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AccueilJurisprudence administrativeN° TA75-2323988

Tribunal Administratif de Paris — Décision N° TA75-2323988

vendredi 20 octobre 2023

JuridictionTribunal Administratif de Paris
SectionTribunal Administratif de Paris
N° DossierTA75-2323988
TypeOrdonnance
Avocat requérantFALALA

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête, enregistrée le 18 octobre 2023, Mme B A et M. E C, agissant en leur nom et au nom de leur enfant mineur, M. F D C, dont ils sont les représentants légaux, ayant pour avocat Me Djemaoun, demandent à la juge des référés, sur le fondement des dispositions de l'article L. 521-2 du code de justice administrative :

1°) d'enjoindre au préfet de la région d'Île-de-France, préfet de Paris, de les prendre en charge dans un hébergement d'urgence, de manière pérenne, adaptée et assortie d'un accompagnement social, conformément aux articles L. 345-2-2 et L. 345-2-3 du code de l'action sociale et des familles, sans délai à compter de la notification de l'ordonnance à intervenir ;

2°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 1 200 euros sur le fondement de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Ils soutiennent que :

- la condition relative à l'urgence est remplie, dès lors que M. C est entré en France en 2018 et a été débouté du droit d'asile, qu'à son arrivée en France, il a vécu dans un squat à Aubervilliers, qu'il a eu des " petits boulots ", que Mme A est arrivée le 4 octobre 2022 en France et n'a pas fait de demande d'asile, qu'elle a donné naissance à leur fils, F D C, le 19 juin 2023 à Paris, qu'ils appellent vainement tous les jours le 115, qu'ils sont sans ressources financières et qu'ils sont à la rue avec leur enfant âgé de quatre mois ;

- la carence de l'Etat, qui réduit le nombre de places d'hébergement d'urgence, est caractérisée et porte une atteinte grave et manifestement illégale au droit de ne pas être soumis à un traitement inhumain et dégradant, à l'intérêt supérieur de l'enfant, à leur droit à un hébergement d'urgence et au principe de dignité de la personne humaine.

Par un mémoire en défense, enregistré le 20 octobre 2023, le préfet de la région d'Île-de-France, préfet de Paris, représenté par Me Falala, conclut au rejet de la requête.

Il soutient que :

- M. C a fait l'objet d'une obligation de quitter le territoire français en 2020 ;

- l'absence de prise en charge des requérants depuis le 2 octobre 2023 tient à l'absence de places disponibles et donc à la saturation du dispositif ;

- pour le seul territoire de Paris, au cours de la journée du 17 octobre 2023, 1 069 personnes ont vu leur demande d'hébergement rejetée, dont 788 personnes en situation de famille avec enfants (dont 395 mineurs) représentant 241 familles différentes ;

- l'absence de proposition d'un hébergement aux requérants ne constitue pas, en l'espèce, une carence caractérisée de la part de ses services.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention internationale des droits de l'enfant ;

- le code de l'action sociale et des familles ;

- le code de justice administrative.

Le président du tribunal a désigné Mme Marzoug pour statuer sur les demandes de référé.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Au cours de l'audience publique du 20 octobre 2023, tenue en présence de M. Drai, greffier d'audience, Mme Marzoug a lu son rapport et entendu :

- les observations de Me Djemaoun, représentant Mme A et MM. C, lequel a repris à la barre les moyens invoqués dans la requête et a précisé que le préfet ne justifie pas de la notification régulière à M. A de la décision portant obligation de quitter le territoire français dont il fait l'objet ;

- les observations de Me Théobald, substituant Me Falala, représentant le préfet de la région d'Île-de-France, préfet de Paris, lequel a conclu au rejet de la requête.

La clôture de l'instruction a été prononcée à l'issue de l'audience.

Considérant ce qui suit :

Sur les conclusions présentées au titre de l'article L. 521-2 du code de justice administrative :

1. Aux termes de l'article L. 521-2 du code de justice administrative : " Saisi d'une demande en ce sens justifiée par l'urgence, le juge des référés peut ordonner toutes mesures nécessaires à la sauvegarde d'une liberté fondamentale à laquelle une personne morale de droit public ou un organisme de droit privé chargé de la gestion d'un service public aurait porté, dans l'exercice d'un de ses pouvoirs, une atteinte grave et manifestement illégale. Le juge des référés se prononce dans un délai de quarante-huit heures. ".

2. Aux termes de l'article L. 345-2 du code de l'action sociale et des familles : " Dans chaque département est mis en place, sous l'autorité du représentant de l'Etat, un dispositif de veille sociale chargé d'accueillir les personnes sans abri ou en détresse, de procéder à une première évaluation de leur situation médicale, psychique et sociale et de les orienter vers les structures ou services qu'appelle leur état. Cette orientation est assurée par un service intégré d'accueil et d'orientation () ". L'article L. 345-2-2 de ce code dispose que : " Toute personne sans abri en situation de détresse médicale, psychique ou sociale a accès, à tout moment, à un dispositif d'hébergement d'urgence. () ". Aux termes de l'article L. 345-2-3 du même code : " Toute personne accueillie dans une structure d'hébergement d'urgence doit pouvoir y bénéficier d'un accompagnement personnalisé et y demeurer, dès lors qu'elle le souhaite, jusqu'à ce qu'une orientation lui soit proposée. Cette orientation est effectuée vers une structure d'hébergement stable ou de soins, ou vers un logement, adaptés à sa situation ".

