vendredi 19 juillet 2024
| Juridiction | Tribunal Administratif de Paris |
| Section | Tribunal Administratif de Paris |
| N° Dossier | TA75-2321971 |
| Type | Décision |
| Avocat requérant | SCP D AVOCATS SAIDJI ET MOREAU |
Vu la procédure suivante :
Par une requête, enregistrée le 22 septembre 2023, M. D B, représenté par le cabinet d'avocats Abeille et associés, demande au juge des référés du tribunal de prescrire une expertise médicale au contradictoire de l'Assistance publique - hôpitaux de Paris (AP-HP), et de la caisse primaire d'assurance maladie de Paris (CPAM) en vue de déterminer si la prise en charge et les soins reçus au centre hospitalier Necker par sa fille E sont exempts de tout reproche.
Il soutient que sa fille est née le 12 janvier 2015, qu'une hyperhomocystéinémie et acidémie méthyl-malonique lui a été détectée au bout de quelques mois, et qu'il s'interroge sur le traitement reçu en France, alors que celui proposé notamment au Luxembourg produit des effets bénéfiques très importants sur elle, et que, dans la perspective d'une action en responsabilité, la conduite d'une expertise est utile.
Par un mémoire, enregistré le 26 octobre 2023, l'AP-HP informe le juge des référés qu'elle ne s'oppose pas à l'expertise sollicitée, demande la désignation d'un expert spécialisé en neurologie pédiatrique, de compléter la mission de l'expert selon les termes de son mémoire et d'enjoindre à la CPAM de produire sa créance.
Par un mémoire, enregistré le 15 novembre 2023, l'Office national d'indemnisation des accidents médicaux, des affections iatrogènes et des infections nosocomiales (ONIAM), représenté par le cabinet d'avocats Saïdji et Moreau, demande à titre principal sa mise hors de cause et à titre subsidiaire informe le juge des référés de ses protestations et réserves d'usage, et demande de compléter la mission d'expertise selon les termes de son mémoire.
Il soutient que le dommage présenté par l'enfant n'est pas imputable à un acte de diagnostic, de prévention ou de soin mais résulte de son état antérieur.
Vu les autres pièces du dossier.
Vu le code de justice administrative.
Le président du tribunal administratif de Paris a désigné Mme Dhiver, vice-présidente, pour statuer sur les demandes de référé.
Considérant ce qui suit :
1. Aux termes de l'article R. 532-1 du code de justice administrative : " Le juge des référés peut, sur simple requête et même en l'absence de décision administrative préalable, prescrire toute mesure utile d'expertise ou d'instruction "
2. L'enfant E B, née le 12 janvier 2015, a été diagnostiquée d'une hyperhomocystéinémie et acidémie méthyl-malonique quelques mois après sa naissance ; puis, suite à la découverte d'une mutation du gène MMACHAC, un traitement par vitamine B12, B9, cystadane, carnitine et méthionine a été mise en place au sein du service de neurologie pédiatrique de l'hôpital Necker, au sein de l'Assistance publique - hôpitaux de Paris. Soutenant que sa fille bénéficie également d'un autre traitement au Luxembourg, qui apparaît plus efficace sur elle, M. B, s'interrogeant d'une part sur l'existence d'un éventuel retard de prise en charge de la pathologie de sa fille et d'autre part, sur les raisons pour lesquelles l'AP-HP ne délivre pas le même traitement que celui dont son enfant bénéficie lorsqu'il l'emmène se faire soigner au Luxembourg, sollicite la désignation d'un expert judiciaire.
3. La demande d'expertise entre dans le champ d'application de l'article R. 532-1 du code de justice administrative. Il y a lieu de faire droit à la demande d'expertise et de fixer la mission de l'expert comme il est précisé à l'article 1er de la présente ordonnance.
4. Il résulte de l'instruction, à ce stade, que l'état de santé de la jeune E B n'est pas imputable à un acte de diagnostic, de prévention ou de soin mais résulte de son état antérieur. Il s'ensuit qu'il y a lieu de mettre l'ONIAM hors de cause.
5. La production du relevé des débours de la CPAM n'apparaît pas utile à la réalisation de l'expertise ordonnée. Par suite, il n'y a pas lieu de faire droit à la demande de l'AP-HP tendant à ce que le juge des référés demande à la CPAM de produire ce relevé.
