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AccueilJurisprudence administrativeN° TA75-2324744

Tribunal Administratif de Paris — Décision N° TA75-2324744

mardi 31 octobre 2023

JuridictionTribunal Administratif de Paris
SectionTribunal Administratif de Paris
N° DossierTA75-2324744
TypeOrdonnance
Avocat requérantDUFAUD

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête, enregistrée le 27 octobre 2023, M. B E, représenté par Me Dufaud, demande au juge des référés, saisi sur le fondement des dispositions de l'article L.521-2 du code de justice administrative :

1°) de l'admettre au bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire ;

2°) d'enjoindre à la Ville de Paris de procéder à son hébergement dans une structure adaptée à son âge et à son état psychique et de prendre en charge ses besoins alimentaires, vestimentaires, sanitaires et scolaires dans un délai de vingt-quatre heures à compter de l'ordonnance à intervenir, sous astreinte de 100 euros par jour de retard, jusqu'à ce que l'autorité judiciaire ait définitivement statué sur son recours fondé sur les articles 375 et suivants du code civil ;

3°) de mettre à la charge de la Ville de Paris une somme de 1 500 euros à verser à son conseil en application des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991 sous réserve qu'il renonce à la part contributive de l'Etat, ou à lui verser directement en cas de non admission au bénéfice de l'aide juridictionnelle.

Il soutient que :

- la condition d'urgence est remplie dès lors qu'il se trouve sans hébergement, sans prise en charge et sans ressources sur le territoire français et dans une situation de risque de mise en danger de sa santé ou de sa sécurité nécessitant protection ;

- la décision de la Ville de Paris porte une atteinte grave et manifestement illégale à une liberté fondamentale du fait de sa carence dans l'accomplissement de sa mission à l'égard des mineurs dès lors qu'il est âgé de moins de dix-huit ans, et qu'il est exposé à un risque immédiat de mise en danger de sa sécurité ou de sa santé ; la Ville de Paris a porté une appréciation manifestement erronée sur sa qualité de mineur isolé dès lors qu'il a présenté un acte de naissance et un jugement supplétif et qu'il existe un faisceau d'indices de sa minorité et de son isolement.

Par un mémoire en défense enregistré le 30 octobre 2023, la maire de la ville de Paris conclut au rejet de la requête.

Elle soutient que la condition tenant à l'urgence n'est pas remplie et que sa décision ne porte pas une atteinte grave et manifestement illégale à une liberté fondamentale.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la conventions européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- la convention internationale relative aux droits de l'enfant ;

- le code de l'action sociale et des familles ;

- le code civil ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;

- le code de justice administrative.

Le président du tribunal administratif a désigné Mme Salzmann en application de l'article L. 511-2 du code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de Mme Salzmann, juge des référés ;

- les observations de Me Dufaud, avocate de M. B E, qui conclut aux mêmes fins que sa requête par les mêmes moyens ;

- les observations de M. C, représentant la Ville de Paris, qui reprend les termes de ses écritures.

L'instruction a été close à l'issue de l'audience.

Considérant ce qui suit :

1. M. B E demande au juge des référés, saisi sur le fondement de l'article L. 521-2 du code de justice administrative, d'enjoindre à la Ville de Paris de procéder à son hébergement dans une structure adaptée à son âge et à son état psychique et de prendre en charge ses besoins alimentaires vestimentaires et sanitaires dans un délai de vingt-quatre heures à compter de l'ordonnance à intervenir, sous astreinte de 100 euros par jour de retard, jusqu'à ce que l'autorité judiciaire ait définitivement statué sur son recours fondé sur les articles 375 et suivants du code civil.

Sur les conclusions tendant au bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire :

2. En raison de l'urgence, il y a lieu d'admettre, à titre provisoire, M. B E au bénéfice de l'aide juridictionnelle en application de l'article 20 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique.

