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AccueilJurisprudence administrativeN° TA75-2327063

Tribunal Administratif de Paris — Décision N° TA75-2327063

mercredi 20 mars 2024

JuridictionTribunal Administratif de Paris
SectionTribunal Administratif de Paris
N° DossierTA75-2327063
TypeDécision
PublicationC
FormationSection 8 - Chambre 1
Avocat requérantEL AMOUDI

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête, enregistrée le 25 novembre 2023, Mme B E, représentée par Me El Amoudi, demande au tribunal :

1°) d'annuler l'arrêté du 15 septembre 2023 par lequel le préfet de police a rejeté sa demande de renouvellement de son titre de séjour, l'a obligée à quitter le territoire français dans un délai de trente jours et a fixé le pays à destination duquel elle pourra être éloignée ;

2°) d'enjoindre au préfet de police, à titre principal, de lui délivrer une autorisation provisoire de séjour et de lui délivrer une carte de séjour temporaire, dans le délai de quinze jours à compter du jugement à intervenir, sous astreinte de 100 euros par jour de retard et, à titre subsidiaire, de réexaminer sa situation, dans le délai de quinze jours à compter du jugement à intervenir, sous astreinte de 100 euros par jour de retard ;

3°) de mettre à la charge de l'Etat le versement d'une somme de 1 500 euros à Me El Amoudi, son conseil, au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991, à charge pour ce dernier de renoncer à percevoir la part de la somme correspondant la part contributive de l'Etat.

Elle soutient que :

- l'arrêté attaqué est insuffisamment motivé et n'a pas été précédé d'un examen particulier de sa situation personnelle et de sa vulnérabilité ;

- il méconnaît les stipulations des articles 3 et 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- il est entaché d'une erreur manifeste dans l'appréciation de ses conséquences sur sa situation personnelle ;

Par un mémoire en défense enregistré le 15 février 2024, le préfet de police, représenté par la SELARL Centaure avocats, conclut au rejet de la requête.

Il fait valoir que les moyens soulevés par Mme E ne sont pas fondés.

Par une ordonnance du 16 février 2024, la clôture de l'instruction a été fixée au 27 février 2024.

Un mémoire présenté pour Mme E a été enregistré le 26 février 2024.

Mme E a été admise au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale par une décision du 31 octobre 2023.

Par un courrier en date du 13 février 2024, les parties ont été informées qu'aux termes de l'article R. 611-7 du code de justice administrative, le tribunal était susceptible de relever d'office le moyen suivant tiré de ce que le préfet de police ne pouvait se fonder sur les dispositions de l'article L.425-9 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, pour refuser le renouvellement du titre de séjour que détenait Mme E, dès lors que la décision attaquée trouve son fondement légal dans les stipulations du 7 de l'article 6 de l'accord franco-algérien du 27 décembre 1986, et qu'il y a lieu de procéder à la substitution de cette base légale.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- l'accord franco-algérien du 27 décembre 1968 ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- le code de justice administrative.

La présidente de la formation de jugement a dispensé le rapporteur public, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l'audience.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

A été entendu au cours de l'audience publique, le rapport de Mme Hermann Jager.

Considérant ce qui suit :

1. Mme E, ressortissante algérienne, née le 15 février 1946, entrée en France le 28 février 2020, sous couvert d'un visa de court séjour, de type C, a sollicité le renouvellement d'un titre de séjour en raison de son état de santé. Par un arrêté du 15 septembre 2023, le préfet de police a rejeté sa demande, l'a obligée à quitter le territoire français dans un délai de trente jours et a fixé le pays à destination duquel elle pourra être éloignée. Mme E demande l'annulation de cet arrêté en tant qu'il refuse de lui délivrer un titre de séjour et l'oblige à quitter le territoire français.

Sur les conclusions aux fins d'annulation :

2. En premier lieu, l'arrêté attaqué mentionne les dispositions de l'article L.425-9 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, vise les stipulations du 7) de l'article 6 de l'accord franco-algérien du 27 décembre 1968 et indique également, avec suffisamment de précisions, les circonstances de fait sur lesquelles le préfet de police s'est fondé pour rejeter la demande de titre de séjour présentée par Mme E. Par suite, le moyen tiré de l'insuffisance de motivation doit être écarté.

