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AccueilJurisprudence administrativeN° TA75-2321235

Tribunal Administratif de Paris — Décision N° TA75-2321235

vendredi 2 février 2024

JuridictionTribunal Administratif de Paris
SectionTribunal Administratif de Paris
N° DossierTA75-2321235
TypeDécision
PublicationC
Formation6e Section - 1re Chambre
Avocat requérantDEBAZAC

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une ordonnance du 11 septembre 2023, enregistrée le 13 septembre 2023 au greffe du tribunal, le premier vice-président du tribunal administratif de Montreuil a transmis au tribunal, en application de l'article R. 351-3 du code de justice administrative, la requête présentée par M. E D.

Par cette requête, enregistrée au greffe du tribunal administratif de Montreuil le 8 septembre 2023 et des mémoires, enregistrés les 29 septembre et 19 octobre 2023, M. E D, représenté par Me Debazac, demande au tribunal :

1°) de l'admettre provisoirement à l'aide juridictionnelle ;

2°) d'annuler l'arrêté du 8 septembre 2023 par lequel le préfet de la Seine-Saint-Denis l'a obligé à quitter le territoire français sans délai, a fixé le pays de destination et lui a fait interdiction de retour sur le territoire français pour une durée de douze mois ;

2°) d'enjoindre au préfet de lui délivrer sans délai une autorisation provisoire de séjour sous astreinte de 100 euros par jour de retard et de procéder à un nouvel examen de sa situation dans un délai d'un mois ;

3°) de mettre à la charge de l'Etat le versement à Me Debazac, son avocat, d'une somme de 1 200 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991 sous réserve que son conseil renonce au bénéfice de la somme versée au titre de l'aide juridictionnelle ou, dans l'hypothèse d'un rejet de sa demande d'aide juridictionnelle, au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Il soutient que :

- la décision attaquée portant obligation de quitter le territoire français est entachée d'incompétence ;

- elle est insuffisamment motivée ;

- elle est illégale en l'absence d'examen particulier de sa situation par le préfet ;

- elle est entachée d'erreurs de fait ;

- elle méconnaît l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- elle méconnait le paragraphe 1 de l'article 3 de la convention internationale des droits de l'enfant ;

- elle est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation ;

- la décision refusant un délai de départ volontaire est illégale en raison de l'illégalité de l'obligation de quitter le territoire français ;

- elle est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation ;

- la décision fixant le pays de destination est illégale en raison de l'illégalité de l'obligation de quitter le territoire français ;

- elle méconnaît l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- elle est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation ;

- la décision d'interdiction de retour sur le territoire français pour une durée de douze mois est illégale en raison de l'illégalité de l'obligation de quitter le territoire français ;

- elle est insuffisamment motivée ;

- elle méconnaît l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales.

Par ordonnance du 18 octobre 2023, la clôture d'instruction a été fixée au 22 novembre 2023.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales,

- le règlement (UE) n° 604/2013 du Parlement européen et du Conseil du 26 juin 2013 ; - le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile,

- le code des relations entre le public et l'administration,

- la loi n° 91- du 10 juillet 1991,

- le code de justice administrative.

La présidente de la formation de jugement a dispensé la rapporteure publique, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l'audience.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Le rapport de M. Lautard-Mattioli a été entendu au cours de l'audience publique .

Considérant ce qui suit :

1. M. D, ressortissant guinéen né le 4 février 1980, demande au tribunal d'annuler l'arrêté du 8 septembre 2023 par lequel le préfet de la Seine-Saint-Denis l'a obligé à quitter le territoire français sans délai, a fixé le pays de destination et lui a fait interdit de retourner sur le territoire français pendant une durée de douze mois.

