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AccueilJurisprudence administrativeN° TA75-2322800

Tribunal Administratif de Paris — Décision N° TA75-2322800

vendredi 6 octobre 2023

JuridictionTribunal Administratif de Paris
SectionTribunal Administratif de Paris
N° DossierTA75-2322800
TypeOrdonnance
Avocat requérantFALALA

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et un mémoire, enregistrés le 3 octobre 2023, Mme C B, agissant en son nom et au nom de son fils mineur M. E A, représentée par Me Djemaoun, demande au juge des référés, sur le fondement de l'article L. 521-2 du code de justice administrative :

1°) à titre principal, d'enjoindre à la Ville de Paris de les prendre effectivement en charge dans un hébergement d'urgence différent de Coallia Lima 5, pérenne, adapté et assorti d'un accompagnement social, sans délai, à compter de la notification de l'ordonnance à intervenir ;

2°) à titre subsidiaire, d'enjoindre à l'Etat de les prendre effectivement en charge dans un hébergement d'urgence différent de Coallia Lima 5, pérenne, adapté et assorti d'un accompagnement social, sans délai, à compter de la notification de l'ordonnance à intervenir ;

3°) de suspendre la décision du 18 septembre 2023 mettant fin à son hébergement au sein de l'établissement Coallia Lima 5 ;

4°) de mettre à la charge de l'administration destinatrice de l'injonction une somme de 1 200 euros à verser à son conseil au titre de l'article L. 761-1 du code justice administrative.

Elle soutient que :

- la condition d'urgence propre à l'article L. 521-2 du code de justice administrative doit être regardée comme remplie, dès lors qu'elle est seule à la rue avec son enfant âgé de dix ans et qu'elle présente une grande vulnérabilité physique et psychique ;

- en s'abstenant de l'héberger avec son fils en urgence depuis sa remise à la rue le 18 septembre 2023, la Ville de Paris et l'Etat, dûment informés, portent une atteinte grave et manifestement illégale à leur droit à l'hébergement d'urgence, à l'intérêt supérieur de l'enfant, au principe de dignité de la personne humaine, et au droit à ne pas être soumis à des traitements inhumains et dégradants.

Par un mémoire en défense, enregistré le 4 octobre 2023, le préfet de la région Ile-de-France, préfet de Paris, représenté par Me Falala, conclut au rejet de la requête.

Il fait valoir que la carence des services de l'Etat n'est pas établie.

La Ville de Paris a produit une pièce, enregistrée le 5 octobre 2023.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- le code de l'action sociale et des familles ;

- le code de justice administrative.

Le président du tribunal a désigné M. Fouassier pour statuer sur les demandes de référé.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique, qui s'est tenue le 5 octobre 2023, en présence de Mme Boudina, greffière d'audience :

- le rapport de M. Fouassier,

- les observations de Me Djemaoun, représentant Mme B, qui indique se désister des conclusions tendant à la suspension de la décision mettant fin à son hébergement au sein de l'établissement Coallia Lima 5, et maintient, pour le surplus, ses conclusions et moyens ;

- les observations de Me Theobald, substituant Me Falala, représentant le préfet de la région Ile-de-France, préfet de Paris, qui maintient ses conclusions et moyens ;

- et les observations de M. D, représentant la Ville de Paris, qui conclut au rejet de la requête et fait valoir, d'une part, qu'aucune liberté fondamentale n'a été méconnue, et, d'autre part, que Mme B s'est elle-même placée dans la situation d'urgence qu'elle invoque dès lors que c'est en raison de son comportement qu'il a été mis fin à l'hébergement dont elle bénéficiait jusqu'au 18 septembre 2023.

La clôture de l'instruction a été prononcée à l'issue de l'audience.

Une note en délibéré, présentée par Me Djemaoun, pour Mme B, a été enregistrée le 5 octobre 2023.