3. En deuxième lieu, il ressort des pièces du dossier, et notamment des termes de l'arrêté attaqué, que le préfet de police a procédé à un examen particulier de la situation personnelle de Mme E avant de refuser de lui accorder un titre de séjour, la circonstance que l'arrêté ne mentionne pas certains faits n'étant pas, en l'espèce, de nature à établir un défaut d'examen.

4. En troisième lieu, aux termes de l'article 6 de l'accord franco-algérien du 27 décembre 1968 modifié : " () Le certificat de résidence d'un an portant la mention " vie privée et familiale " est délivré de plein droit : / () / 7) au ressortissant algérien, résidant habituellement en France, dont l'état de santé nécessite une prise en charge médicale dont le défaut pourrait entraîner pour lui des conséquences d'une exceptionnelle gravité, sous réserve qu'il ne puisse pas effectivement bénéficier d'un traitement approprié dans son pays ". Aux termes de l'article L. 425-9 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'étranger, résidant habituellement en France, dont l'état de santé nécessite une prise en charge médicale dont le défaut pourrait avoir pour lui des conséquences d'une exceptionnelle gravité et qui, eu égard à l'offre de soins et aux caractéristiques du système de santé dans le pays dont il est originaire, ne pourrait pas y bénéficier effectivement d'un traitement approprié, se voit délivrer une carte de séjour temporaire portant la mention " vie privée et familiale " d'une durée d'un an. () / La décision de délivrer cette carte de séjour est prise par l'autorité administrative après avis d'un collège de médecins du service médical de l'Office français de l'immigration et de l'intégration, dans des conditions définies par décret en Conseil d'Etat. / Sous réserve de l'accord de l'étranger et dans le respect des règles de déontologie médicale, les médecins de l'office peuvent demander aux professionnels de santé qui en disposent les informations médicales nécessaires à l'accomplissement de cette mission. Les médecins de l'office accomplissent cette mission dans le respect des orientations générales fixées par le ministre chargé de la santé. / () "

5. Les dispositions du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile relatives aux différents titres de séjour qui peuvent être délivrés aux étrangers en général et aux conditions de leur délivrance s'appliquent sous réserve des conventions internationales. En ce qui concerne les ressortissants algériens, les stipulations de l'accord franco-algérien du

27 décembre 1968 précité régissent d'une manière complète les conditions dans lesquelles ces derniers peuvent être admis à séjourner en France et y exercer une activité professionnelle, ainsi que les règles concernant la nature et la durée de la validité des titres de séjour qui peuvent leur être délivrés. Par suite, pour refuser à Mme E, ressortissante algérienne, la délivrance d'un titre de séjour pour motif médical, le préfet de police ne pouvait légalement se fonder sur les dispositions précitées de l'article L. 425-9 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, ainsi qu'il ressort des motifs de l'arrêté en litige.

6. Toutefois, lorsqu'il constate que la décision contestée devant lui aurait pu être prise, en vertu du même pouvoir d'appréciation, sur le fondement d'un autre texte que celui dont la méconnaissance est invoquée, le juge de l'excès de pouvoir peut substituer ce fondement à celui qui a servi de base légale à la décision attaquée, sous réserve que l'intéressé ait disposé des garanties dont est assortie l'application du texte sur le fondement duquel la décision aurait dû être prononcée. Une telle substitution relevant de l'office du juge, celui-ci peut y procéder de sa propre initiative, au vu des pièces du dossier, mais sous réserve, dans ce cas, d'avoir au préalable mis les parties à même de présenter des observations sur ce point.

7. En l'espèce, la décision attaquée trouve son fondement légal dans les stipulations du 7) de l'article 6 de l'accord franco-algérien précité, qui peuvent être substituées aux dispositions de l'article L. 425-9 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, dès lors que cette substitution de base légale n'a pour effet de priver l'intéressée d'aucune garantie et que le préfet de police dispose du même pouvoir d'appréciation pour les appliquer.

