lundi 30 octobre 2023
| Juridiction | Tribunal Administratif de Paris |
| Section | Tribunal Administratif de Paris |
| N° Dossier | TA75-2324630 |
| Type | Ordonnance |
| Publication | D |
| Avocat requérant | DAVID |
Vu la procédure suivante :
Par une requête, enregistrée le 25 octobre 2023, Mme A, représentée par Me David, demande au juge des référés, saisi sur le fondement de l'article L. 521-1 du code de justice administrative :
1°) de l'admettre provisoirement à l'aide juridictionnelle ;
2°) de suspendre la décision implicite de cessation des conditions d'accueil née le 18 août 2023 du silence gardé par l'Office français de l'immigration et de l'intégration ;
3°) d'enjoindre au directeur de l'Office français de l'immigration et de l'intégration de lui rétablir le bénéfice des conditions matérielles d'accueil, dont un hébergement, dans le délai de quarante-huit heures à compter de la notification de l'ordonnance à intervenir, sous astreinte de 200 euros par jour de retard ;
4°) de mettre à la charge de l'Office français de l'immigration et de l'intégration le versement à son conseil de la somme de 2 000 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991 ou à elle-même en cas de rejet de l'aide juridictionnelle demandée.
Elle soutient que :
- sa requête est recevable ; elle n'a jamais reçu la notification d'une décision de cessation des conditions matérielles d'accueil alors qu'elle avait présenté ses observations écrites le 4 août 2023 ;
- la condition d'urgence est présumée remplie dès lors qu'elle est privée de toute ressource et d'hébergement stable ainsi que ses deux enfants âgés de 10 et 13 ans, alors que la décision de cessation des conditions matérielles n'a pas été précédée d'une procédure contradictoire, viole le droit d'asile et le respect de la dignité humaine et l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ainsi que l'intérêt supérieur de ses enfants ; cette situation ne lui permet pas d'assurer la scolarité de ses enfants et elle ne trouve de soutien qu'auprès d'associations ; cette situation inhumaine et dégradante menace sa santé physique et psychique alors qu'elle a subi des violences conjugales dans son pays d'origine ; la cessation des conditions matérielles ne lui a pas été notifiée et cette situation porte également atteinte à son droit d'asile ; il est porté atteinte à l'article 3-1 de la convention relative aux droits de l'enfant ainsi qu'à l'article 24 de la charte des droits fondamentaux de l'Union européenne ; elle présente un état de vulnérabilité, au sens de l'article L. 522-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ainsi qu'une extrême précarité et fragilité psychologique ;
- il existe un doute sérieux quant à la légalité de la décision attaquée :
. il n'est pas justifié de la compétence du signataire de l'acte attaqué ;
. le principe du contradictoire et des droits de la défense ont été méconnus en ce qu'elle n'a pas été mise en mesure de présenter des observations orales ; l'article 41 de la charte des droits fondamentaux de l'Union européenne n'a pas été respecté ;
. l'article L. 141-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile a été méconnu ; il n'est pas établi qu'elle ait été assistée d'un interprète ;
. il n'est pas davantage justifié de la qualification de l'agent menant l'entretien de vulnérabilité ;
. une erreur manifeste d'appréciation a été commise compte tenu de la vulnérabilité de sa famille ;
. le droit d'asile a été violé ; l'article 17-1 de la directive 2013/33/UE et l'article L. 744-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ont été méconnus ; elle justifie d'une attestation de demandeur d'asile du 2 août 2023 et a été privée des conditions matérielles d'accueil ;
. l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales a été méconnu ; ainsi qu'il a été dit précédemment, le droit au respect de la dignité humaine et celui de ne pas être soumise à des traitements inhumains et dégradants n'ont pas davantage été respectés ;
. l'intérêt supérieur de l'enfant a été méconnu ; elle vit avec ces enfants dans la rue.
Vu :
- la requête par laquelle Mme A demande l'annulation de la décision attaquée ;
- les autres pièces du dossier.
Vu :
- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;
- la convention relative aux droits de l'enfant signée à New-York le 26 janvier 1990 ;
- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;
- le code des relations entre le public et l'administration ;
- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;
- le code de justice administrative.
Le président du tribunal a désigné Mme Riou pour statuer sur les demandes de référé.
Considérant ce qui suit :
1. Mme A, ressortissante géorgienne née le 21 octobre 1987, demande au juge des référés de suspendre la décision implicite de cessation des conditions d'accueil née le 18 août 2023 du silence gardé par l'Office français de l'immigration et de l'intégration.
