jeudi 12 décembre 2024
| Juridiction | Tribunal Administratif de Paris |
| Section | Tribunal Administratif de Paris |
| N° Dossier | TA75-2321570 |
| Type | Décision |
| Publication | C |
| Formation | 3e Section - 2e Chambre |
| Avocat requérant | DOUËB FRÉDÉRIC |
Vu la procédure suivante :
Par une requête et un mémoire, enregistrés le 18 septembre 2023 et le 9 juillet 2024, le syndicat national du commerce de l'antiquité, de l'occasion et des galeries d'art moderne et contemporain (SNCAO-GA), représenté par Me Doueb, demande au tribunal :
1°) d'annuler la décision implicite par laquelle le ministre de la santé et de la prévention a rejeté sa demande indemnitaire ;
2°) de condamner l'Etat à lui verser la somme de 542 712,27 euros, majorée des intérêts au taux légal à compter du 14 mars 2020 et de la capitalisation des intérêts, en réparation des préjudices liés à la fermeture de la 100ème édition de la foire de Chatou ;
3°) de mettre à la charge de l'Etat une somme de 5 000 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de le condamner aux entiers dépens.
Il soutient que :
- la responsabilité sans faute de l'Etat doit être engagée sur le fondement de la rupture d'égalité devant les charges publiques résultant des mesures de lutte contre l'épidémie de COVID-19 qui ont occasionné l'arrêt brutal de la 100ème édition de la Foire de Chatou ;
- elle a subi un préjudice grave et spécial du fait de la fermeture au public le matin même de l'ouverture de la foire, évènement ponctuel, dès lors qu'il s'agissait de sa 100ème édition ayant nécessité des préparatifs dès le mois d'août 2019 ; le dommage subi excède les aléas inhérents à son activité ;
- la responsabilité pour faute de l'Etat doit être engagée dès lors que la mise à disposition tardive de masques de protection et le stock insuffisant a causé l'accélération de la pandémie de Covid-19 et la mise en œuvre de mesures restrictives de libertés ;
- le préjudice subi est en lien direct avec la faute ;
- l'indemnisation de ses préjudices du fait de l'annulation de la foire doit être évaluée à la somme de 386 855,43 euros au regard des pertes financières subies, et de 155 856,84 euros au regard du manque à gagner, soit un total de 542 712,27 euros.
Par un mémoire en défense, enregistré le 10 juin 2024, le ministre du travail, de la santé et des solidarités, conclut au rejet de la requête.
Il soutient que les moyens soulevés par le SNCAO-GA ne sont pas fondés.
Par une ordonnance du 11 juillet 2024, la clôture de l'instruction a été fixée, en dernier lieu, au 20 septembre 2024.
Vu les autres pièces du dossier.
Vu :
- le code de la santé publique ;
- le décret n° 2020-242 du 13 mars 2020 ;
- l'arrêté du 13 mars 2020 portant diverses mesures relatives à la lutte contre la propagation du virus Covid-19 ;
- le code de justice administrative.
Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.
Ont été entendus au cours de l'audience publique :
- le rapport de Mme Guglielmetti,
- les conclusions de Mme Castéra, rapporteure publique,
- et les observations de Me Doueb, représentant du syndicat requérant.
Considérant ce qui suit :
Sur le cadre du litige :
1. Aux termes de l'article L. 3131-1 du code de la santé publique : " En cas de menace sanitaire grave appelant des mesures d'urgence, notamment en cas de menace d'épidémie, le ministre chargé de la santé peut, par arrêté motivé, prescrire dans l'intérêt de la santé publique toute mesure proportionnée aux risques courus et appropriée aux circonstances de temps et de lieu afin de prévenir et de limiter les conséquences des menaces possibles sur la santé de la population. Le ministre peut également prendre de telles mesures après la fin de l'état d'urgence sanitaire prévu au chapitre Ier bis du présent titre, afin d'assurer la disparition durable de la situation de crise sanitaire. () ".