8. Pour refuser à Mme E le renouvellement de son titre de séjour, le préfet de police a estimé, ainsi que l'a fait le collège de médecins de l'OFII dans son avis du 28 août 2023, que si son état de santé nécessitait une prise en charge médicale, le défaut de celle-ci n'était pas susceptible d'entraîner des conséquences d'une exceptionnelle gravité et qu'elle pouvait voyager sans risques vers son pays d'origine. Il ressort des pièces du dossier, et notamment du bilan neuropsychologique, daté du 11 décembre 2020, établi par le docteur A D, psychologue spécialisé en neuropsychologie, que Mme E souffre de troubles mnésiques et d'une dépression présentant " une maladie neurodégénérative avec profil d'altération hippocampique " et bénéficie d'un traitement à base de Deroxat et Lexomil. Il résulte des termes du compte-rendu de consultation du docteur C du 5 mars 2021, médecin à la Pitié-Salpêtrière que

Mme E est atteinte de troubles cognitifs depuis dix ans, " d'un syndrome démentiel très évolué de type neurodégénérative " et présente une " perte progressive de l'autonomie avec oublis majeurs, Eléments interprétatifs. Episodes de fugue.. Peu présente. Fluctuation des performances cognitives. Labilité émotionnelle. ", accompagné d'hallucinations visuelles. Cependant,

Mme E n'apporte, au soutien de ses conclusions, aucun élément récent et actualisé permettant de contrebattre l'avis du collège médical de l'OFII, l'ancienneté des pièces médicales versées au débat tout comme leur contenu ne permettant pas d'établir que le défaut de prise en charge serait susceptible d'entrainer des conséquences d'une exceptionnelle gravité. Enfin, l'intéressée n'établit pas être isolée dans son pays d'origine ne démontre pas non plus être dépourvue d'un soutien et d'un accompagnement en Algérie, ainsi que le fait valoir le préfet de police en défense. Par suite, Mme E n'est pas fondée à soutenir que le préfet de police aurait entaché sa décision d'une erreur manifeste d'appréciation.

9. En quatrième lieu, aux termes de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " 1. Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance. / 2. Il ne peut y avoir d'ingérence d'une autorité publique dans l'exercice de ce droit que pour autant que cette ingérence est prévue par la loi et qu'elle constitue une mesure qui, dans une société démocratique, est nécessaire à la sécurité nationale, à la sûreté publique, au bien-être économique du pays, à la défense de l'ordre et à la prévention des infractions pénales, à la protection de la santé ou de la morale ou à la protection des droits et libertés d'autrui ".

10. Mme E fait valoir qu'elle est présente en France depuis le 28 février 2020 où elle est prise en charge médicalement, que son époux est décédé, et se prévaut de la présence de six de ses enfants en situation régulière sur le territoire français. Toutefois, elle ne démontre pas être dépourvue d'attaches familiales dans son pays d'origine, où elle a vécu jusqu'à l'âge de 74 ans. Si elle se prévaut par ailleurs de son état de santé, il ne ressort d'aucune pièce du dossier, qu'elle ne pourrait être suivie médicalement dans son pays d'origine. Dans ces conditions, le préfet de police, en refusant de lui délivrer un titre de séjour, n'a pas porté à son droit au respect de sa vie privée et familiale une atteinte disproportionnée au regard des buts qu'il a poursuivis. Il n'a donc pas violé les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales.

11. En cinquième lieu, aux termes des stipulations de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " Nul ne peut être soumis à la torture ni à des peines ou traitements inhumains ou dégradants. ".

12. Mme E, qui invoque uniquement son mauvais état de santé et de l'impossibilité de bénéficier d'un accompagnement approprié en cas de retour dans son pays d'origine, ne produit aucun élément de nature à établir qu'elle serait personnellement et directement exposée à des peines ou traitements inhumains ou dégradants en cas de retour dans son pays d'origine. Par suite, le moyen tiré de la méconnaissance de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales, qui n'est au demeurant seulement opérant qu'à l'encontre de la décision fixant le pays de renvoi, doit être écarté.

13. Il résulte de tout ce qui précède que les conclusions à fin d'annulation présentées par Mme E doivent être rejetées ainsi que, par voie de conséquence, ses conclusions aux fins d'injonction et d'astreinte et les conclusions présentées sur le fondement des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991.

D E C I D E :

Article 1er : La requête de Mme E est rejetée.

Article 2 : Le présent jugement sera notifié à Mme B E, au préfet de police et à

Me El Amoudi.

Délibéré après l'audience du 5 mars 2024, à laquelle siégeaient :

- Mme Hermann Jager, présidente, rapporteure ;

- Mme Perfettini , présidente honoraire de tribunal administratif ;

- Mme Desmoulières, conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 20 mars 2024.

La présidente-rapporteure,

V. Hermann Jager

L'assesseure la plus ancienne,

D. Perfettini La greffière,

A. Heeralall

La République mande et ordonne au préfet de police en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

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