Considérant ce qui suit :

1. Mme B, née le 10 novembre 1984, ressortissante malienne, est arrivée en France en avril 2022 avec son fils M. E A, né le 16 septembre 2013. Ils ont été orientés vers l'association Utopia 56 qui leur a trouvé une solution d'hébergement long séjour au sein de l'association Coallia Lima 5, 33 rue Rodier à Paris (75009) et ils ont intégré la structure le 13 juin 2022. Le 18 septembre 2023, le directeur de l'association Coallia Lima 5 leur a notifié une fin de prise en charge et a mis fin à leur séjour au motif que Mme B n'avait pas respecté le contrat de séjour et les règles de fonctionnement de l'établissement. Mme B, agissant en son nom et au nom de son fils mineur, demande au juge des référés, sur le fondement des dispositions de l'article L. 521-2 du code de justice administrative, d'enjoindre à la Ville de Paris, ou, à défaut, à l'Etat, de les prendre effectivement en charge dans un hébergement d'urgence autre que Coallia Lima 5.

Sur les conclusions présentées au titre de l'article L. 521-2 du code de justice administrative :

2. Aux termes de l'article L. 521-2 du code de justice administrative : " Saisi d'une demande en ce sens justifiée par l'urgence, le juge des référés peut ordonner toutes mesures nécessaires à la sauvegarde d'une liberté fondamentale à laquelle une personne morale de droit public ou un organisme de droit privé chargé de la gestion d'un service public aurait porté, dans l'exercice d'un de ses pouvoirs, une atteinte grave et manifestement illégale. Le juge des référés se prononce dans un délai de quarante-huit heures. " et aux termes de l'article L. 522-1 du même code : " Le juge des référés statue au terme d'une procédure contradictoire écrite ou orale. Lorsqu'il lui est demandé de prononcer les mesures visées aux articles L. 521-1 et L. 521-2, de les modifier ou d'y mettre fin, il informe sans délai les parties de la date et de l'heure de l'audience publique () ". Enfin aux termes du premier alinéa de l'article R. 522-1 dudit code : " La requête visant au prononcé de mesures d'urgence doit () justifier de l'urgence de l'affaire ".

S'agissant des conclusions tendant à la suspension de la décision mettant fin au séjour de Mme B et de son fils au sein de l'établissement Coallia Lima 5 :

3. Mme B a indiqué lors de l'audience se désister de ses conclusions tendant à la suspension de la décision mettant fin à son séjour, avec son fils, au sein de l'établissement Coallia Lima 5. Rien ne s'oppose à ce qu'il lui en soit donné acte.

S'agissant des conclusions dirigées contre la Ville de Paris :

4. Si la requérante se prévaut, à l'encontre de la Ville de Paris, des obligations qu'elle estime être les siennes au regard des dispositions combinées des articles L. 221-1, L. 221-2, L. 222-1, L. 222-3, L. 121-7, L. 345-1, L. 345-2, L. 345-2-2 du code de l'action sociale et des familles, et d'une méconnaissance de l'intérêt supérieur de l'enfant consacré par l'article 3 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant et de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales, le seul courriel qu'elle produit en date du 20 septembre 2023 adressé par un membre de l'Armée du Salut à une personne de la Ville de Paris, qui a répondu le même jour avoir transmis ce courriel à ses collègues compétentes, ne saurait, en tout état de cause, suffire à lui seul à caractériser, de la part de la Ville de Paris, une atteinte grave et manifestement illégale à une liberté fondamentale.

5. Il résulte de ce qui précède que les conclusions dirigées contre la Ville de Paris ne peuvent qu'être rejetées.

S'agissant des conclusions dirigées contre l'Etat :

6. Aux termes de l'article L. 345-2 du code de l'action sociale et des familles : " Dans chaque département est mis en place, sous l'autorité du représentant de l'Etat, un dispositif de veille sociale chargé d'accueillir les personnes sans abri ou en détresse, de procéder à une première évaluation de leur situation médicale, psychique et sociale et de les orienter vers les structures ou services qu'appelle leur état. Cette orientation est assurée par un service intégré d'accueil et d'orientation () ". L'article L. 345-2-2 de ce code dispose que : " Toute personne sans abri en situation de détresse médicale, psychique ou sociale a accès, à tout moment, à un dispositif d'hébergement d'urgence () ". Aux termes de l'article L. 345-2-3 du même code : " Toute personne accueillie dans une structure d'hébergement d'urgence doit pouvoir y bénéficier d'un accompagnement personnalisé et y demeurer, dès lors qu'elle le souhaite, jusqu'à ce qu'une orientation lui soit proposée. Cette orientation est effectuée vers une structure d'hébergement stable ou de soins, ou vers un logement, adaptés à sa situation ".

