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AccueilJurisprudence administrativeN° TA75-2323896

Tribunal Administratif de Paris — Décision N° TA75-2323896

mardi 26 mars 2024

JuridictionTribunal Administratif de Paris
SectionTribunal Administratif de Paris
N° DossierTA75-2323896
TypeDécision
PublicationC
Formation3e Section - 3e Chambre
Avocat requérantTERCERO

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et un mémoire, enregistrés le 16 octobre 2023, le 8 février 2024 et le

11 mars 2024, ce dernier mémoire n'ayant pas été communiqué, Mme B A, représentée par Me Kalaf, demande au tribunal :

1°) d'annuler l'arrêté du 16 juin 2023 notifié le 17 juin 2023, par lequel le ministre de l'intérieur a pris à son encontre une interdiction administrative du territoire jusqu'au 22 juin 2023 inclus ;

2°) d'annuler la décision du 17 juin 2023 par laquelle le ministre de l'intérieur lui a refusé l'entrée sur le territoire français et qu'il conviendra d'ordonner au ministre de produire ;

3°) de condamner l'Etat à lui verser la somme de 5 000 euros en réparation de son préjudice moral ;

4°) d'ordonner au ministre de l'intérieur d'effacer son nom du fichier national des personnes recherchées et du système d'information Schengen ;

5°) de mettre à la charge de l'Etat le versement d'une somme de 2 000 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Elle soutient que :

S'agissant de l'interdiction administrative du territoire :

- elle porte atteinte au principe de libre circulation des ressortissants de l'Union européenne ;

- elle est entachée d'incompétence de son signataire ;

- elle est entachée d'un défaut de signature ;

- elle est insuffisamment motivée ;

- elle est entachée d'un défaut d'examen ;

- elle est irrégulière dans sa notification ;

- elle est entachée d'erreur de fait ;

- elle méconnaît l'article L.222-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- elle méconnaît les articles 10 et 11 de la convention européenne des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

S'agissant de la décision de refus d'entrée sur le territoire du 26 juillet 2022 :

- elle porte atteinte au principe de libre circulation des ressortissants de l'Union européenne ;

- elle est insuffisamment motivée ;

- elle n'a pas été notifiée en méconnaissance de l'article L.332-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- l'interdiction administrative du territoire étant illégale, la décision de refus d'entrée doit être annulée par voie de conséquence ;

- elle méconnaît les articles 10 et 11 de la convention européenne des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

Par un mémoire en intervention, enregistré le 23 février 2024, l'association avocats pour la défense des droits des étrangers (ADDE), l'association nationale d'assistance aux frontières pour les étrangers (ANAFE), la Ligue des droits de l'homme (LDH) et le syndicat des avocats de France (SAF), représentés par Me Tercero, demandent tribunal de faire droit aux conclusions de la requête.

Ils soutiennent justifier d'un intérêt à intervenir et s'associent aux conclusions présentées par Mme A.

Par un mémoire en défense, enregistré le 5 mars 2024, le ministre de l'intérieur et des outre-mer conclut, à titre principal, au non-lieu à statuer et, à titre subsidiaire, au rejet de la requête.

Il soutient que les conclusions dirigées contre la décision de refus d'entrée sur le territoire français et les conclusions indemnitaires sont irrecevables, qu'il n'y a plus lieu de statuer sur les conclusions en annulation des décisions attaquées qui ont été entièrement exécutées, et, en tout état de cause, que les moyens soulevés par Mme A ne sont pas fondés.

Les parties ont été informées, par un courrier du 7 février 2024, qu'en application de l'article R. 611-7 du code de justice administrative, le jugement à intervenir était susceptible d'être fondé sur un moyen relevé d'office tiré de l'irrecevabilité des conclusions indemnitaires en l'absence de réclamation préalable (deuxième alinéa de l'article R. 421-1 du code de justice administrative).

Mme A a présenté des observations, enregistrées le 13 février 2024 et le 20 février 2024, en réponse au moyen relevé d'office, qui ont été communiquées.

