jeudi 7 décembre 2023
| Juridiction | Tribunal Administratif de Paris |
| Section | Tribunal Administratif de Paris |
| N° Dossier | TA75-2327274 |
| Type | Décision |
| Publication | C |
| Avocat requérant | CABINET HUG & ABOUKHATER (AARPI) |
Vu la procédure suivante :
Par une requête, enregistrée le 28 novembre 2023, le préfet de police de Paris, représenté par Me Claisse, demande au juge des référés, sur le fondement des dispositions de l'article L. 521-4 du code de justice administrative :
1°) de modifier l'ordonnance n°2323491/1 du 27 octobre 2023 rendue par le juge des référés, sur le fondement de l'article L. 521-1 du code de justice administrative, en mettant fin, en application de l'article L. 521-4 du même code, à la suspension de l'exécution de la décision par laquelle le préfet de police a refusé d'enregistrer la demande d'asile de M. A en procédure normale et à l'injonction qui lui a été faite de réexaminer la situation de l'intéressé et sa demande d'enregistrement de demande d'asile en procédure normale dans le délai de quinze jours ;
2°) de rejeter la requête de M. A.
Le préfet de police soutient que :
- l'ordonnance n°2323491/1 du 27 octobre 2023 a été rendue aux motifs que le préfet n'établissait pas, en l'état des pièces produites à l'instance et alors que cette circonstance était contestée par le requérant, que M. A avait été convoqué à l'aéroport le 15 septembre 2023 en vue d'être transféré vers l'Espagne ;
- des éléments nouveaux et qu'il joint à la présente procédure, dont il ne pouvait avoir connaissance lors de l'instance de référé, lui ont été apportés, à savoir la preuve de la convocation de M. A à l'aéroport le 15 septembre, remise à l'intéressé le 4 septembre 2023, avec le concours d'un interprète, et le fait que ce dernier ne s'est pas présenté à cette convocation, de sorte qu'il s'est lui-même placé en fuite ;
- cet élément nouveau ne pourrait pas être utilement invoqué pour la première fois à l'appui d'un pourvoi en cassation, dès lors que le juge des référés n'a pas eu à en connaître et que le juge de cassation ne statue qu'en droit, sauf dénaturation des faits qui ne peut résulter en l'espèce d'une pièce qui n'a pas été soumise au juge de première instance.
La requête a été régulièrement communiqué à M. B A représenté par Me Hug qui n'a pas produit d'observations en défense.
Vu :
- les autres pièces du dossier ;
- l'ordonnance n°2323491/1 du 27 octobre 2023 du juge des référés.
Vu :
- le règlement (UE) n°604/2013 du Parlement européen et du Conseil du 26 juin 2013 ;
- le règlement UE n°1560/2003 du 2 septembre 2003, modifié par le règlement UE n°118/2014 du 30 juin 2014 ;
- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;
- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;
- le code de justice administrative.
Le président du tribunal a désigné Mme Vidal, présidente de section, pour statuer sur les demandes de référé.
Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.
Au cours de l'audience publique tenue le 7 décembre 2023 en présence de Mme Gaonach-Née, greffière d'audience, Mme Vidal a lu son rapport et entendu :
- les observations de Me Khan substituant Me Claisse, pour le préfet de police, qui reprend les éléments développés dans ses écritures ;
- les observations de Me Hug, pour M. A, qui soutient que la requête est irrecevable car l'élément produit n'est pas nouveau dès lors que la préfecture en avait nécessairement connaissance.
La clôture de l'instruction a été prononcée à l'issue de l'audience publique.
Considérant ce qui suit :
1.Aux termes de l'article L. 521-4 du code de justice administrative : " Saisi par toute personne intéressée, le juge des référés peut, à tout moment, au vu d'un élément nouveau, modifier les mesures qu'il avait ordonnées ou y mettre fin. ".
2. M. A, ressortissant mauritanien a déposé une demande d'asile en France le 10 octobre 2022, après avoir transité par l'Espagne. Ayant été placé en procédure dite Dublin, il a fait l'objet, le 7 février 2023, d'un arrêté de transfert aux autorités espagnoles, lesquelles avaient donné leur accord à sa prise en charge le 28 novembre 2022. Le 3 octobre 2023, M. A a sollicité auprès de la préfecture de police l'enregistrement de sa demande d'asile en procédure normale et s'est vu opposer un refus, au motif qu'il avait été placé en fuite et que le délai de transfert était prolongé. Par une ordonnance n°2323491/1 du 27 octobre 2023, le juge des référé, saisi sur le fondement de l'article L. 521-1 du code de justice administrative, a suspendu l'exécution de cette décision et a enjoint au préfet de réexaminer la situation de l'intéressé ainsi que sa demande d'enregistrement de demande d'asile en procédure normale, dans le délai de quinze jours à compter de la notification de la décision. Par la requête susvisée, le préfet de police demande au juge des référés, sur le fondement de l'article L. 521-4 du code de justice administrative, de modifier l'ordonnance rendue en mettant fin à toutes les mesures prises au motif qu'il présente un élément nouveau, en l'espèce, la preuve de la convocation à l'aéroport le 15 septembre 2023 qui a été remise à l'intéressé le 4 septembre 2023 avec le concours d'un interprète.