ORDONNE :
Article 1er : M. A F (pédiatre), exerçant à l'hôpital Jeanne de Flandre rue Eugène avinée à Lille (59037) est désigné en qualité d'expert. Il aura pour mission, en présence de l'enfant E B, M. B, l'Assistance publique-hôpitaux de Paris, et la caisse primaire d'assurance maladie de Paris de :
1°) prendre connaissance de l'intégralité du dossier médical de l'enfant E B, et, notamment, de tous documents relatifs au suivi médical, aux actes de soins, et aux diagnostics pratiqués lors de sa prise en charge par l'hôpital Necker et les motifs de cette admission ; convoquer et entendre les parties et tout sachant ; procéder à l'examen sur pièces du dossier médical de Mlle E B ainsi qu'à son examen clinique ;
2°) décrire l'état de santé de l'enfant E B et les soins et prescriptions antérieurs à son admission à l'hôpital Necker, les conditions dans lesquelles elle a été prise en charge et est soignée dans cet établissement ; décrire l'état pathologique de l'enfant ayant conduit aux soins, et aux traitements pratiqués ; se prononcer sur le fait de savoir si ceux-ci sont exempts de tout reproche ;
3°) donner son avis sur le point de savoir si les diagnostics établis et les traitements, interventions et soins prodigués et leur suivi ont été consciencieux, attentifs, diligents et conformes aux données acquises de la science, et s'ils sont adaptés à l'état de l'enfant E B et aux symptômes qu'elle présentait ; donner notamment son avis sur la pertinence des diagnostics des équipes médicales de l'hôpital, et la conformité de la prise en charge de l'intéressé aux règles de l'art et aux données acquises de la science à l'époque des faits ; l'expert précisera nécessairement les références des données médicales sur lesquelles il se fonde, en retranscrivant au besoin les passages de la littérature scientifique qui lui paraîtraient pertinents et fera une comparaison avec les traitements connus et administrés dans les autres pays en décrivant pour chacun leurs avantages et inconvénients ;
4°) donner son avis sur le point de savoir si le ou les manquements éventuellement constatés ont fait perdre à la jeune E B une chance sérieuse de guérison ; donner son avis sur l'ampleur (pourcentage) de la chance perdue par l'enfant de voir son état de santé s'améliorer ou d'éviter de le voir se dégrader en raison de ces manquements ;
5°) déterminer le contenu et l'étendue de l'information délivrée aux parents de la jeune patiente sur les soins mis en place de telle sorte que, pour le cas où un défaut d'information serait relevé, ce manquement puisse être apprécié au regard de l'obligation qui pesait sur les praticiens hospitaliers au moment des faits litigieux ;
6°) de manière générale, donner toutes précisions et informations utiles permettant au tribunal de se prononcer sur les responsabilités et l'importance des préjudices subis tant par la jeune E B, que par ses proches, ainsi que toute information utile à la solution du litige ; évaluer l'ensemble des préjudices selon la nomenclature Dintilhac et les chiffrer précisément ;
a) dire si l'état de l'enfant E B est consolidé ou s'il est susceptible d'amélioration ou de dégradation ; proposer, si possible, une date de consolidation de l'état de l'intéressée en fixant notamment la période d'incapacité temporaire et le taux de celle-ci, ainsi que le taux d'incapacité permanente partielle ;
b) donner son avis sur les dépenses de santé rendues nécessaires par l'état de l'enfant E B en lien avec les faits en litige ; préciser, dans le cas où certaines hospitalisations ou certains achats de produits pharmaceutiques ne seraient pas tout entiers imputables au dommage litigieux, dans quelle proportion ils peuvent être rattachés à ce dernier ;
c) indiquer si et dans quelle mesure l'assistance, constante ou occasionnelle, d'une tierce personne a été ou est nécessaire à la jeune E B en raison du dommage litigieux, pour accomplir les actes de la vie quotidienne ; quantifier le volume horaire, la fréquence et le type d'aide nécessaire (médicalisée / non médicalisée), et dire jusqu'à quelle échéance cette aide éventuelle est requise ; préciser les autres frais liés au handicap dont la nécessité résulterait du dommage ;
d) déterminer l'incidence scolaire puis professionnelle ainsi que les autres dépenses liées au dommage corporel ;
e) décrire et évaluer les souffrances physiques, psychiques ou morales subies en lien avec les faits en litige ;
f) évaluer le préjudice esthétique, le préjudice d'agrément, le préjudice sexuel ;
g) donner au tribunal tous autres éléments d'information nécessaires à la réparation de l'intégralité du préjudice subi par la jeune E B à raison des faits en litige.
Article 2 : Préalablement à toute opération, l'expert prêtera serment dans les formes prévues à l'article R. 621-3 du code de justice administrative.
Article 3 : L'expert accomplira sa mission dans les conditions prévues aux articles R. 621-2 à R. 621-14 du code de justice administrative. Il ne pourra recourir à un sapiteur sans l'autorisation préalable de la présidente du tribunal administratif. L'expert recueillera et consignera les observations des parties sur les constatations auxquelles il procèdera et les conclusions qu'il envisagera d'en tirer.
Article 4 : L'expert déposera son rapport au greffe sous forme électronique par le biais de la plateforme d'échanges au plus tard le 20 janvier 2025, accompagné de l'état de ses vacations, frais et débours.
Article 5 : L'expert notifiera son rapport aux parties dans les conditions prévues à l'article R. 621-9 du code de justice administrative. Avec leur accord, cette notification pourra s'opérer dans les conditions prévues à l'article R. 621-7-3 du même code.
Article 6 : L'expert, à la demande du juge des référés ou à son initiative, pourra tenter une médiation entre les parties dans les conditions de l'article R. 621-1 modifié du code de justice administrative.
Article 7 : L'ONIAM est mis hors de cause.
Article 8 : La présente ordonnance sera notifiée à M. D B, à l'Assistance publique - hôpitaux de Paris, et à l'Office national d'indemnisation des accidents médicaux, des affections iatrogènes et des infections nosocomiales, à la caisse primaire d'assurance maladie de Paris et à M. A F, expert.
Fait à Paris, le 19 juillet 2024.
La juge des référés,
M. Dhiver
La République mande et ordonne à la ministre du travail, de la santé et des solidarités en ce qui la concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.
N°2321971/11-6