Par une ordonnance en date du 27 février 2024, la clôture d'instruction a été reportée au 4 mars 2024 à 12 heures.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de Mme Merino ;

- les conclusions de Mme Beugelmans-Lagane, rapporteure publique,

- et les observations de Me Kalaf, Me Baudelin, Me Blanchot et Me Maestlé pour la requérante, le ministre de l'intérieur et des outre-mer n'étant ni présent ni représenté.

Considérant ce qui suit :

1. Mme B A, de nationalité italienne, née le 8 décembre 1954, a été interpellée alors qu'elle se rendait à la manifestation dite " Les Soulèvements de la Terre -Tunnel Lyon/Turin ", organisée les 17 et 18 juin 2023 en Savoie contre le projet de construction d'une ligne ferroviaire à grande vitesse entre la France et l'Italie. Elle demande au tribunal d'annuler l'arrêté du 16 juin 2023 notifié le 17 juin 2023, par lequel le ministre de l'intérieur a pris à son encontre une interdiction administrative du territoire jusqu'au 22 juin 2023 inclus et la décision du 17 juin 2023 par laquelle il lui a refusé l'entrée sur le territoire français.

Sur les interventions :

2. Eu égard à l'objet du litige, l'association avocats pour la défense des droits des étrangers, l'association nationale d'assistance aux frontières pour les étrangers, la Ligue des droits de l'homme et le syndicat des avocats de France, justifient d'un intérêt suffisant pour intervenir au soutien des conclusions de Mme A. Par suite, leurs interventions sont recevables.

Sur les conclusions en annulation de l'interdiction administrative du territoire :

En ce qui concerne l'exception de non-lieu soulevée en défense :

3. Contrairement à ce que soutient le ministre de l'intérieur et dès lors que la décision d'interdiction administrative du territoire français a reçu une entière exécution, les conclusions tendant à son annulation n'ont pas perdu leur objet. Il y a dès lors lieu d'y statuer.

En ce qui concerne la légalité de l'interdiction administrative du territoire :

4. Aux termes de l'article L. 321-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Tout étranger peut, dès lors qu'il ne réside pas habituellement en France et ne se trouve pas sur le territoire national, faire l'objet d'une interdiction administrative du territoire lorsque sa présence en France constituerait une menace grave pour l'ordre public, la sécurité intérieure ou les relations internationales de la France. ". Aux termes de l'article L. 222-1 du même code applicable au ressortissants de l'Union européenne : " L'étranger dont la situation est régie par le présent livre peut, dès lors qu'il ne réside pas habituellement en France et ne se trouve pas sur le territoire national, faire l'objet de la décision d'interdiction administrative du territoire prévue à l'article L. 321-1 lorsque sa présence en France constituerait, en raison de son comportement personnel, du point de vue de l'ordre ou de la sécurité publics, une menace réelle, actuelle et suffisamment grave pour un intérêt fondamental de la société. "

5. Pour établir que le comportement de Mme A constitue une menace réelle, actuelle et suffisamment grave pour un intérêt fondamental de la société, le ministre de l'intérieur et des outre-mer a relevé, d'une part, que la manifestation à laquelle l'intéressée se rendait s'inscrivait dans le cadre d'un contexte d'opposition locale ancienne à l'encontre du projet de construction d'une ligne à grande vitesse reliant Lyon à Turin, en Italie, mais également d'une protestation internationale " pour la défense des montagnes et de l'eau ", d'autre part, que cette manifestation avait pour objectif de susciter un mouvement de résistance, notamment par le biais d'actions de blocages et d'occupation des terres, afin d'établir un rapport de force à la croisée d'enjeux écologiques, sociaux et paysans, et enfin, que ce mouvement local était appuyé par le mouvement écologiste radical " Les Soulèvements de la Terre " connu pour considérer la violence comme une nécessité pour faire avancer la cause écologiste. Le ministre a ajouté que ce collectif s'était engagé en mars 2023 auprès du mouvement " Bassines Non Merci " dans le cadre des manifestations ayant eu lieu à Sainte Soline et a mobilisé, à cette occasion, la mouvance antifasciste européenne en particulier italienne qui s'est montrée particulièrement virulente envers les forces de l'ordre présentes, occasionnant de nombreux blessés graves et des dégradations. En outre, il a relevé que Mme A était susceptible de se rendre sur le territoire national afin de participer à cette manifestation et d'intégrer un groupe ayant vocation à fomenter une action violente. Toutefois, ces seuls éléments de portée générale et relatifs à la seule manifestation des 17 et 18 juin 2023 en Savoie, ne sont pas de nature à révéler par eux-mêmes l'existence, dans le comportement personnel de Mme A, du point de vue de l'ordre ou de la sécurité publics, une menace réelle, actuelle et suffisamment grave pour un intérêt fondamental de la société au sens de l'article L. 222-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile. Par suite, le ministre de l'intérieur a fait une inexacte application des dispositions précitées en prononçant à l'encontre de Mme A une interdiction administrative du territoire français.

