mardi 14 mai 2024
| Juridiction | Tribunal Administratif de Paris |
| Section | Tribunal Administratif de Paris |
| N° Dossier | TA75-2322067 |
| Type | Décision |
| Avocat requérant | CABINET APEX AVOCATS (SELARLU) |
Vu la procédure suivante :
Par une requête, enregistrée le 22 septembre 2023, Mme F E, représentée par Me Barrois, demande au juge des référés du tribunal :
1°) de prescrire une expertise médicale, au contradictoire de l'Assistance publique - hôpitaux de Paris (AP-HP) et de la caisse primaire d'assurance maladie de Seine et Marne, en vue de déterminer les préjudices subis lors de la prise en charge à l'hôpital Saint-Antoine de M. D B, son conjoint, et de déterminer les responsabilités encourues ayant conduit à son décès le 16 juillet 2021 ;
2°) de dire que l'expert pourra s'adjoindre un sapiteur et déposera un pré rapport.
Elle soutient que dans la perspective d'une action en responsabilité, la conduite d'une expertise est utile.
Par un mémoire, enregistré le 16 octobre 2023, le centre hospitalier de Bastia, représenté par le cabinet Apex avocats, informe le juge des référés de ses protestations et réserves d'usage, demande au juge des référés de compléter la mission de l'expert selon les termes de son mémoire, et conclut au rejet des autres demandes.
Par un mémoire, enregistré le 6 février 2024, l'Assistance publique - hôpitaux de Paris informe le juge des référés de ses protestations et réserves d'usage sur le principe même de sa responsabilité et ne s'oppose pas à la désignation d'un chirurgien digestif oncologique.
Elle soutient qu'il est utile que les organismes sociaux produisent leur créance détaillée, définitive ou, à tout le moins, provisoire, et les justificatifs afférents à l'expert.
Vu les autres pièces du dossier.
Vu le code de justice administrative.
Le président du tribunal administratif de Paris a désigné Mme Dhiver pour statuer sur les demandes de référé.
Considérant ce qui suit :
1. Aux termes de l'article R. 532-1 du code de justice administrative : " Le juge des référés peut, sur simple requête et même en l'absence de décision administrative préalable, prescrire toute mesure utile d'expertise ou d'instruction "
2. M. B, né le 3 juillet 1969, était suivi en oncologie à l'hôpital Saint-Antoine, où un diagnostic d'adénocarcinome mucineux a été posé un traitement par chimiothérapie a été mis en place le 8 novembre 2019. Le 16 juin 2021, M. B a présenté des syndromes d'occlusion intestinale, et a été soulagé par un lavement réalisé aux urgences de l'hôpital Saint-Antoine. Il a ensuite été victime d'un syndrome occlusif le 5 juillet 2021 et a été hospitalisé à l'hôpital de Bastia dans un premier temps, puis transféré le 10 juillet 2021 dans le service de chirurgie digestive de l'hôpital Saint-Antoine, puis le 12 juillet 2021 a été admis dans le service d'oncologie, où il subit une aspiration gastrique associée à une corticothérapie et une prise de morphine. Le 15 juillet 2021, M. B a eu des douleurs abdominales accompagnées de nausées, sueurs, tachycardie, oligo-anurie et syndrome inflammatoire biologique. L'imagerie a mis en évidence une perforation digestive avec pneumopéritoine de grande abondance, pour laquelle un traitement médical par antibiothérapie a été mis en place. L'état de santé de M. B a continué de se dégrader et il est décédé le 16 juillet 2021. S'interrogeant sur la qualité de la prise en charge de son conjoint, Mme E sollicite la désignation d'un expert aux fins de déterminer les causes et l'évaluation des préjudices ayant abouti au décès de M. B consécutifs aux modalités de sa prise en charge à l'hôpital Saint-Antoine.
3. La demande d'expertise entre dans le champ d'application de l'article R. 532-1 du code de justice administrative. Il y a lieu de faire droit à la demande d'expertise et de fixer la mission de l'expert comme il est précisé à l'article 1er de la présente ordonnance.
4. S'il apparaît à un expert qu'il est nécessaire de faire appel au concours d'un ou plusieurs sapiteurs pour l'éclairer sur un point particulier, il doit préalablement solliciter l'autorisation du président du tribunal administratif. Par suite, les conclusions de Mme E tendant à ce que le juge des référés autorise l'expert à s'adjoindre un sapiteur ne peuvent qu'être rejetées.
5. L'expert est tenu, entre autres, d'informer les parties de ses constatations, de recueillir leurs dires et d'en faire état dans son rapport. S'il lui est loisible de communiquer aux parties un pré-rapport aux fins de recueillir leurs observations, aucune disposition législative ou réglementaire applicable devant le juge administratif ne permet de lui imposer cette formalité. Par suite, les conclusions présentés en ce sens par le centre hospitalier de Bastia doivent être rejetées.
6. La production du relevé des débours de la caisse primaire d'assurance maladie de Seine et Marne n'apparaît pas utile à la réalisation de l'expertise ordonnée. Par suite, il n'y a pas lieu de faire droit à la demande de l'AP-HP tendant à ce que le juge des référés demande à la caisse primaire d'assurance maladie de produire ce relevé.
