lundi 11 décembre 2023
| Juridiction | Tribunal Administratif de Paris |
| Section | Tribunal Administratif de Paris |
| N° Dossier | TA75-2323191 |
| Type | Décision |
| Publication | C |
| Formation | 1re Section - 3e Chambre - OQTF 6 sem. |
| Avocat requérant | BREVAN |
Vu la procédure suivante :
Par une requête, enregistrée le 9 octobre 2023, M. D C E demande au tribunal d'annuler l'arrêté du 7 octobre 2023 par lequel le préfet de police l'a obligé à quitter le territoire français sans délai, a fixé le pays de renvoi et l'a interdit de circuler sur le territoire national pendant une durée de trente-six mois.
M. C E soutient que :
-l'arrêté est entaché d'incompétence ;
-il n'est pas suffisamment motivé ;
-il méconnaît l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;
-il est entaché d'une erreur manifeste d'appréciation de sa situation.
Par un mémoire en défense, enregistré le 24 novembre 2023, le préfet de police, représenté par Me Termeau, conclut au rejet de la requête.
Il soutient que :
-à titre principal, la requête est irrecevable dès lors qu'elle méconnaît de l'article R. 411-1 du code de justice administrative ;
-l'arrêté attaqué est fondé en droit et en fait.
Vu les autres pièces du dossier.
Vu :
-la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;
-la convention internationale relative aux droits de l'enfant ;
-le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;
-le code de justice administrative.
Le président du tribunal a désigné Mme Dousset, en application de l'article R. 776-13-3 du code de justice administrative.
Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.
Ont été entendus au cours de l'audience publique :
-le rapport de Mme Dousset,
-et les observations de Me Brevan, représentant M. C E, qui conclut aux mêmes fins que la requête par les mêmes moyens et qui soutient, en outre, que l'arrêté attaqué méconnaît l'article 3 de la convention internationale des droits de l'enfant, que la décision refusant l'octroi d'un délai de départ volontaire est entachée d'une erreur de droit, l'article L. 612-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile n'étant pas applicable en l'espèce et que l'interdiction de circuler sur le territoire national pendant une durée de trente-six mois n'est pas motivée.
Une note en délibéré, présentée par Me Brevan, pour M. C E a été enregistrée le 27 novembre 2023.
Considérant ce qui suit :
1. Par un arrêté du 7 octobre 2023, le préfet de police a obligé M. C E, ressortissant portugais né le 24 décembre 1983 à Vraga, à quitter le territoire français sans délai, a fixé le pays de renvoi et l'a interdit de circuler sur le territoire national pendant une durée de trente-six mois. M. C E demande l'annulation de cet arrêté.
Sur la fin de non-recevoir :
2. Aux termes de l'article R. 411-1 du code de justice administrative : " La juridiction est saisie par requête. La requête indique les nom et domicile des parties. Elle contient l'exposé des faits et moyens, ainsi que l'énoncé des conclusions soumises au juge. / L'auteur d'une requête ne contenant l'exposé d'aucun moyen ne peut la régulariser par le dépôt d'un mémoire exposant un ou plusieurs moyens que jusqu'à l'expiration du délai de recours ".
3. Contrairement à ce que soutient le préfet de police, la requête introduite par M. C E énonce plusieurs moyens à l'appui de ses conclusions à fin d'annulation de l'arrêté attaqué. Par suite la fin de non-recevoir tiré de la méconnaissance de l'article R. 411-1 du code de justice administrative doit être écartée.
Sur l'obligation de quitter le territoire français :
4. En premier lieu, la décision attaquée comporte l'énoncé des textes dont elle fait application et mentionne, avec suffisamment de précisions, les éléments de la situation personnelle de M. C E sur lesquels elle est fondée. Le moyen tiré du défaut de motivation doit, dès, lors être écarté.
5. En deuxième lieu, par un arrêté n° 2023-00971, régulièrement publié le même jour au recueil des actes administratifs spécial, le préfet de police a donné à M. A B, adjoint au chef de la division des reconduites à la frontière, délégation à l'effet de signer les décisions dans la limite de ses attributions, au nombre desquelles figure la police des étrangers. Par suite, le moyen tiré du défaut de compétence du signataire de la décision attaquée manque en fait et doit être écarté.