6. Il résulte de ce qui précède, et sans qu'il soit besoin d'examiner les autres moyens soulevés à l'appui de ces conclusions, que Mme A est fondée à demander l'annulation de l'arrêté du 16 juin 2023 attaqué.

Sur les conclusions en annulation de la décision de refus d'entrée sur le territoire français :

En ce qui concerne la fin de non-recevoir soulevée par le ministre et sans qu'il y ait lieu de statuer sur les moyens de la requête :

7. Aux termes, d'une part, de l'article L. 311-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Un étranger ne satisfait pas aux conditions d'entrée sur le territoire français lorsqu'il se trouve dans les situations suivantes : () 3° Il fait l'objet () d'une interdiction administrative du territoire " et de l'article L. 332-1 de ce code : " L'étranger qui ne satisfait pas aux conditions d'admission prévues au titre I peut faire l'objet d'une décision de refus d'entrée, sans préjudice des dispositions particulières relatives au droit d'asile et à la protection internationale ou à la délivrance de visas de long séjour. "

8. Aux termes, d'autre part, de l'article R. 412-1 du code de justice administrative : " La requête doit, à peine d'irrecevabilité, être accompagnée, sauf impossibilité justifiée, de l'acte attaqué ou, dans les cas mentionnés à l'article R. 421-2, de la pièce justifiant la date de dépôt de la réclamation ". Il résulte de ces dispositions qu'une requête est irrecevable et doit être rejetée comme telle lorsque son auteur n'a pas, en dépit d'une invitation à régulariser ou, le cas échéant, lorsqu'il n'est pas statué par ordonnance, de la communication d'un mémoire lui opposant à ce titre une fin de non-recevoir, produit soit la décision attaquée, dont tient lieu la pièce justifiant de la date de dépôt de la demande faite à l'administration lorsqu'il s'agit d'une décision implicite de rejet d'une demande, soit, en cas d'impossibilité, tout document justifiant des diligences qu'il a accomplies pour en obtenir la communication.

9. Mme A a été invitée, par courrier du 6 février 2024, à produire dans le délai de quinze jours le refus d'entrée sur le territoire français dont elle demande l'annulation. En réponse, Mme A a produit, le 20 février 2024, un courrier daté du 13 février 2023, adressé au ministre de l'intérieur et des outre-mer postérieurement à la demande de régularisation, par lequel ses conseils sollicitaient la communication du refus d'entrée litigieux. Si, par la production de ce courrier, Mme A a justifié des diligences accomplies pour obtenir la communication du refus d'entrée sur le territoire attaqué, le préfet soutient en défense, sans être utilement contredit, que cette décision n'existe pas. Par conséquent, et alors qu'il résulte des dispositions précitées de l'article L. 332-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile qu'une interdiction administrative du territoire peut ne pas être assortie d'une décision de refus d'entrée, la fin de non-recevoir soulevée par le ministre de l'intérieur et des outre-mer, dirigée contre les conclusions en annulation de la décision de refus d'entrée sur le territoire doit être accueillie.

Sur les conclusions en injonction :

10. Le présent jugement, eu égard à la circonstance que les décisions attaquées ont été entièrement exécutées n'appelle aucune mesure particulière d'exécution. En particulier, il ne ressort pas des pièces du dossier que le nom de Mme A serait inscrit au fichier national des personnes recherchées ou dans le système d'information Schengen. Par suite, les conclusions en injonction ne peuvent qu'être rejetées.