Sur l'admission provisoire à l'aide juridictionnelle :
2. Aux termes de l'article 20 de la loi du 10 juillet 1991 : " Dans les cas d'urgence (), l'admission provisoire à l'aide juridictionnelle peut être prononcée soit par le président du bureau ou de la section compétente du bureau d'aide juridictionnelle, soit par la juridiction compétente ou son président ".
3. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, de prononcer, en application des dispositions citées ci-dessus, l'admission provisoire de Mme A au bénéfice de l'aide juridictionnelle.
Sur la demande de référé :
4. Aux termes du premier alinéa de l'article L. 521-1 du code de justice administrative : " Quand une décision administrative, même de rejet, fait l'objet d'une requête en annulation ou en réformation, le juge des référés, saisi d'une demande en ce sens, peut ordonner la suspension de l'exécution de cette décision, ou de certains de ses effets, lorsque l'urgence le justifie et qu'il est fait état d'un moyen propre à créer, en l'état de l'instruction, un doute sérieux quant à la légalité de la décision. ". L'article L. 522-3 du même code dispose : " Lorsque la demande ne présente pas un caractère d'urgence ou lorsqu'il apparaît manifeste, au vu de la demande, que celle-ci ne relève pas de la compétence de la juridiction administrative, qu'elle est irrecevable ou qu'elle est mal fondée, le juge des référés peut la rejeter par une ordonnance motivée sans qu'il y ait lieu d'appliquer les deux premiers alinéas de l'article L. 522-1 ". Enfin, en vertu du premier alinéa de l'article R. 522-1 de ce code, la requête visant au prononcé de mesures d'urgence doit justifier de l'urgence de l'affaire.
5. La condition d'urgence à laquelle est subordonné le prononcé d'une mesure de suspension doit être regardée comme remplie lorsque la décision contestée préjudicie de manière suffisamment grave et immédiate à un intérêt public, à la situation du requérant ou aux intérêts qu'il entend défendre. Il appartient ainsi au juge des référés, saisi d'une demande tendant à la suspension d'une telle décision, d'apprécier concrètement, compte tenu des justifications fournies par le requérant, si les effets de celle-ci sur la situation de ce dernier ou le cas échéant, des personnes concernées, sont de nature à caractériser une urgence justifiant que, sans attendre le jugement de la requête au fond, l'exécution de la décision soit suspendue. Enfin, l'urgence doit être appréciée objectivement et globalement au regard de l'intérêt du demandeur.
6. Aux termes de l'article L. 741-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Tout étranger présent sur le territoire français et souhaitant demander l'asile se présente en personne à l'autorité administrative compétente, qui enregistre sa demande et procède à la détermination de l'Etat responsable (). Lorsque l'enregistrement de sa demande d'asile a été effectué, l'étranger se voit remettre une attestation de demande d'asile () ". L'article L. 742-1 du même code prévoit que : " Lorsque l'autorité administrative estime que l'examen d'une demande d'asile relève de la compétence d'un autre Etat qu'elle entend requérir, l'étranger bénéficie du droit de se maintenir sur le territoire français jusqu'à la fin de la procédure de détermination de l'Etat responsable de l'examen de sa demande et, le cas échéant, jusqu'à son transfert effectif à destination de cet Etat. L'attestation délivrée en application de l'article L. 741-1 mentionne la procédure dont il fait l'objet. Elle est renouvelable durant la procédure de détermination de l'Etat membre responsable et, le cas échéant, jusqu'à son transfert effectif à destination de cet Etat ". L'article L. 744-1 du même code dispose que les conditions matérielles d'accueil " sont proposées à chaque demandeur d'asile par l'Office français de l'immigration et de l'intégration après l'enregistrement de la demande d'asile (). Les conditions matérielles d'accueil comprennent les prestations et l'allocation prévues au présent chapitre () ". L'article L. 744-9 de ce même code prévoit que : " Le demandeur d'asile qui a accepté les conditions matérielles d'accueil proposées en application de l'article L. 744-1 bénéficie d'une allocation pour demandeur d'asile s'il satisfait à des conditions d'âge et de ressources. L'Office français de l'immigration et de l'intégration ordonne son versement dans l'attente de la décision définitive lui accordant ou lui refusant une protection au titre de l'asile ou jusqu'à son transfert effectif vers un autre Etat responsable de l'examen de sa demande d'asile () ".
7. Aux termes de l'article L. 744-8 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Le bénéfice des conditions matérielles d'accueil peut être : () 3° Refusé si le demandeur présente une demande de réexamen de sa demande d'asile () ". Aux termes de l'article D. 744-34 du même code : " Le versement de l'allocation prend fin sur demande de l'Office français de l'immigration et de l'intégration : () 2° A compter de la date du transfert effectif à destination de l'Etat responsable de l'examen de la demande d'asile () ". Aux termes de l'article D. 744-37 du même code : " Le bénéfice de l'allocation pour demandeur d'asile peut être refusé par l'Office français de l'immigration et de l'intégration : 1° En cas de demande de réexamen de la demande d'asile () ".