ORDONNE :
Article 1er : Mme C A (oncologue), exerçant à l'Institut Curie rue d'Ulm à Paris (75005), est désigné en qualité d'experte. Elle aura pour mission, en présence de Mme E, l'Assistance publique - hôpitaux de Paris (AP-HP), au centre hospitalier de Bastia et la caisse primaire d'assurance maladie de Seine et Marne, de :
1°) prendre connaissance de l'intégralité du dossier médical de M. B et, notamment, de tous documents relatifs au suivi médical, aux actes de soins, et aux diagnostics pratiqués lors de sa prise en charge par l'hôpital Saint-Antoine et les motifs de cette admission ; convoquer et entendre les parties et tous sachants ;
2°) décrire l'état de santé de M. B et les soins et prescriptions antérieurs à son admission à l'hôpital Saint-Antoine, les conditions dans lesquelles il a été pris en charge et soigné dans cet établissement ; décrire l'état pathologique du requérant ayant conduit aux soins, aux interventions et aux traitements pratiqués ;
3°) donner son avis sur le point de savoir si les diagnostics établis et les traitements, interventions et soins prodigués et leur suivi ont été consciencieux, attentifs, diligents et conformes aux données acquises de la science, et s'ils étaient adaptés à l'état de M. B et aux symptômes qu'il présentait ; donner notamment son avis sur la pertinence des diagnostics des équipes médicales de l'hôpital et la conformité de la prise en charge de l'intéressé (investigations, traitements, soins, surveillance, organisation du service) aux règles de l'art et aux données acquises de la science à l'époque des faits ; l'expert précisera les références des données médicales sur lesquelles il se fonde, en retranscrivant au besoin les passages de la littérature scientifique qui lui paraîtraient pertinents ; se prononcer sur l'état de santé de M. B avant l'autorisation qui lui avait été faite de partir en Corse en juin 2021 et si cette autorisation était en adéquation avec son traitement ; se prononcer sur les actes médicaux de l'hôpital de Bastia à l'égard de M. B et dire s'ils étaient adaptés à son état général ; examiner si un dialogue a été entamé entre les équipes de l'AP-HP et de l'hôpital de Bastia dans l'intérêt du patient ; en cas de réponse négative, déterminer la perte de chance qui en a résulté ;
4°) de déterminer l'origine du dommage en appréciant, le cas échéant, la part respective prise par les différents facteurs qui y auraient concouru en recherchant, à cet égard, quelle incidence sur la survenance du dommage ont pu avoir la présence d'autres pathologies, l'âge de M. B ou la prise d'un traitement antérieur particulier ; se prononcer sur la détérioration de l'état de santé de M. B jusqu'à son décès le 16 juillet 2021 et dire si cela relève d'actions fautives de la part de l'AP-HP ;
5°) donner son avis sur le point de savoir si le ou les manquements éventuellement constatés ; ont fait perdre à M. B une chance sérieuse de guérison ; donner son avis sur l'ampleur (pourcentage) de la chance perdue par M. B de voir son état de santé s'améliorer ou d'éviter de le voir se dégrader en raison de ces manquements ; se prononcer notamment sur les souffrances endurées par M. B la nuit de son décès et déterminer avec précision si devant son état de santé, une prise en charge aurait pu être envisagée afin de lui permettre d'atténuer ses souffrances ; chiffrer l'ensemble des souffrances subies par M. B selon la nomenclature de Dintilhac ;
6°) déterminer le contenu et l'étendue de l'information délivrée sur les risques d'un voyage en Corse de telle sorte que, pour le cas où un défaut d'information serait relevé, ce manquement puisse être apprécié au regard de l'obligation qui pesait sur les praticiens hospitaliers au moment des faits litigieux ;
7°) de manière générale, donner toutes précisions et informations utiles permettant au tribunal de se prononcer sur les responsabilités et l'importance des préjudices subis tant par M. B notamment à raison des souffrances endurées, que par ses proches, ainsi que toute information utile à la solution du litige.
Article 2 : Préalablement à toute opération, l'experte prêtera serment dans les formes prévues à l'article R. 621-3 du code de justice administrative.
Article 3 : L'experte accomplira sa mission dans les conditions prévues aux articles R. 621-2 à R. 621-14 du code de justice administrative. Il ne pourra recourir à un sapiteur sans l'autorisation préalable de la présidente du tribunal administratif. L'expert recueillera et consignera les observations des parties sur les constatations auxquelles il procèdera et les conclusions qu'il envisagera d'en tirer.
Article 4 : L'experte déposera son rapport au greffe sous forme électronique par le biais de la plateforme d'échanges au plus tard le 31 octobre 2024, accompagné de l'état de ses vacations, frais et débours.
Article 5 : L'experte notifiera son rapport aux parties dans les conditions prévues à l'article R. 621-9 du code de justice administrative. Avec leur accord, cette notification pourra s'opérer dans les conditions prévues à l'article R. 621-7-3 du même code.
Article 6 : L'experte, à la demande du juge des référés ou à son initiative, pourra tenter une médiation entre les parties dans les conditions de l'article R. 621-1 modifié du code de justice administrative.
Article 7 : Le surplus des conclusions des parties est rejeté.
Article 8 : La présente ordonnance sera notifiée à Mme F E, à l'Assistance publique - hôpitaux de Paris (AP-HP), au centre hospitalier de Bastia, à la caisse primaire d'assurance maladie de Seine et Marne et à Mme C A, experte.
Fait à Paris, le 14 mai 2024.
La juge des référés,
M. Dhiver
La République mande et ordonne à la ministre du travail, de la santé et des solidarités en ce qui la concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.
N°2322067/11-6