6. En troisième lieu, aux termes de l'article L. 251-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'autorité administrative compétente peut, par décision motivée, obliger les étrangers dont la situation est régie par le présent livre, à quitter le territoire français lorsqu'elle constate les situations suivantes : / 1° Ils ne justifient plus d'aucun droit au séjour tel que prévu par les articles L. 232-1, L. 233-1, L. 233-2 ou L. 233-3 ; / 2° Leur comportement personnel constitue, du point de vue de l'ordre public ou de la sécurité publique, une menace réelle, actuelle et suffisamment grave à l'encontre d'un intérêt fondamental de la société ; () L'autorité administrative compétente tient compte de l'ensemble des circonstances relatives à leur situation, notamment la durée du séjour des intéressés en France, leur âge, leur état de santé, leur situation familiale et économique, leur intégration sociale et culturelle en France, et l'intensité des liens avec leur pays d'origine. ". En outre, aux termes de l'article L. 233-1 du même code : " Les citoyens de l'Union européenne ont le droit de séjourner en France pour une durée supérieure à trois mois s'ils satisfont à l'une des conditions suivantes : / 1° Ils exercent une activité professionnelle en France ; / 2° Ils disposent pour eux et pour leurs membres de famille de ressources suffisantes afin de ne pas devenir une charge pour le système d'assistance sociale, ainsi que d'une assurance maladie ; / 3° Ils sont inscrits dans un établissement fonctionnant conformément aux dispositions législatives et réglementaires en vigueur pour y suivre à titre principal des études ou, dans ce cadre, une formation professionnelle, et garantissent disposer d'une assurance maladie ainsi que de ressources suffisantes pour eux et pour leurs conjoints ou descendants directs à charge qui les accompagnent ou les rejoignent, afin de ne pas devenir une charge pour le système d'assistance sociale ; / 4° Ils sont membres de famille accompagnant ou rejoignant un citoyen de l'Union européenne qui satisfait aux conditions énoncées aux 1° ou 2° ; / 5° Ils sont le conjoint ou le descendant direct à charge accompagnant ou rejoignant un citoyen de l'Union européenne qui satisfait aux conditions énoncées au 3° ".
7. Il appartient à l'autorité administrative, qui ne saurait se fonder sur la seule existence d'une infraction à la loi, d'examiner, d'après l'ensemble des circonstances de l'affaire, si la présence d'un citoyen de l'Union européenne sur le territoire français est de nature à constituer une menace réelle, actuelle et suffisamment grave pour un intérêt fondamental de la société française, ces conditions étant appréciées en fonction de la situation individuelle de l'intéressé, notamment de la durée de son séjour en France, de sa situation familiale et économique et de son intégration.
8. Pour considérer que le comportement de M. C E constituait, du point de vue de l'ordre public ou de la sécurité publique, une menace réelle, actuelle et suffisamment grave à l'encontre d'un intérêt fondamental de la société, le préfet de police s'est fondé sur la circonstance que le requérant avait fait l'objet d'un signalement le 4 octobre 2023 pour envois réitérés de messages malveillants émis par la voie des communications électroniques et menaces de mort matérialisées par écrit, image ou autre objet à l'encontre de son ancienne compagne dont il est séparé depuis le mois d'août 2023. En outre, le préfet de police indique que M. C E est également défavorablement connu des services de police pour des faits de port sans motif légitime d'arme blanche ou incapacitante de catégorie D et usage illicite de stupéfiants commis le 29 août 2018, pour des faits de violence par une personne en état d'ivresse manifeste sans incapacité, usage illicite de stupéfiants, dégradation ou détérioration d'un bien appartenant à autrui, commis le 11 mai 2019, et pour des faits de violence aggravée par deux circonstances suivies d'incapacité n'excédant pas huit jours commis le 13 juillet 2023. Il ressort des pièces du dossier et, en particulier, des procès-verbaux d'audition de M. C E que ces derniers faits ont été commis contre son ancienne compagne, qui était également l'objet des menaces signalées le 4 octobre 2023 et que cette dernière a déposé plusieurs mains-courantes le concernant durant l'été 2023. Par ailleurs, si M. C E a déclaré qu'il résidait en France depuis près de dix ans et que son fils mineur vivait en Haute-Marne, il ne l'établit pas par les pièces qu'il verse au dossier. Enfin, la seule production d'un contrat de travail à durée déterminée postérieur à la décision attaquée et d'un relevé de situation pôle emploi du 28 septembre 2023 ne sauraient suffire à démontrer son insertion professionnelle en France et à justifier qu'il disposait de ressources suffisantes afin de ne pas devenir une charge pour le système d'assistance sociale. Dans ces conditions, et eu égard à la nature des faits commis par M. C E, le préfet de police a pu, à bon droit, estimer que son comportement constituait, du point de vue de l'ordre public, une menace réelle, actuelle et suffisamment grave pour un intérêt fondamental de la société française, justifiant une mesure d'éloignement prise sur le fondement des dispositions précitées du 2° de l'article L. 251-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.