7. Il appartient aux autorités de l'Etat, sur le fondement des dispositions précitées, de mettre en œuvre le droit à l'hébergement d'urgence reconnu par la loi à toute personne sans abri qui se trouve en situation de détresse médicale, psychique ou sociale. Une carence caractérisée dans l'accomplissement de cette mission peut faire apparaître, pour l'application de l'article L. 521-2 du code de justice administrative, une atteinte grave et manifestement illégale à une liberté fondamentale lorsqu'elle entraîne des conséquences graves pour la personne intéressée. Il incombe au juge des référés d'apprécier dans chaque cas les diligences accomplies par l'administration en tenant compte des moyens dont elle dispose ainsi que de l'âge, de l'état de la santé et de la situation de famille de la personne intéressée.

8. Il résulte de l'instruction, et notamment des précisions apportées à l'audience, que Mme B et son enfant de dix ans n'ont plus d'hébergement depuis le 18 septembre 2023, et n'ont pu éviter de passer plusieurs nuits dans la rue depuis cette date qu'en raison de l'aide bénévole apportée par des personnes rencontrées à l'école dans laquelle l'enfant est scolarisé. La requérante a contacté le 115 à neuf reprises sans succès depuis le 21 septembre 2023. Mme B souffre, en outre, de séquelles physiques et psychiques d'un grave accident dont elle a été victime en 2020 au Mali, et pour lesquelles elle est suivie à l'hôpital de la Salpêtrière.

9. Il résulte également de l'instruction que malgré les efforts globaux de l'Etat pour accroître les capacités d'hébergement d'urgence à Paris et dans la région d'Ile-de-France, l'ensemble des besoins les plus urgents, en constante augmentation, ne peut être satisfait. Tel est notamment le cas pour les familles avec des enfants. Ainsi, il n'est pas contesté que, pour le seul territoire de Paris, au cours de la journée du 1er octobre 2023, 1 123 personnes ont vu leur demande d'hébergement rejetée dont 816 personnes en situation de famille avec enfants, dont 405 mineurs, représentant 247 familles différentes. Toutefois, eu égard à l'état de santé très dégradé de la requérante telle qu'il ressort des pièces médicales produites, et nonobstant les circonstances de son départ de son précédent lieu d'hébergement, le refus du préfet de lui procurer ainsi qu'à son fils un hébergement d'urgence révèle, eu égard à la situation très particulière de cette famille qui la place parmi les familles les plus vulnérables, une carence de l'Etat justifiant que soit ordonné, au motif d'une atteinte grave et manifestement illégale au droit à l'hébergement d'urgence, de prendre les mesures pour mettre à l'abri cette famille. Il y a lieu, par suite, d'ordonner à l'Etat de proposer à Mme B et son fils un hébergement d'urgence et d'assurer leur accompagnement social, dans un délai de quarante-huit heures à compter de la notification de la présente ordonnance.

10. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, de mettre à la charge de l'Etat une somme de 1 000 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

O R D O N N E

Article 1er : Il est donné acte à Mme B de son désistement de ses conclusions tendant à la suspension de la décision mettant fin à son séjour, avec son fils, au sein de l'établissement Coallia Lima 5.

Article 2 : Il est enjoint au préfet de la région Ile-de-France, préfet de Paris, de proposer à Mme B et son fils un hébergement d'urgence et d'assurer leur accompagnement social, dans un délai de quarante-huit heures à compter de la notification de la présente ordonnance.

Article 3 : L'Etat versera une somme de 1 000 euros à Mme B au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Article 4 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.

Article 5 : La présente ordonnance sera notifiée à Mme C B, à la Ville de Paris, au préfet de la région Ile-de-France, préfet de Paris, et au Samu social de Paris.

Fait à Paris le 6 octobre 2023.

Le juge des référés,

C. FOUASSIER

La République mande et ordonne au ministre de la santé et de la prévention en ce qui le concerne et à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

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