2. Aux termes de l'article L. 3131-12 du code de la santé publique, issu de la loi du 23 mars 2020 d'urgence pour faire face à l'épidémie de Covid-19 : " L'état d'urgence sanitaire peut être déclaré sur tout ou partie du territoire métropolitain ainsi que du territoire des collectivités régies par les articles 73 et 74 de la Constitution et de la Nouvelle-Calédonie en cas de catastrophe sanitaire mettant en péril, par sa nature et sa gravité, la santé de la population ". L'article L. 3131-13 du même code précise que " L'état d'urgence sanitaire est déclaré par décret en conseil des ministres () / () / La prorogation de l'état d'urgence sanitaire au-delà d'un mois ne peut être autorisée que par la loi, () ". Aux termes de l'article L. 3131-15 du même code : " Dans les circonscriptions territoriales où l'état d'urgence sanitaire est déclaré, le Premier ministre peut, par décret réglementaire pris sur le rapport du ministre chargé de la santé, aux seules fins de garantir la santé publique : / () 6° Limiter ou interdire les rassemblements sur la voie publique ainsi que les réunions de toute nature (). Ces mesures doivent être strictement proportionnées aux risques sanitaires encourus et appropriées aux circonstances de temps et de lieu. Il y est mis fin sans délai lorsqu'elles ne sont plus nécessaires. "
3. L'émergence d'un nouveau coronavirus, responsable de la maladie à coronavirus 2019 ou Covid-19 et particulièrement contagieux, a été qualifié d'urgence de santé publique de portée internationale par l'Organisation mondiale de la santé le 30 janvier 2020, puis de pandémie le 11 mars 2020. La propagation du virus sur le territoire français a conduit le ministre chargé de la santé puis le Premier ministre à prendre, à compter du 4 mars 2020, des mesures de plus en plus strictes destinées à réduire les risques de contagion. Pour faire face à l'aggravation de l'épidémie, la loi du 23 mars 2020 a créé un régime d'état d'urgence sanitaire, défini aux articles L. 3131-12 à L. 3131-20 du code de la santé publique, et a déclaré l'état d'urgence sanitaire pour une durée de deux mois à compter du 24 mars 2020. La loi du 11 mai 2020 prorogeant l'état d'urgence sanitaire et complétant ces dispositions a prorogé cet état d'urgence sanitaire jusqu'au 10 juillet 2020. L'évolution de la situation sanitaire a conduit à un assouplissement des mesures prises et la loi du 9 juillet 2020 a organisé un régime de sortie de cet état d'urgence. En raison d'une progression de l'épidémie, le décret du 14 octobre 2020 a déclaré l'état d'urgence sanitaire à compter du 17 octobre 2020 sur le territoire national et la loi du 14 novembre 2020 autorisant la prorogation de l'état d'urgence sanitaire et portant diverses mesures de gestion de la crise sanitaire a prorogé l'état d'urgence sanitaire jusqu'au 16 février 2021 inclus.
4. Le ministre chargé de la santé, sur le fondement de l'article L. 3131-1 du code de la santé publique précité, par un arrêté du 13 mars 2020 portant diverses mesures relatives à la lutte contre la propagation du virus covid-19, puis le Premier ministre, sur le fondement de l'article L. 3131-15 du code de la santé publique précité, par un décret du 23 mars 2020 prescrivant les mesures générales nécessaire pour faire face à l'épidémie de covid-19 dans le cadre de l'état d'urgence sanitaire, ont édicté " qu'afin de prévenir la propagation du virus covid-19, tout rassemblement, réunion ou activité mettant en présence de manière simultanée plus de 100 personnes en milieu clos ou ouvert, est interdit sur le territoire métropolitain de la République jusqu'au 15 avril 2020. / () ".
5. Par ailleurs, un décret du 30 mars 2020 susvisé a fixé le champ d'application du fonds de solidarité à destination des entreprises particulièrement touchées par les conséquences, économiques, financières et sociales de la propagation de l'épidémie de covid-19 et des mesures prises pour limiter cette propagation, créé par une ordonnance du 25 mars 2020, ainsi que les conditions d'éligibilité et d'attribution des aides, leur montant et les conditions de fonctionnement et de gestion du fonds. Outre le fonds de solidarité, le gouvernement a mis en place différents types d'aides telles que des exonérations ou aides relatives aux cotisations sociales et des mesures relatives au chômage partiel, ainsi que la possibilité de contracter un prêt garanti par l'Etat jusqu'au 30 juin 2021.