9. En quatrième lieu, aux termes de l'article 3 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant : " 1. Dans toutes les décisions qui concernent les enfants, qu'elles soient le fait des institutions publiques ou privées de protection sociale, des tribunaux, des autorités administratives ou des organes législatifs, l'intérêt supérieur de l'enfant doit être une considération primordiale ". Il résulte de ces stipulations, qui peuvent être utilement invoquées à l'appui d'un recours pour excès de pouvoir, que, dans l'exercice de son pouvoir d'appréciation, l'autorité administrative doit accorder une attention primordiale à l'intérêt supérieur des enfants dans toutes les décisions les concernant. Elles sont applicables non seulement aux décisions qui ont pour objet de régler la situation personnelle d'enfants mineurs mais aussi à celles qui ont pour effet d'affecter, de manière suffisamment directe et certaine, leur situation.
10. Si M. C E se prévaut de la présence en France de son fils de 14 ans, qui résiderait avec sa mère en Haute-Marne, il ne produit aucun élément permettant d'établir qu'il participerait effectivement à l'entretien et à l'éducation de son fils ni même qu'il entretiendrait une relation avec lui. Par suite, le moyen tiré de la méconnaissance des stipulations précitées de l'article 3 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant doit être écarté.
11. Enfin, compte tenu de ce qui a été dit aux points 8 et 10, M. C E n'est pas fondé à soutenir que la décision attaquée est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation de sa situation.
12. Il résulte de ce qui précède que les conclusions à fin d'annulation de l'obligation de quitter le territoire français doivent être rejetées.
Sur le refus d'octroi d'un délai de départ volontaire :
13. Aux termes de l'article L. 251-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Les étrangers dont la situation est régie par le présent livre disposent, pour satisfaire à l'obligation qui leur a été faite de quitter le territoire français, d'un délai de départ volontaire d'un mois à compter de la notification de la décision. / L'autorité administrative ne peut réduire le délai prévu au premier alinéa qu'en cas d'urgence et ne peut l'allonger qu'à titre exceptionnel ".
14. Il ressort des termes de la décision attaquée que, pour refuser l'octroi d'un délai de départ volontaire à M. C E et pour estimer que la condition d'urgence pour refuser un tel délai était remplie, le préfet de police s'est fondé sur le comportement constitutif d'une menace à l'ordre public de M. C E dont il a été dit au point 8 du présent jugement qu'elle était caractérisée. Dans ces conditions, et quand bien même l'arrêté attaqué mentionne à tort les critères prévus par l'article L. 612-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, qui ne sont applicables qu'aux ressortissants non communautaires, les moyens tirés de ce que la décision attaquée serait entachée d'une erreur de droit et d'une erreur manifeste d'appréciation doivent être écartés.
15. Il résulte de ce qui précède que les conclusions à fin d'annulation de la décision refusant l'octroi d'un délai de départ volontaire doivent être rejetées.
Sur l'interdiction de circuler sur le territoire français pour une durée de trente-six mois :
16. Aux termes de l'article L. 251-4 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'autorité administrative peut, par décision motivée, assortir la décision portant obligation de quitter le territoire français édictée sur le fondement des 2° ou 3° de l'article L. 251-1 d'une interdiction de circulation sur le territoire français d'une durée maximale de trois ans ".
17. L'arrêté du 7 octobre 2023 n'expose pas les circonstances de fait sur lesquelles le préfet de police s'est fondé pour décider d'interdire à M. C E la circulation sur le territoire français pour une durée de trente-six mois. Par suite, cette décision ne satisfait pas à l'obligation de motivation prévue par l'article L. 251-4 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile et, doit être annulée, sans qu'il soit besoin d'examiner les autres moyens de la requête dirigés contre cette décision.
D E C I D E
Article 1er : La décision du 7 octobre 2023 par laquelle le préfet de police a prononcé à l'encontre de M. C E une interdiction de circuler sur le territoire français pendant une durée de trente-six mois est annulée.
Article 2 : Le surplus des conclusions de la requête de M. C E est rejeté.
Article 3 : Le présent jugement sera notifié à M. D C E et au préfet de police.
Rendu public par mise à disposition au greffe le 11 décembre 2023.
La magistrate désignée,
A. DOUSSET
La greffière,
N. PAREWYCK
La République mande et ordonne au préfet de police en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées de pourvoir à l'exécution de la présente décision./1-3