3. Il appartient aux autorités de l'Etat, sur le fondement des dispositions précitées, de mettre en œuvre le droit à l'hébergement d'urgence reconnu par la loi à toute personne sans abri qui se trouve en situation de détresse médicale, psychique ou sociale. Une carence caractérisée dans l'accomplissement de cette mission peut faire apparaître, pour l'application de l'article L. 521-2 du code de justice administrative, une atteinte grave et manifestement illégale à une liberté fondamentale lorsqu'elle entraîne des conséquences graves pour la personne intéressée. Il incombe au juge des référés d'apprécier dans chaque cas les diligences accomplies par l'administration en tenant compte des moyens dont elle dispose ainsi que de l'âge, de l'état de la santé et de la situation de famille de la personne intéressée.

4. Les ressortissants étrangers, qui font l'objet d'une obligation de quitter le territoire français ou dont la demande d'asile a été définitivement rejetée et qui doivent ainsi quitter le territoire en vertu des dispositions de l'article L. 542-4 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, n'ont pas vocation à bénéficier du dispositif d'hébergement d'urgence. Dès lors, s'agissant des ressortissants étrangers placés dans cette situation particulière, une carence constitutive d'une atteinte grave et manifestement illégale à une liberté fondamentale ne saurait être caractérisée, à l'issue de la période strictement nécessaire à la mise en œuvre de leur départ volontaire, qu'en cas de circonstances exceptionnelles. Constitue une telle circonstance, en particulier lorsque, notamment du fait de leur très jeune âge, une solution appropriée ne pourrait être trouvée dans leur prise en charge hors de leur milieu de vie habituel par le service de l'aide sociale à l'enfance, l'existence d'un risque grave pour la santé ou la sécurité d'enfants mineurs, dont l'intérêt supérieur doit être une considération primordiale dans les décisions les concernant.

5. En premier lieu, il résulte de l'instruction que Mme A et M. C, tous deux de nationalité ivoirienne, vivent à la rue avec leur enfant en bas âge, F D C, né à Paris le 19 juin 2023 et âgé de quatre mois, depuis le 3 octobre 2023 et que depuis cette date, ils appellent de manière régulière et répétée le 115 pour obtenir un hébergement. Il n'est pas contesté qu'ils ne disposent d'aucune ressource et d'aucune aide familiale ou autre pouvant les accueillir même provisoirement. Dans ces conditions, compte tenu du très jeune âge de l'enfant, les requérants doivent être regardés comme se trouvant dans une situation de détresse sociale au sens des dispositions précitées de l'article L. 345-2-2 du code de l'action sociale et des familles. Ils justifient dès lors d'une situation d'urgence au sens de l'article L. 521-2 du code de justice administrative.

6. En deuxième lieu, si le préfet de la région d'Île-de-France, préfet de Paris, fait valoir que par arrêté du 3 juillet 2020, le préfet des Hauts-de-Seine a fait obligation à M. C de quitter le territoire français dans un délai de 30 jours, la situation familiale de ce dernier, qui est en couple avec un enfant, la précarité dans laquelle il se trouve, l'intéressé ne disposant d'aucune ressource, et le très jeune âge de son enfant, qui n'a que quatre mois, caractérisent des circonstances exceptionnelles de nature à ouvrir droit au bénéfice du dispositif d'hébergement d'urgence.

7. En dernier lieu, les requérants sont, ainsi que cela a été dit au point 5 ci-dessus, sans abri et sans ressources et ne disposent d'aucune aide familiale ou autre. Mme A et M. C sont également les parents d'un enfant âgé de quatre mois dont l'intérêt supérieur doit être pris en compte de manière primordiale dans toutes les décisions prises notamment par les autorités administratives et les tribunaux en vertu du 1 de l'article 3 de la convention internationale des droits de l'enfant, intérêt qui s'oppose à ce qu'il vive dans la rue et à ce que sa situation perdure sous peine de compromettre son intégrité physique. Les requérants se trouvent ainsi dans une situation qui place leur famille, sans doute possible, parmi les familles les plus vulnérables. Dès lors, le refus du préfet de leur procurer un hébergement d'urgence révèle, dans les circonstances de l'espèce, une carence de l'Etat qui justifie que soient ordonnées, au motif d'une atteinte grave et manifestement illégale au droit à l'hébergement d'urgence et à l'intérêt supérieur de l'enfant, des mesures pour mettre à l'abri cette famille.

8. Il y a lieu, par suite, d'enjoindre au préfet de la région d'Île-de-France, préfet de Paris, de prendre en charge les requérants dans le cadre d'un hébergement d'urgence et d'assurer leur accompagnement social, dans un délai de 48 heures à compter de la notification de la présente ordonnance.

Sur les conclusions présentées au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative :

9. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, de mettre à la charge de l'Etat, en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative, une somme globale de 1 000 euros au titre des frais exposés par Mme A et M. C et non compris dans les dépens

O R D O N N E :

Article 1er : Il est enjoint au préfet de la région d'Île-de-France, préfet de Paris, de proposer à Mme A, à M. C et à leur enfant mineur, F D C, un hébergement d'urgence pouvant les accueillir et d'assurer leur accompagnement social, dans un délai de 48 heures à compter de la notification de la présente ordonnance.

Article 2 : L'Etat versera une somme globale de 1 000 euros à Mme A et M. C en application des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Article 3 : La présente ordonnance sera notifiée à Mme B A, à M. E C et au ministre de la santé et de la prévention.

Copie en sera adressée au préfet de la région d'Île-de-France, préfet de Paris.

Fait à Paris, le 20 octobre 2023.

La juge des référés,

S. Marzoug

La République mande et ordonne au ministre de la santé et de la prévention en ce qui le concerne ou à tous les commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

N° 2320085/9

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