Sur les conclusions présentées au titre de l'article L. 521-2 du code de justice administrative :

3. Aux termes de l'article L. 521-2 du code de justice administrative : " Saisi d'une demande en ce sens justifiée par l'urgence, le juge des référés peut ordonner toutes mesures nécessaires à la sauvegarde d'une liberté fondamentale à laquelle une personne morale de droit public ou un organisme de droit privé chargé de la gestion d'un service public aurait porté, dans l'exercice d'un de ses pouvoirs, une atteinte grave et manifestement illégale. Le juge des référés se prononce dans un délai de quarante-huit heures. ".

4. L'article 375 du code civil dispose que : " Si la santé, la sécurité ou la moralité d'un mineur non émancipé sont en danger, ou si les conditions de son éducation ou de son développement physique, affectif, intellectuel et social sont gravement compromises, des mesures d'assistance éducative peuvent être ordonnées par justice à la requête des père et mère conjointement, ou de l'un d'eux, de la personne ou du service à qui l'enfant a été confié ou du tuteur, du mineur lui-même ou du ministère public () ". Aux termes de l'article 375-3 du même code : " Si la protection de l'enfant l'exige, le juge des enfants peut décider de le confier : / () 3° A un service départemental de l'aide sociale à l'enfance () ". Aux termes des deux premiers alinéas de l'article 373-5 de ce code : " A titre provisoire mais à charge d'appel, le juge peut, pendant l'instance, soit ordonner la remise provisoire du mineur à un centre d'accueil ou d'observation, soit prendre l'une des mesures prévues aux articles 375-3 et 375-4. / En cas d'urgence, le procureur de la République du lieu où le mineur a été trouvé a le même pouvoir, à charge de saisir dans les huit jours le juge compétent, qui maintiendra, modifiera ou rapportera la mesure. () ".

5. L'article L. 221-1 du code de l'action sociale et des familles dispose que : " Le service de l'aide sociale à l'enfance est un service non personnalisé du département chargé des missions suivantes : 1° Apporter un soutien matériel, éducatif et psychologique tant aux mineurs et à leur famille ou à tout détenteur de l'autorité parentale, confrontés à des difficultés risquant de mettre en danger la santé, la sécurité, la moralité de ces mineurs ou de compromettre gravement leur éducation ou leur développement physique, affectif, intellectuel et social, qu'aux mineurs émancipés et majeurs de moins de vingt et un ans confrontés à des difficultés familiales, sociales et éducatives susceptibles de compromettre gravement leur équilibre () / ; 3° Mener en urgence des actions de protection en faveur des mineurs mentionnés au 1° du présent article ; / 4° Pourvoir à l'ensemble des besoins des mineurs confiés au service et veiller à leur orientation () ". L'article L. 222-5 du même code dispose que : " Sont pris en charge par le service de l'aide sociale à l'enfance sur décision du président du conseil départemental : () / 3° Les mineurs confiés au service en application du 3° de l'article 375-3 du code civil () ". L'article L. 223-2 de ce code dispose que : " Sauf si un enfant est confié au service par décision judiciaire ou s'il s'agit de prestations en espèces, aucune décision sur le principe ou les modalités de l'admission dans le service de l'aide sociale à l'enfance ne peut être prise sans l'accord écrit des représentants légaux ou du représentant légal du mineur ou du bénéficiaire lui-même s'il est mineur émancipé. / En cas d'urgence et lorsque le représentant légal du mineur est dans l'impossibilité de donner son accord, l'enfant est recueilli provisoirement par le service qui en avise immédiatement le procureur de la République. / () Si, dans le cas prévu au deuxième alinéa du présent article, l'enfant n'a pas pu être remis à sa famille ou le représentant légal n'a pas pu ou a refusé de donner son accord dans un délai de cinq jours, le service saisit également l'autorité judiciaire en vue de l'application de l'article 375-5 du code civil ". L'article R. 221-11 du même code précise que : " I. - Le président du conseil départemental du lieu où se trouve une personne se déclarant mineure et privée temporairement ou définitivement de la protection de sa famille met en place un accueil provisoire d'urgence d'une durée de cinq jours, à compter du premier jour de sa prise en charge, selon les conditions prévues aux deuxième et quatrième alinéas de l'article L. 223-2. / II. - Au cours de la période d'accueil provisoire d'urgence, le président du conseil départemental procède aux investigations nécessaires en vue d'évaluer la situation de cette personne au regard notamment de ses déclarations sur son identité, son âge, sa famille d'origine, sa nationalité et son état d'isolement. () / IV. - Au terme du délai mentionné au I, ou avant l'expiration de ce délai si l'évaluation a été conduite avant son terme, le président du conseil départemental saisit le procureur de la République en vertu du quatrième alinéa de l'article L. 223-2 et du second alinéa de l'article 375-5 du code civil. En ce cas, l'accueil provisoire d'urgence mentionné au I se prolonge tant que n'intervient pas une décision de l'autorité judiciaire. / S'il estime que la situation de la personne mentionnée au présent article ne justifie pas la saisine de l'autorité judiciaire, il notifie à cette personne une décision de refus de prise en charge délivrée dans les conditions des articles L. 222-5 et R. 223-2. En ce cas, l'accueil provisoire d'urgence mentionné au I prend fin ". Le même article dispose que les décisions de refus de prise en charge sont motivées et mentionnent les voies et délais de recours.