6. Le syndicat national du commerce de l'antiquité, de l'occasion et des galeries d'art moderne et contemporain (SNCAO-GA), spécialisé dans le commerce des antiquités et des œuvres d'art, est chargé d'organiser la foire nationale aux antiquités, à la brocante, aux galeries d'art et aux produits du terroir, dite " Foire de Chatou ", et notamment sa 100ème édition qui devait se tenir en mars 2020 pour une durée de dix jours du 12 au 22 mars 2020. En application des mesures réglementaires précitées d'application de la loi visant à lutter contre l'épidémie de la covid-19, et notamment de l'arrêté du 13 mars 2020 interdisant tout rassemblement, réunion ou activité mettant en présence simultanée plus de 100 personnes en milieu clos ou ouvert, le SNCAO-GA a été contraint d'annuler la tenue de la foire, le jour de son ouverture au grand public, le 13 mars 2020. Après avoir présenté une demande indemnitaire préalable, reçue le 11 juillet 2023, laquelle n'a pour objet que de lier le contentieux, le SNCAO-GA demande la condamnation de l'Etat à lui verser la somme de 542 712,27 euros, correspondant aux préjudices subis résultant de la fermeture de la foire, sur le fondement de la responsabilité sans faute du fait de la rupture d'égalité devant les charges publiques ou sur le fondement de la responsabilité pour faute du fait de la constitution insuffisante d'un stock de masques de protection par l'Etat.
Sur la responsabilité sans faute de l'Etat :
7. Il résulte des principes qui gouvernent l'engagement de la responsabilité sans faute de l'Etat que le silence d'une loi sur les conséquences que peut comporter sa mise en œuvre, ne saurait être interprété comme excluant, par principe, tout droit à réparation des préjudices que son application est susceptible de provoquer. Ainsi, en l'absence même de dispositions le prévoyant expressément, le syndicat professionnel organisateur d'une foire d'antiquaires dont la fermeture a été ordonnée sur les pouvoirs de police dévolus au premier ministre et au ministre chargé de la santé par les dispositions précitées, est fondé à demander l'indemnisation du dommage qu'il a subi de ce fait lorsque, excédant les aléas que comporte nécessairement une telle organisation, il revêt un caractère grave et spécial et ne saurait, dès lors, être regardé comme une charge incombant normalement à l'intéressé.
8. L'ensemble des mesures d'aides financières citées au point 5 ci-dessus mises en place par le gouvernement à destination des entreprises touchées par les conséquences économiques, sociales et financières des mesures de fermeture prises pour limiter la propagation du virus, ne saurait être regardé comme une volonté expresse du législateur d'exclure l'engagement de l'Etat sur le fondement de la responsabilité sans faute du fait d'une rupture devant les charges publiques en raison de la loi. Par suite, le SNCAO-GA est fondé à demander l'indemnisation du dommage qu'il a subi, sous réserve de l'existence d'un préjudice spécial, grave et excédant les aléas que comporte nécessairement son activité.
Sur le préjudice invoqué par le SNCAO-GA :
9. Le syndicat professionnel requérant estime avoir subi un préjudice spécial dès lors que la foire de Chatou est l'une des plus importantes manifestations de France d'antiquités-brocantes, d'autant qu'il s'agissait de sa 100ème édition, et que celle-ci ne se tient que bi-annuellement. Toutefois, en défense, le ministre de la santé fait valoir, sans être sérieusement contredit, que plusieurs autres évènements, tels que le Salon du Livre se tenant du 20 au
23 mars 2020 ou le tournoi de tennis Rolland Garros prévu du 24 mai au 7 juin 2020, évènement d'ampleur similaire, ont fait l'objet de restrictions similaires liées à la limitation des jauges d'accueil du public dans les lieux clos et ouverts en application des dispositions règlementaires découlant de la loi relative à l'état d'urgence sanitaire. La circonstance alléguée par le SNCAO-GA, que ces autres évènements n'ont pas subi de préjudice, à la supposer établie, est sans incidence sur l'appréciation du caractère spécial du préjudice invoqué dès lors que cette appréciation porte sur la catégorie des établissements affectés par les mesures qui visent, en l'espèce, l'ensemble des rassemblements, réunions ou activités mettant en présence de manière simultanée plus de 100 personnes en milieu clos ou ouvert. Dans ces conditions, le SNCAO-GA n'établit pas avoir subi un préjudice spécial. Il n'est ainsi pas fondé à demander l'engagement de la responsabilité sans faute de l'Etat du fait de l'édiction de mesures règlementaires prises sur le fondement de la loi visant à faire face à une menace sanitaire grave, sans qu'il soit besoin de se prononcer sur le caractère de gravité des préjudices allégués. Dans ces conditions, la demande indemnitaire du SNCAO-GA doit être rejetée.
