier 2021 ; convoquer et entendre les parties et tout sachant ; procéder à l'examen physique de M. D ;

2°) décrire l'état de santé de M. D et dire si sa prise en charge au sein de l'hôpital Saint-Antoine a été conforme aux règles de l'art ; se prononcer sur les soins et prescriptions lors de son suivi au sein de l'AP-HP, les conditions dans lesquelles il a été pris en charge et soigné ; décrire l'état pathologique de M. D ayant conduit aux soins, aux interventions et aux traitements pratiqués ;

3°) donner son avis sur le point de savoir si les diagnostics établis et les traitements, interventions et soins prodigués et leur suivi ont été consciencieux, attentifs, diligents et conformes aux données acquises de la science, et s'ils étaient adaptés à l'état de

M. D ; donner notamment son avis sur la pertinence des diagnostics des équipes médicales, l'utilité des gestes pratiqués et la conformité de la prise en charge de l'intéressé aux règles de l'art et aux données acquises de la science à l'époque des faits ; les experts préciseront les références des données médicales sur lesquelles ils se fondent, en retranscrivant au besoin les passages de la littérature scientifique qui leur paraîtraient pertinents ;

4°) indiquer si M. D était porteur d'une infection antérieurement à sa prise en charge au centre hospitalier ou si M. D présentait des facteurs favorisant la survenue ou le développement de cette infection ; préciser à quelle date ont été constatés les premiers signes d'infection, a été posé le diagnostic et a été mise en œuvre la thérapeutique ; identifier la cause de l'infection, en indiquant notamment si cette dernière résulte du séjour hospitalier de M. D ou si cette cause est extérieure et étrangère à l'hospitalisation ;

5°) préciser si un ou plusieurs manquements aux obligations posées par la réglementation en matière de lutte contre les infections nosocomiales peuvent être relevés à l'encontre de l'hôpital, notamment si les protocoles applicables ont bien été respectés en l'espèce et si les règles de traçabilité ont, à cet effet, été respectées ; outre la première infection subie par

M. D, identifier les nouveaux germes détectés le 12 mai 2021 et préciser leur origine ;

6°) donner son avis sur le point de savoir si la prise en charge diagnostique et thérapeutique de cette infection a été conforme aux règles de l'art et aux données acquises de la science médicale à l'époque des faits en litige ; dans la négative, donner tous éléments permettant de déterminer la chance qu'a perdue M. D du fait de manquements commis dans la prise en charge de l'infection, d'échapper aux dommages qui ont résulté de celle-ci, et quantifier précisément :

a) la probabilité avec laquelle M. D aurait subi les mêmes dommages si la prise en charge avait été exempte de manquement ;

b) la probabilité qu'avait M. D de subir, du fait des manquements commis en l'espèce, les dommages dont il a été effectivement atteint, au regard des statistiques relatives aux patients placés dans des situations analogues, c'est-à-dire subissant les mêmes manquements dans leur prise en charge ;

7°) donner son avis sur le point de savoir si le dommage corporel constaté a un rapport avec l'état initial de M. D ou l'évolution prévisible de cet état ; le cas échéant, déterminer la part du préjudice présentant un lien de causalité direct, certain et exclusif avec un manquement reproché à l'établissement, en excluant la part des séquelles à mettre en relation avec la pathologie initiale, son évolution ou toute autre cause extérieure ;

8°) donner son avis sur le point de savoir si le ou les manquements éventuellement constatés ont fait perdre à M. D une chance sérieuse de guérison des lésions dont il était atteint lors de sa première visite au centre hospitalier ; donner son avis sur l'ampleur (pourcentage) de la chance perdue par M. D de voir son état de santé s'améliorer ou d'éviter de le voir se dégrader en raison de ces manquements ;

9°) dire si le dossier médical et les informations recueillies permettent de savoir si

M. D a été informé de la nature des opérations qu'il allait subir, et des conséquences normalement prévisibles de ces interventions et s'il a été mis à même de formuler un consentement éclairé ; dans la négative, préciser si M. D a subi une perte de chance de se soustraire au risque en refusant l'opération s'il en avait connu tous les dangers (pourcentage) ;

10°) décrire, sans imputer le taux de perte de chance éventuellement retenu, la nature et l'étendue des préjudices résultant de l'infection dont a été victime M. D en les distinguant de son état antérieur et des conséquences prévisibles de sa prise en charge médicale si celle-ci s'était déroulée normalement ; à cet égard, d'apporter les éléments suivants :

a) en fixant notamment la période d'incapacité temporaire ;

b) donner son avis sur les dépenses de santé rendues nécessaires par l'état de santé de M. D en lien avec les faits en litige ;

c) indiquer si et dans quelle mesure l'assistance, constante ou occasionnelle, d'une tierce personne a été nécessaire à M. D pour accomplir les actes de la vie

quotidienne ;

d) déterminer les pertes de revenus, l'incidence professionnelle ainsi que les autres dépenses liées au dommage corporel ;

e) décrire et évaluer les souffrances physiques, psychiques ou morales subies en lien avec les faits en litige ;

f) évaluer le préjudice esthétique, le préjudice d'agrément, le préjudice sexuel ;

g) donner au tribunal tous autres éléments d'information nécessaires à la réparation de l'intégralité du préjudice subi par M. D à raison des faits en litige ;

11°) de préciser clairement, pour chacun de ces postes de préjudices :

a) la part qui résulte de l'infection en cause ;

b) la part éventuelle qui résulterait de l'état de santé antérieur du patient ;

c) la part éventuelle qui résulterait de faits postérieurs à l'infection, survenus dans un autre établissement de santé que celui dans lequel s'est déclarée l'infection en litige ;

d) la part éventuelle qui résulterait de manquements éventuellement commis dans la prise en charge hospitalière du patient autres que les manquements à l'origine de l'infection elle-même et que ceux commis dans la prise en charge médicale de l'infection.

Article 2 : Les experts rempliront leur mission dans les conditions prévues par les articles

R. 621-2 à R. 621-14 du code de justice administrative. Ils ne pourront recourir à un sapiteur sans l'autorisation préalable du président du tribunal administratif.

Article 3 : Les experts, à la demande du juge des référés ou à son initiative, pourront tenter une médiation entre les parties dans les conditions de l'article R. 621-1 modifié du code de justice administrative.

Article 4 : L'AP-HP devra transmettre l'entier dossier médical de M. D aux experts à la première demande et sans délai.

Article 5 : Les experts déposeront leur rapport au greffe du tribunal en 2 exemplaires au plus tard le 31 juillet 2024. Ils notifieront les copies de leur rapport aux parties intéressées telles que précisées à l'article n° 7 de la présente ordonnance, le cas échéant, avec leur accord, sous forme électronique.

Article 6 : Le surplus des conclusions des parties est rejeté.

Article 7 : La présente ordonnance sera notifiée à M. A D, à l'Assistance publique - hôpitaux de Paris, à l'Office national d'indemnisation des accidents médicaux, des affections iatrogènes et des infections nosocomiales (ONIAM), à la caisse primaire d'assurance maladie de Paris, à M. E C et à M. B F, experts.

Fait à Paris, le 31 janvier 2024

La juge des référés,

M. DHIVER

La République mande et ordonne à la ministre de la santé et de la prévention et au préfet de la région d'Île de France, préfet de Paris, chacun en ce qui le concerne, ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

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