Sur la demande d'admission provisoire à l'aide juridictionnelle :

2. Aux termes de l'article 20 de la loi du 10 juillet 1991 : " Dans les cas d'urgence (), l'admission provisoire à l'aide juridictionnelle peut être prononcée soit par le président du bureau ou de la section compétente du bureau d'aide juridictionnelle, soit par la juridiction compétente ou son président ". Dans les circonstances de l'espèce, il y a lieu de prononcer, en application de ces dispositions, l'admission provisoire de M. D, qui a déposé une demande d'aide juridictionnelle le 3 octobre 2023, au bénéfice cette aide.

Sur les conclusions aux fins d'annulation :

En ce qui concerne l'obligation de quitter le territoire français :

3. En premier lieu, par un arrêté n° 2023-0538 du 10 mars 2023, régulièrement publié au bulletin d'informations administratives du lendemain, le préfet de la Seine-Saint-Denis a donné délégation à M. A B, attaché d'administration de l'État, chef du pôle d'instruction et mise en œuvre des mesures d'éloignement, pour signer tous les actes de police des étrangers au nombre desquelles figurent les décisions portant obligation de quitter le territoire français, fixation du pays de destination et interdiction de retour sur le territoire français. Dès lors, le moyen tiré de l'incompétence du signataire de la décision attaquée doit être écarté.

4. En deuxième lieu, l'arrêté attaqué vise les dispositions de l'article L. 611-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile et expose suffisamment les circonstances de fait sur lesquelles le préfet s'est fondé pour obliger M. D à quitter le territoire français. Par suite, la décision satisfait à l'exigence de motivation prévue par l'article L. 613-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

5. En troisième lieu, il ne ressort pas des pièces du dossier que le préfet n'aurait pas procédé à un examen complet de la situation de l'intéressé avant l'édiction de la décision en litige.

6. En quatrième lieu, aux termes de l'article L. 611-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'autorité administrative peut obliger un étranger à quitter le territoire français lorsqu'il se trouve dans les cas suivants : / 1° L'étranger, ne pouvant justifier être entré régulièrement sur le territoire français, s'y est maintenu sans être titulaire d'un titre de séjour en cours de validité () ". Selon l'article L. 431-5 du même code : " La délivrance d'un document provisoire délivré à l'occasion d'une demande de titre de séjour, d'une attestation de demande d'asile ou d'une autorisation provisoire de séjour n'a pas pour effet de régulariser les conditions de l'entrée en France, sauf s'il s'agit d'un étranger qui s'est vu reconnaître la qualité de réfugié ou accorder le bénéfice de la protection subsidiaire en application du livre V ".

7. Il ressort des pièces du dossier que M. D est entré irrégulièrement sur le territoire français à la date déclarée de 2018 et n'a jamais bénéficié de la délivrance d'un titre de séjour. La seule circonstance qu'il a déposé une demande d'asile qui a été rejetée n'est pas de nature à démontrer qu'il justifie d'une entrée régulière en France. Par suite, le préfet, qui ne s'est pas fondé sur des faits inexacts, a pu légalement décider d'obliger l'intéressé à quitter le territoire français sur le fondement du 1° de l'article L. 611-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, alors même que M. D a été mis en possession d'une attestation de demande d'asile durant l'instruction de sa demande tendant à l'octroi du statut de réfugié.

8. En cinquième lieu, aux termes des stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " 1. Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale (). / 2. Il ne peut y avoir ingérence d'une autorité publique dans l'exercice de ce droit que pour autant que cette ingérence est prévue par la loi et qu'elle constitue une mesure qui, dans une société démocratique, est nécessaire à la sécurité nationale, à la sûreté publique, au bien-être économique du pays, à la défense de l'ordre et à la prévention des infractions pénales, à la protection de la santé ou de la morale, ou à la protection des droits et libertés d'autrui ".