Sur la responsabilité pour faute de l'Etat :
10. Le SNCAO-GA soutient qu'en s'abstenant de maintenir à un niveau suffisant un stock de masques permettant de lutter contre une pandémie liée à un agent respiratoire hautement pathogène, et au regard de sa gestion de la pénurie des masques, l'Etat a été contraint de prendre l'arrêté précité du 13 mars 2020 ayant conduit à la fermeture de la centième édition de la foire de Chatou, ce qui, selon elle, constitue une faute de nature à engager sa responsabilité. Toutefois, le lien de causalité dont se prévaut le syndicat requérant n'est, en tout état de cause, pas démontré dès lors qu'il ne résulte pas de l'instruction qu'un certain niveau de stock de masques aurait déterminé de manière directe et certaine les mesures prises par le gouvernement pour lutter contre la propagation du virus. Dans ces conditions, la demande d'indemnisation formée à ce titre ne peut également qu'être rejetée.
11. Il résulte de tout ce qui précède que la requête du SNCAO-GA doit être rejetée en toutes ses conclusions.
D E C I D E :
Article 1er : La requête du SNCAO-GA est rejetée.
Article 2 : Le présent jugement sera notifié au syndicat national du commerce de l'antiquité, de l'occasion et des galeries d'art moderne et contemporain et à la ministre de la santé et de l'accès aux soins.
Délibéré après l'audience du 28 novembre 2024, à laquelle siégeaient :
- Mme Salzmann, présidente,
- Mme Armoët, première conseillère,
- Mme Guglielmetti, conseillère.
Rendu public par mise à disposition au greffe le 12 décembre 2024.
La rapporteure,
S. Guglielmetti
La présidente,
M. SalzmannLa greffière,
P. Tardy-Panit
La République mande et ordonne à la ministre de la santé et de l'accès aux soins en ce qui la concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.
Tribunal Administratif de Paris — N° TA75-2404071
Le Tribunal Administratif de Paris a rejeté la requête d'Air France visant à annuler une amende de 10 000 euros infligée par le ministre de l'intérieur. La société était sanctionnée pour avoir débarqué un passager dépourvu de document de voyage valable en provenance de Bangkok, malgré ses allégations d'un contrôle à l'embarquement. Le tribunal a jugé que l'obligation de vérification des documents, prévue aux articles L. 821-6 à L. 821-9 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile et L. 6421-2 du code des transports, incombe au transporteur et que la preuve d'un contrôle effectif n'était pas rapportée en l'espèce.
30/03/2026
Tribunal Administratif de Paris — N° TA75-2407258
Le Tribunal Administratif de Paris rejette la requête de la société Air France, qui contestait une amende de 10 000 euros pour avoir transporté un passager muni d'un passeport contrefait. La juridiction estime que l'irrégularité du document était manifeste et décelable par un examen attentif lors de l'embarquement, et que la procédure suivie par le ministre de l'intérieur était régulière. La décision s'appuie sur les articles L. 821-6 à L. 821-9 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile et l'article L. 6421-2 du code des transports.
30/03/2026
Tribunal Administratif de Paris — N° TA75-2328289
Le Tribunal Administratif de Paris a rejeté la requête de Mme F... visant à annuler l'arrêté ministériel du 11 octobre 2023 autorisant son licenciement pour motif disciplinaire. La juridiction a estimé que les moyens soulevés, notamment ceux relatifs à la procédure disciplinaire et à l'appréciation des faits, n'étaient pas fondés. Elle a également déclaré irrecevables les conclusions de l'employeur demandant une amende pour recours abusif, relevant qu'il s'agit d'un pouvoir propre du juge. La décision s'appuie sur les dispositions du code du travail, notamment après le renvoi préjudiciel au Conseil constitutionnel concernant l'article L. 1232-3.
30/03/2026
Tribunal Administratif de Paris — N° TA75-2406708
Le Tribunal Administratif de Paris a rejeté la requête de la société Air France, qui contestait une amende de 10 000 euros pour avoir débarqué une passagère brésilienne munie d'un passeport manifestement altéré (pages manquantes). Le tribunal a jugé que l'irrégularité du document (l'absence de pages) constituait un élément d'irrégularité manifeste que les agents de la compagnie auraient dû déceler lors d'un examen normalement attentif au moment de l'embarquement, conformément aux articles L. 821-6 à L. 821-9 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile et à l'article L. 6421-2 du code des transports. La décision du ministre de l'intérieur a donc été confirmée.
30/03/2026