mercredi 13 décembre 2023
| Juridiction | Tribunal Administratif de Paris |
| Section | Tribunal Administratif de Paris |
| N° Dossier | TA75-2323001 |
| Type | Décision |
| Publication | C |
| Formation | 5e Section - 3e Chambre - OQTF 6 sem. |
| Avocat requérant | CABINET ITRA CONSULTING |
Vu la procédure suivante :
Par une requête et un mémoire, enregistrés les 5 octobre et 17 novembre 2023, M. A B, représenté par Me Traore, demande au tribunal, dans le dernier état de ses écritures :
1°) d'annuler l'arrêté par lequel le préfet des Ardennes l'a obligé à quitter le territoire français ;
2°) d'enjoindre au préfet des Ardennes de lui délivrer un titre de séjour portant la mention " vie privée et familiale " ou " salarié " sous astreinte de 100 euros par jour de retard ou, à titre subsidiaire, d'enjoindre à la même autorité de réexaminer sa situation ;
3°) de mettre à la charge de l'Etat une somme de 2 000 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.
Il soutient que :
- il n'est pas établi que le signataire de l'arrêté attaqué disposait d'une délégation de signature régulière ;
- la décision l'obligeant à quitter le territoire français est insuffisamment motivée
- elle méconnaît l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;
- il justifie de circonstances exceptionnelles ;
- elle est entachée d'erreur d'appréciation.
Cette requête et ce mémoire ont été communiqués au préfet des Ardennes qui n'a pas produit de mémoire en défense.
Vu les autres pièces du dossier.
Vu :
- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;
- le code des relations entre le public et l'administration ;
- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;
- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique ;
- le code de justice administrative.
Le président du Tribunal administratif de Paris a désigné M. Gandolfi pour statuer sur les requêtes relevant de la procédure prévue aux articles L. 614-5 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile en application de l'article R. 776-13-3 du code de justice administrative.
Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.
Le rapport de M. Gandolfi a été entendu au cours de l'audience publique tenue en présence de Mme Sueur, greffière d'audience.
Considérant ce qui suit :
1. M. B, ressortissant ivoirien, né le 10 décembre 1983, est entré en France, selon ses déclarations, au mois de mars 2013. Le 20 septembre 2023, M. B a été interpellé par les services de la gendarmerie de Rethel et a été placé en retenue administrative. Par un arrêté du 21 septembre 2023, le préfet des Ardennes l'a obligé à quitter le territoire français dans un délai de trente jours et a fixé le pays à destination duquel il est susceptible d'être éloigné. M. B demande au tribunal d'annuler cet arrêté.
2. En premier lieu, par un arrêté du 13 juillet 2023, régulièrement publié le même jour au recueil des actes administratifs de la préfecture, le préfet des Ardennes a donné délégation à M. Joël Dubreuil, secrétaire général de la préfecture, à l'effet de signer tous actes en matière de police des étrangers. Par suite, le moyen tiré de l'incompétence de l'auteur de l'arrêté attaqué doit être écarté.
3. En deuxième lieu, l'arrêté contenant la décision portant obligation de quitter le territoire français litigieuse, vise les textes dont il fait application et précise les éléments de fait et de droit sur lesquels il se fonde. Cette motivation, qui n'est pas, contrairement à ce que soutient M. B, stéréotypée, comporte ainsi, conformément aux dispositions, non pas de l'article L. 211-2 du code des relations entre le public et l'administration, mais de l'article L. 613-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, les considérations de droit et de fait qui en constituent le fondement. Par suite, le moyen tiré de ce que la décision l'obligeant à quitter le territoire français serait insuffisamment motivée doit être écarté.
4. En troisième lieu, aux termes de l'article L. 611-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'autorité administrative peut obliger un étranger à quitter le territoire français lorsqu'il se trouve dans les cas suivants : / 1° L'étranger, ne pouvant justifier être entré régulièrement sur le territoire français, s'y est maintenu sans être titulaire d'un titre de séjour en cours de validité ; / () ".
5. En l'espèce, d'une part, s'il est constant que, lors de son interpellation, M. B était titulaire d'un titre de séjour italien, il est également constant que ce dernier, qui soutient résider habituellement en France depuis 2013, s'y est maintenu sans être titulaire d'un titre de séjour. Il suit de là que M. B entrait dans le cas visé au 1° de l'article L. 611-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile et pouvait légalement faire l'objet d'une obligation de quitter le territoire français sur ce fondement.
6. D'autre part, la seule production par M. B de la copie d'un formulaire de dépôt d'une demande d'admission exceptionnelle au séjour du 7 juillet 2023 auprès de la préfecture de police ne permet pas de démontrer qu'il aurait effectivement sollicité la délivrance d'un tel titre. En tout état de cause, cette seule circonstance, à la supposer établie, ne faisait pas obstacle à ce que le préfet des Ardennes, prononce à son encontre une obligation de quitter le territoire français sur le fondement des dispositions précitées du 1° de l'article L. 611-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile dès lors que l'admission exceptionnelle au séjour n'entre pas dans la catégorie des titres de séjour dont la délivrance intervient de plein droit.