8. Il résulte de ces dispositions que, lorsqu'un demandeur d'asile a été transféré vers l'Etat responsable de l'examen de sa demande, c'est à ce dernier de lui assurer les conditions matérielles d'accueil. En cas de retour de l'intéressé en France, sans que la demande n'ait été examinée et de présentation d'une nouvelle demande, l'OFII peut refuser le bénéfice de ces droits, sauf si les autorités en charge de cette nouvelle demande décident de l'examiner ou si, compte tenu du refus de l'Etat responsable d'examiner la demande précédente, il leur revient de le faire.
9. Il résulte de l'instruction que Mme A, qui a déclaré être entrée en France en octobre 2022 accompagnée de ses deux enfants mineurs nés en 2010 et 2013, y a sollicité le bénéfice de l'asile, a été placée en procédure " Dublin " et a fait l'objet d'un arrêté de transfert aux autorités suisses ainsi que d'un arrêté d'assignation à résidence prononcés le 16 novembre 2022 par le préfet du Bas-Rhin, dont la légalité a été validée par un jugement n° 2208166 rendu le 20 décembre 2022 par le magistrat désigné du tribunal administratif de Strasbourg. Il est constant que le transfert dont la requérante a fait l'objet a été exécuté mais que celle-ci est revenue en France et s'est vue délivrer une nouvelle attestation de demandeur d'asile enregistrée en procédure accélérée. Elle demande au juge des référés qu'il soit enjoint au directeur de l'Office français de l'immigration et de l'intégration de lui rétablir le bénéfice de ses conditions matérielles d'accueil et, en particulier, de lui attribuer un hébergement adapté à ses besoins.
10. D'une part, le magistrat désigné par le tribunal administratif de Strasbourg a retenu, dans son jugement mentionné au point 7, que si la demande d'asile présentée par Mme A avait été rejetée par les autorités helvétiques, l'intéressée n'établissait, ni avoir sollicité le réexamen de sa situation au regard du droit d'asile, ni que ces autorités n'auraient pas été en mesure de traiter sa demande d'asile dans des conditions conformes à l'ensemble des garanties exigées par le respect du droit d'asile. Dès lors, la requérante ne saurait se prévaloir de sa situation de grande précarité qui, à la supposer établie, a été provoquée par sa décision, non justifiée, de quitter la Suisse pour revenir en France avec ses enfants, où elle est également isolée. D'autre part, Mme A a versé au dossier une notification d'intention de cessation des conditions matérielles d'accueil prononcée par l'Office français de l'immigration et de l'intégration le 3 août 2023, qui lui a été remise en mains propres le même jour, fondée sur le fait qu'elle avait présenté une nouvelle demande d'asile en France après avoir été transférée vers l'Etat membre responsable de l'instruction de sa demande d'asile. Si elle produit également des observations écrites datant du 4 août 2023 qu'elle aurait adressées à l'Office français de l'immigration et de l'intégration, elle ne justifie par aucune pièce le caractère effectif de cet envoi et ne saurait, dès lors et en tout état de cause, invoquer la méconnaissance du principe du contradictoire. Ainsi, l'intention de suspension des conditions matérielles d'accueil est-elle devenue effective faute d'observations de la requérante dans le délai de quinze jours. La requérante ne justifie pas davantage d'une vulnérabilité particulière qui n'aurait pas été prise en considération par les autorités suisses, ni de ses démarches pour solliciter la notification d'une éventuelle décision explicite de refus de la part de l'Office français de l'immigration et de l'intégration. Compte tenu de l'ensemble de ces éléments et en l'état de l'instruction, Mme A doit donc être regardée comme s'étant placée elle-même ainsi que sa famille dans la situation d'urgence qu'elle déplore.
11. Il résulte de ce qui précède qu'il y a lieu de faire application de l'article L. 522-3 du code de justice administrative et de rejeter la requête de Mme A en toutes ses conclusions.
O R D O N N E :
Article 1er : Mme A est admise, à titre provisoire, au bénéfice de l'aide juridictionnelle.
Article 2 : La requête de Mme A est rejetée.
Article 3 : La présente ordonnance sera notifiée à Mme B A et à Me David.
Copie en sera adressée au préfet de police et au ministre de l'intérieur et des outre-mer.
Fait à Paris, le 30 octobre 2023.
La juge des référés,
C. Riou
La République mande et ordonne au ministre de l'intérieur et des outre-mer en ce qui le concerne ou à tous huissiers de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.