8. Si M. D allègue résider sur le territoire français depuis 2018, il n'y était en tout état de cause présent que depuis moins de six ans à la date de l'arrêté après avoir vécu au moins jusqu'à l'âge de trente-huit ans dans son pays d'origine et il ne justifie d'aucune insertion sociale ou professionnelle. Par ailleurs, M. D fait valoir qu'il vit sur le territoire français avec une compatriote qui est enceinte, qu'il a fait une reconnaissance prénatale de l'enfant et que l'arrêté du 6 septembre 2023 du préfet du Val de Marne décidant sa remise aux autorités italiennes a été annulé par un jugement du tribunal administratif de Melun du 18 octobre 2023. Toutefois, il ressort des pièces du dossier que sa compagne a déposé une demande d'asile le 22 mai 2023 et ne réside sur le territoire français que sous couvert d'une attestation de demandeur d'asile. Compte tenu de l'ensemble de ces éléments, en l'obligeant à quitter le territoire français, le préfet, qui n'a pas entaché sa décision d'une erreur de fait, n'a pas porté à son droit au respect de sa vie privée et familiale une atteinte disproportionnée au regard des buts qu'il a poursuivis. Il n'a donc pas violé les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales. Pour les mêmes motifs, il n'a pas davantage entaché sa décision d'une erreur manifeste dans l'appréciation de ses conséquences sur la situation personnelle de l'intéressé.

9. En dernier lieu, aux termes du 1 de l'article 3 de la convention internationale des droits de l'enfant : " Dans toutes les décisions qui concernent les enfants, qu'elles soient le fait des institutions publiques ou privées de protection sociale, des tribunaux, des autorités administratives ou des organes législatifs, l'intérêt supérieur de l'enfant doit être une considération primordiale ". Le requérant ne peut invoquer utilement l'intérêt supérieur d'un enfant à naître à la date de la décision attaquée. Dès lors, le moyen tiré de la méconnaissance des stipulations du 1 de de l'article 3 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant doit être écarté.

En ce qui concerne la décision portant refus de délai de départ volontaire :

10. Aux termes du premier alinéa de l'article L. 612-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'étranger faisant l'objet d'une décision portant obligation de quitter le territoire français dispose d'un délai de départ volontaire de trente jours à compter de la notification de cette décision ". Aux termes de l'article L. 612-2 du même code : " Par dérogation à l'article L. 612-1, l'autorité administrative peut refuser d'accorder un délai de départ volontaire dans les cas suivants : / () ; / 3° Il existe un risque que l'étranger se soustraie à la décision portant obligation de quitter le territoire français dont il fait l'objet ". Aux termes de l'article L. 612-3 de ce code : " Le risque mentionné au 3° de l'article L. 612-2 peut être regardé comme établi, sauf circonstance particulière, dans les cas suivants : () / 8° L'étranger ne présente pas de garanties de représentation suffisantes, notamment parce qu'il ne peut présenter des documents d'identité ou de voyage en cours de validité, () qu'il ne justifie pas d'une résidence effective et permanente dans un local affecté à son habitation principale () ".

11. Il ressort des pièces du dossier que M. D a reconnu de manière prénatale, le 27 juin 2023, l'enfant dont sa compagne, Mme D, est enceinte et que l'accouchement est prévu le 4 octobre 2023. Il ressort également des pièces du dossier que si cette dernière fait l'objet d'un arrêté de transfert vers l'Italie en date du 6 septembre 2023, ce dernier a été annulé par un jugement du tribunal administratif de Melun du 18 octobre 2023 au motif de l'erreur manifeste d'appréciation dans l'application de l'article 17 du règlement n°604-2013 susvisé. Le requérant produit le rapport social établi le 20 septembre 2023 par une assistante sociale des hôpitaux Confluence Val-de-Marne Essonne, qui bien que postérieur à la date de la décision attaquée révèle un état de fait antérieur, lequel souligne que Mme D ne comprend plus ce qui lui est dit et demandé, qu'elle est incapable de se repérer, qu'elle est " perdue " lorsque le requérant n'est pas présent, que ce dernier l'assiste avec bienveillance et que le couple bénéficie d'un hébergement commun via le 115. Compte tenu du terme de la grossesse et de la situation et l'état de santé de sa compagne, ces éléments sont de nature à faire regarder l'intéressé comme justifiant de circonstances particulières telles qu'en refusant de lui accorder un délai de départ volontaire, le préfet a fait une inexacte application notamment des dispositions de l'article L. 612-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