6. Il résulte de ces dispositions qu'il incombe aux autorités du département, et, à Paris, à la Ville de Paris, le cas échéant dans les conditions prévues par la décision du juge des enfants ou par le procureur de la République ayant ordonné en urgence une mesure de placement provisoire, de prendre en charge l'hébergement et de pourvoir aux besoins des mineurs confiés au service de l'aide sociale à l'enfance. A cet égard, une obligation particulière pèse sur ces autorités lorsqu'un mineur privé de la protection de sa famille est sans abri et que sa santé, sa sécurité ou sa moralité est en danger. Lorsqu'elle entraîne des conséquences graves pour le mineur intéressé, une carence caractérisée dans l'accomplissement de cette mission porte une atteinte grave et manifestement illégale à une liberté fondamentale. Il incombe au juge des référés d'apprécier, dans chaque cas, les diligences accomplies par l'administration en tenant compte des moyens dont elle dispose ainsi que de l'âge, de l'état de santé et de la situation de famille de la personne intéressée.

7. Il en résulte également que, lorsqu'il est saisi par un mineur d'une demande d'admission à l'aide sociale à l'enfance, le président du conseil départemental peut seulement, au-delà de la période provisoire de cinq jours prévus par l'article L. 223-2 du code de l'action sociale et des familles, décider de saisir l'autorité judiciaire mais ne peut, en aucun cas, décider d'admettre le mineur à l'aide sociale à l'enfance sans que l'autorité judiciaire l'ait ordonné. L'article 375 du code civil autorise le mineur à solliciter lui-même le juge judiciaire pour que soient prononcées, le cas échéant, les mesures d'assistance éducative que sa situation nécessite. Lorsque le département refuse de saisir l'autorité judiciaire à l'issue de l'évaluation mentionnée au point 4 ci-dessus, au motif que l'intéressé n'aurait pas la qualité de mineur isolé, l'existence d'une voie de recours devant le juge des enfants par laquelle le mineur peut obtenir son admission à l'aide sociale rend irrecevable le recours formé devant le juge administratif contre la décision du département.

8. Il appartient toutefois au juge du référé, statuant sur le fondement de l'article L. 521-2 du code de justice administrative, lorsqu'il lui apparaît que l'appréciation portée par le département sur l'absence de qualité de mineur isolé de l'intéressé est manifestement erronée et que ce dernier est confronté à un risque immédiat de mise en danger de sa santé ou de sa sécurité, d'enjoindre au département de poursuivre son accueil provisoire.

9. Enfin, l'article 47 du code civil dispose que : " Tout acte de l'état civil des Français et des étrangers fait en pays étranger et rédigé dans les formes usitées dans ce pays fait foi, sauf si d'autres actes ou pièces détenus, des données extérieures ou des éléments tirés de l'acte lui-même établissent, le cas échéant après toutes vérifications utiles, que cet acte est irrégulier, falsifié ou que les faits qui y sont déclarés ne correspondent pas à la réalité ".