3. En premier lieu, aux termes de l'article 29 du règlement (UE) n°604/2013 du Parlement européen et du Conseil du 26 juin 2013 : " 1. Le transfert du demandeur () de l'État membre requérant vers l'État membre responsable s'effectue conformément au droit national de l'État membre requérant, après concertation entre les États membres concernés, dès qu'il est matériellement possible et, au plus tard, dans un délai de six mois à compter de l'acceptation par un autre État membre de la requête aux fins de prise en charge ou de reprise en charge de la personne concernée ou de la décision définitive sur le recours ou la révision lorsque l'effet suspensif est accordé conformément à l'article 27 () 2. Si le transfert n'est pas exécuté dans le délai de six mois, l'État membre responsable est libéré de son obligation de prendre en charge ou de reprendre en charge la personne concernée et la responsabilité est alors transférée à l'État membre requérant. Ce délai peut être porté à un an au maximum s'il n'a pas pu être procédé au transfert en raison d'un emprisonnement de la personne concernée ou à dix-huit mois au maximum si la personne concernée prend la fuite () ". La notion de fuite au sens de l'article 29 du règlement (UE) n°604/2013 du 26 juin 2013, telle que donnée par la Cour de justice de l'Union européenne dans sa décision du 19 mars 2019 (C-163/17), doit s'entendre comme visant le cas où un ressortissant étranger non admis au séjour se soustrait de façon intentionnelle et systématique au contrôle de l'autorité administrative en vue de faire obstacle à une mesure d'éloignement le concernant dans le cas notamment où il se soustrait intentionnellement à l'exécution d'un transfert organisé.
4. En second lieu, aux termes du paragraphe 2 de l'article 9 d du règlement (CE) n° 1560/2003 du 2 septembre 2003, modifié par le règlement d'exécution (UE) n° 118/2014 de la Commission du 30 janvier 2014 : " Il incombe à l'État membre qui, pour un des motifs visés à l'article 29, paragraphe 2, du règlement (UE) n° 604/2013, ne peut procéder au transfert dans le délai normal de six mois à compter de la date de l'acceptation de la requête aux fins de prise en charge ou de reprise en charge de la personne concernée, ou de la décision finale sur le recours ou le réexamen en cas d'effet suspensif, d'informer l'État responsable avant l'expiration de ce délai. À défaut, la responsabilité du traitement de la demande de protection internationale et les autres obligations découlant du règlement (UE) n° 604/2013 incombent à cet État membre conformément aux dispositions de l'article 29, paragraphe 2, dudit règlement ". II résulte des dispositions citées au point 1 du paragraphe 2 de l'article 29 du règlement n° 604/2013, combinées avec celles du règlement n° 1560/2003 modifié qui en porte modalités d'application, que si l'Etat membre sur le territoire duquel séjourne le demandeur d'asile a informé l'Etat membre responsable de l'examen de la demande, avant l'expiration du délai de six mois dont il dispose pour procéder au transfert de ce demandeur, qu'il n'a pu y être procédé du fait de la fuite de l'intéressé, l'Etat membre requis reste responsable de l'instruction de la demande d'asile pendant un délai de dix-huit mois, courant à compter de l'acceptation de la reprise en charge, dont dispose l'Etat membre sur le territoire duquel séjourne le demandeur pour procéder à son transfert.
5. Il résulte de l'instruction qu'une convocation a bien été remise contre signature à M. A, en présence d'un interprète en langue peule, le 4 septembre 2023, pour son embarquement, le 15 septembre suivant à 13h30, au départ de l'aéroport Paris Roissy Charles de Gaulle, pour le vol AF1600 à destination de Madrid, en Espagne, le requérant devant se présenter 3 heures avant le départ effectif, soit à 10h30 ce jour-là, et ayant été informé des conséquences d'un éventuel manquement à son rendez-vous, à savoir être considéré comme s'étant soustrait à l'exécution de la mesure et par suite susceptible d'être déclaré en fuite. Or il résulte des mentions, non sérieusement contestées, du compte-rendu d'activité du groupe d'appui à l'embarquement du vendredi 15 septembre 2023 que l'intéressé ne s'est pas présenté à l'heure et au lieu du rendez-vous, et que les autorités espagnoles ont par ailleurs été avisées, dans les délais prescrits, de la situation de fuite du requérant et par conséquent du report du délai de six à dix-huit mois. Enfin, le requérant n'établit pas, par les pièces produites, qu'il aurait été empêché de se rendre à ce rendez-vous. Par suite, M. A, eu égard à son attitude intentionnelle d'obstruction à son transfert par la France vers les autorités espagnoles, doit être regardé comme étant en fuite au sens de l'article 29 du règlement (UE) n°604/2013 du 26 juin 2013 précité. Il suit de là que seule l'Espagne et non pas la France est responsable de l'instruction de la demande d'asile de M. A.
6. Par suite, dès lors que l'ordonnance en litige n'a pas été entièrement exécutée et que le document produit doit être regardé comme un élément nouveau au sens des dispositions de l'article L. 521-4 du code de justice administrative, sans qu'y puisse faire obstacle la circonstance que ce document était en possession de la préfecture avant que l'ordonnance en litige ait été rendue, le préfet de police est fondé à demander qu'il soit mis fin à la suspension de l'exécution de la décision par laquelle il a refusé d'enregistrer la demande d'asile de M. A en procédure normale et à l'injonction qui lui a été faite de réexaminer la situation de l'intéressé.
O R D O N N E :
Article 1er : Il est mis fin, par modification de l'ordonnance n°2323491/1 du 27 octobre 2023, aux mesures de suspension de l'exécution de la décision par laquelle le préfet de police a refusé d'enregistrer la demande d'asile de M. A en procédure normale et d'injonction faite au préfet de réexaminer la situation de l'intéressé ainsi que sa demande d'enregistrement en procédure normale dans le délai de quinze jours.
Article 2 : La présente ordonnance sera notifiée au préfet de police de Paris, à M. B A et à Me Hug.
Copie en sera adressée au ministre de l'intérieur et des outre-mer.
Fait à Paris, le 7 décembre 2023.
La juge des référés,
S. VIDAL
La République mande et ordonne au ministre de l'intérieur et des Outre-mer en ce qui le concerne et à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.
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