12. Dans ces conditions, la décision portant refus de délai de départ volontaire doit être annulée.

En ce qui concerne la décision portant interdiction de retour sur le territoire français :

13. L'illégalité de la décision portant refus d'octroi d'un délai de départ volontaire entraîne, par voie de conséquence, celle de la décision portant interdiction de retour sur le territoire français édictée à l'encontre de M. D, qui a été prise sur le fondement de l'article L. 612-6 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

En ce qui concerne le pays de destination :

14. En premier lieu, compte tenu de ce qui a été exposé aux points 2 à 9, et de ce que le requérant ne présente aucun autre moyen à ce titre, le moyen tiré, par la voie de l'exception, de l'illégalité de la décision portant obligation de quitter le territoire français doit être écarté.

15. En dernier lieu, pour les mêmes motifs qu'exposés au point 8, les moyens tirés de la violation des stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et de l'erreur manifeste d'appréciation doivent être écartés.

16. Il résulte de tout ce qui précède que M. D est seulement fondé à demander l'annulation de la décision du 8 septembre 2023 refusant de lui accorder un délai de départ volontaire et, par voie de conséquence, de la décision lui interdisant de retourner sur le territoire français pour une durée de douze mois.

Sur les conclusions à fin d'injonction et d'astreinte :

17. Aux termes de l'article L. 251-8 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Si la décision relative au délai de départ volontaire est annulée, une nouvelle décision est prise en application de l'article L. 251-3 ".

18. L'annulation partielle prononcée par le présent jugement n'implique nécessairement aucune des mesures d'exécution sollicitées par M. D. Dès lors, les conclusions aux fins d'injonction doivent être rejetées.

19. A toutes fins utiles, il est rappelé au préfet de police qu'il résulte des dispositions de l'article R. 613-7 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile et de l'article 7 du décret n° 2010-569 du 28 mai 2010 que l'annulation de la décision d'interdiction de retour sur le territoire français implique nécessairement l'effacement sans délai du signalement de M. D aux fins de non admission dans le système d'information Schengen.

Sur les conclusions tendant à l'application de l'article L 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991 :

20. Sous réserve de l'admission définitive de M. D bénéfice de l'aide juridictionnelle, accordée à titre provisoire par le présent jugement, il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, et sous réserve que Me Debazac renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'Etat, de mettre à la charge de ce dernier le versement à Me Debazac de la somme de 800 euros en application des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991, ou si la demande d'aide juridictionnelle devait être rejetée, le versement au requérant de la même somme.

D E C I D E :

Article 1er : M. D est admis, à titre provisoire, au bénéfice de l'aide juridictionnelle.

Article 2 : Les décisions du 8 septembre 2023 refusant à M. D un délai de départ volontaire et lui interdisant de retourner sur le territoire français pendant une durée de douze mois sont annulées.

Article 3 : Sous réserve de l'admission définitive de M. D à l'aide juridictionnelle et sous réserve que Me Debazc renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'Etat, ce dernier versera à Me Debazac une somme de 800 euros en application de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991. Dans le cas où l'aide juridictionnelle ne serait pas accordée à M. D par le bureau d'aide juridictionnelle, la somme de 800 euros lui sera versée.

Article 4 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.

Article 5 : Le présent jugement sera notifié à M. E D, au préfet de la Seine-Saint-Denis et à Me Debazac.

Délibéré après l'audience du 19 janvier 2024, à laquelle siégeaient :

- Mme Weidenfeld, présidente,

- M. Rezard, premier conseiller,

- M. Lautard-Mattioli, premier conseiller.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 2 février 2024.

Le rapporteur,

B. Lautard-Mattioli

La présidente,

K. WeidenfeldLe greffier,

A. Lemieux

La République mande et ordonne au préfet de la Seine-Saint-Denis et au préfet de police de Paris, en ce qui le concerne, et à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

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