10. M. B E, qui indique être un ressortissant de la République démocratique du Congo, ayant grandi en Angola avant de retourner dans son pays natal en 2022 et déclare être âgé de 14 ans et six mois, s'est présenté à l'accueil pour mineurs non accompagnés de Paris le 21 août 2023 pour bénéficier d'une évaluation de sa minorité et de son isolement. Il a été reçu en entretien d'évaluation le 29 août 2023, à l'issue duquel sa minorité n'a pas été admise, et il a fait l'objet le 30 août 2023 d'une décision de refus de prise en charge par la Ville de Paris au titre de la protection de l'enfance. Il a alors saisi le 15 septembre 2023, le juge des enfants du tribunal judiciaire de Paris afin de lui demander une mesure d'assistance éducative.

11. Il résulte de l'instruction que par la décision contestée, la maire de Paris, se fondant sur le rapport d'évaluation de l'intéressé, assisté par un interprète en langue portugaise, réalisé par France Terre d'asile, a refusé de prendre en charge M. B E aux motifs que ses propos concernant sa famille et son quotidien ne comportent pas de repères temporels croisés permettant de les rattacher à l'âge déclaré, que le récit de son parcours migratoire manque de clarté quant à son financement, aux motivations et aux raisons de départ de son pays d'origine et qu'il ne présente pas le passeport avec lequel il a pris l'avion entre la République démocratique du Congo et Paris.

12. Il résulte de l'instruction que M. B E, qui déclare être mineur isolé, se borne à produire un acte de naissance établi le 31 juillet 2023 indiquant qu'il est né le 11 février 2009 à Kinshasa et un jugement supplétif du 10 mai 2023 établi sur requête du père biologique, M. A B, au motif qu'il n'aurait pas été dûment déclaré et enregistré à l'état civil après sa naissance dans les délais prescrits par la loi. Or, alors que la force probante d'actes civils étrangers peut être combattue par tout moyen, notamment au vu de données extérieures, la ville de Paris fait observer, sans être sérieusement contredite, que le jugement supplétif mentionne comme comparaissant à l'audience du 10 mai 2023 " Monsieur B A, résidant au n° 62 de l'avenue Limete () dans la commune de KALAMU, ville province de KINSHASA en République Démocratique du Congo " et indique comme profession (au moment de la naissance) " fonctionnaire " alors que le requérant, lors de son entretien avec l'évaluateur, a indiqué que son père vivait en Angola à Luanda, ce que la requête du reste confirme expressément, et qu'il exerçait un métier manuel. Outre ces contradictions, il est constant que ces documents ne comportent aucune photographie d'identité et en l'absence de tout autre document tel qu'un passeport notamment, rien ne permet d'établir que le requérant serait la personne mentionnée sur ces documents. Par ailleurs, l'auteur de l'évaluation de l'intéressé, même s'il note le caractère plausible de certains propos, a relevé l'absence d'élément factuel sur un comportement permettant de déceler une possible adolescence et s'interroge notamment sur la poursuite d'une scolarisation en Angola en l'absence de pièce civile, ainsi que sur les conditions et motivations de son départ pour la France, et à cet égard M. B E n'apporte pas d'élément probant de nature à remettre en cause les appréciations en défaveur du caractère de mineur isolé de l'intéressé. Dans ces conditions, compte tenu de l'ensemble des circonstances de l'espèce, l'appréciation à laquelle s'est livrée la maire de la ville de Paris n'apparaît pas manifestement erronée sur l'absence de la qualité de mineur isolé de M. B E. Par suite, en l'état de l'instruction la décision contestée ne peut être regardée comme portant une atteinte grave et manifestement illégale à une liberté fondamentale.

13. Il résulte de ce qui précède que les conclusions aux fins d'injonction de la requête au titre de l'article L.521-2 du code de justice administrative doivent être rejetées ainsi que celles présentées sur le fondement des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991.

O R D O N N E :

Article 1er : M. B E est admis, à titre provisoire, au bénéfice de l'aide juridictionnelle.

Article 2 : La requête est rejetée.

Article 3 : La présente ordonnance sera notifiée à M. D B E et à la Ville de Paris et à Me Dufaud.

Fait à Paris, le 31 octobre 2023.

La juge des référés,

M. SALZMANN

La République mande et ordonne au préfet de la région d'Île-de France, préfet de Paris en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

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