Sur les conclusions indemnitaires :

En ce qui concerne la fin de non-recevoir soulevée à l'encontre des conclusions indemnitaires :

11. Aux termes de l'article R. 421-2 du code de justice administrative : " La juridiction ne peut être saisie que par voie de recours formé contre une décision, et ce, dans les deux mois à partir de la notification ou de la publication de la décision attaquée. / Lorsque la requête tend au paiement d'une somme d'argent, elle n'est recevable qu'après l'intervention de la décision prise par l'administration sur une demande préalablement formée devant elle. () ".

12. Il résulte de ces dispositions qu'en l'absence d'une décision de l'administration rejetant une demande formée devant elle par le requérant ou pour son compte, une requête tendant au versement d'une somme d'argent est irrecevable et peut être rejetée pour ce motif même si, dans son mémoire en défense, l'administration n'a pas soutenu que cette requête était irrecevable, mais seulement que les conclusions du requérant n'étaient pas fondées.

13. En revanche, les termes du second alinéa de l'article R. 421-1 du code de justice administrative n'impliquent pas que la condition de recevabilité de la requête tenant à l'existence d'une décision de l'administration s'apprécie à la date de son introduction. Cette condition doit être regardée comme remplie si, à la date à laquelle le juge statue, l'administration a pris une décision, expresse ou implicite, sur une demande formée devant elle. Par suite, l'intervention d'une telle décision en cours d'instance régularise la requête, sans qu'il soit nécessaire que le requérant confirme ses conclusions et alors même que l'administration aurait auparavant opposé une fin de non-recevoir fondée sur l'absence de décision.

14. Contrairement à ce que soutient le ministre de l'intérieur et des outre-mer,

Mme A justifie lui avoir adressé une réclamation indemnitaire préalable par courrier du 27 octobre 2023 qui a été réceptionné le 4 novembre 2023. Le silence gardé par l'autorité administrative sur cette demande a fait naître une décision implicite de rejet le 4 janvier 2023 qui a régularisé, en cours d'instance, les conclusions indemnitaires de Mme A. Dès lors, la fin de non-recevoir tirée de l'absence de liaison du contentieux en méconnaissance des dispositions du deuxième alinéa de l'article R. 421-2 du code de justice administrative doit être écartée.

En ce qui concerne le bien-fondé de la demande :

15. Toute illégalité fautive commise par l'administration constitue une faute susceptible d'engager sa responsabilité, pour autant qu'il en soit résulté un préjudice direct et certain.

16. Mme A, ressortissante de l'Union européenne, qui a fait l'objet d'une interdiction administrative du territoire français du 16 au 22 juin 2023 inclus, prise en méconnaissance de l'article L. 222-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, justifie avoir subi un préjudice moral qu'il y a lieu d'évaluer, dans les circonstances de l'espèce, à la somme de 500 euros.

Sur les frais liés au litige :

17. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, de mettre à la charge de l'Etat une somme de 1 500 euros au titre des frais exposés par Mme A et non compris dans les dépens.

D E C I D E :

Article 1er : Les interventions de l'association avocats pour la défense des droits des étrangers, l'association nationale d'assistance aux frontières pour les étrangers, la Ligue des droits de l'homme et le syndicat des avocats de France sont admises.

Article 2 : L'arrêté du 16 juin 2023 par lequel le ministre de l'intérieur a pris à l'encontre de Mme A une interdiction administrative du territoire jusqu'au 22 juin 2023 inclus est annulée.

Article 3 : L'Etat est condamné à verser à Mme A la somme de cinq cent euros (500 euros) en réparation du préjudice subi.

Article 4 : L'Etat versera à Mme A la somme de 1 500 (mille cinq cents) euros au titre des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Article 5 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.

Article 6 : Le présent jugement sera notifié à Mme B A et au ministre de l'intérieur et des outre-mer.

Délibéré après l'audience du 12 mars 2024, à laquelle siégeaient :

- M. Gracia, président,

- Mme Merino, première conseillère,

- Mme Renvoise, première conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 26 mars 2024.

La rapporteure,

M. MERINO

Le président,

J-Ch. GRACIALa greffière,

C. YAHIAOUI

La République mande et ordonne au ministre de l'intérieur et des outre-mer en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

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