7. Enfin, lorsque la loi prescrit l'attribution de plein droit d'un titre de séjour à un étranger, cette circonstance fait obstacle à ce qu'il puisse légalement être l'objet d'une mesure d'obligation de quitter le territoire français. Tel n'est pas le cas de la mise en œuvre des dispositions de l'article L. 435-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile et de l'article L. 421-1 du même code, ces dernières ne prescrivant pas la délivrance d'un titre de plein droit à l'étranger qui exerce une activité salariée sous contrat de travail à durée indéterminée, mais subordonnent la délivrance de cette carte de séjour à la détention préalable d'une autorisation de travail, dans les conditions prévues par les articles L. 5221-2 et suivants du code du travail. Le législateur n'a ainsi pas entendu imposer à l'administration d'examiner d'office si l'étranger remplit les conditions prévues par cet article. Il en résulte qu'un étranger ne peut pas utilement invoquer les moyens tirés de la méconnaissance des articles L. 421-1 et L. 435-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile à l'encontre d'une obligation de quitter le territoire français alors qu'il n'avait pas présenté une demande de titre de séjour sur le fondement de cet article et que l'autorité compétente n'a pas procédé à un examen d'un éventuel droit au séjour à ce titre. Il suit de là que, à supposer que M. B puisse être regardé comme soutenant que la décision l'obligeant à quitter le territoire français méconnaîtrait ces dispositions, de tels moyens sont inopérants et doivent être écartés.
8. En quatrième lieu, aux termes des stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " 1. Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale (). / 2. Il ne peut y avoir ingérence d'une autorité publique dans l'exercice de ce droit que pour autant que cette ingérence est prévue par la loi et qu'elle constitue une mesure qui, dans une société démocratique, est nécessaire à la sécurité nationale, à la sûreté publique, au bien-être économique du pays, à la défense de l'ordre et à la prévention des infractions pénales, à la protection de la santé ou de la morale, ou à la protection des droits et libertés d'autrui. ".
9. Il ressort des pièces du dossier que, d'une part, M. B, qui réside habituellement en France, selon ses déclarations depuis 2013, est marié, depuis le 17 avril 2021 avec une ressortissante camerounaise, titulaire d'une carte de résident valable jusqu'au 26 janvier 2032, laquelle est la mère de deux enfants nés au Cameroun et en France le 18 juin 2003 et le 19 novembre 2008. En outre, il ressort du formulaire de dépôt de sa demande d'admission exceptionnelle au séjour qu'il aurait adressé à la préfecture de police que son frère résiderait également en France. Toutefois, d'une part, M. B ne démontre ni même n'allègue que son frère résiderait régulièrement sur le territoire national et les pièces produites permettent, tout au plus, de démontrer que le requérant y réside de manière ponctuelle depuis 2015. En outre, ni l'attestation d'hébergement établie pas son épouse le 6 juillet 2023, ni les pièces libellées au nom de M. B et mentionnant l'adresse de cette dernière, ne suffisent à établir la réalité et la stabilité de la vie commune alléguée avec cette dernière. D'autre part, il ressort des pièces du dossier que M. B a signé, le 11 août 2022, un contrat de travail à durée indéterminée pour un emploi de technicien polyvalent et il produit plusieurs bulletins de paye concernant les périodes d'août 2022 à mai 2023. M. B produit également des bulletins de paye concernant la période de juillet à septembre 2016 relatifs à un poste d'agent de service et, concernant les périodes de juillet 2020 à mars 2021, de juillet à septembre 2021 et de décembre 2021 à avril 2022, relatifs à un emploi d'" agent très qualifié de service ". Toutefois, ces éléments ne suffisent pas à démontrer qu'il justifierait d'une insertion professionnelle particulière en France. Il suit de là que M. B, qui n'est pas dépourvu d'attaches familiales en Côte d'Ivoire, où résident ses parents et sa sœur, ne démontre pas qu'il aurait fixé sa résidence habituelle et le centre de ses intérêts privés et familiaux en France et qu'il y serait particulièrement inséré socialement ou professionnellement. Dès lors, dans les circonstances de l'espèce, la décision portant obligation de quitter le territoire français n'a pas porté au droit de l'intéressé au respect de sa vie privée et familiale une atteinte disproportionnée aux buts en vue desquels elle a été prise. Il suit de là que le préfet des Ardennes n'a pas méconnu les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales. Pour les mêmes motifs, le moyen soulevé par M. B, qui doit être regardé comme soutenant que cette décision est entachée d'erreurs manifestes d'appréciation, doit être écarté.
10. Il résulte de tout ce qui précède que la requête de M. B doit être rejetée, y compris ses conclusions aux fins d'injonction et d'astreinte et celles présentées au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.
D É C I D E :
Article 1er : La requête de M. B est rejetée.
Article 2 : Le présent jugement sera notifié à M. A B et au préfet des Ardennes.
Le magistrat désigné,
G. GANDOLFI
La greffière,
L. SUEUR Rendu public par mise à disposition au greffe le 13 décembre 2023.
La République mande et ordonne au préfet des Ardennes en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.