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AccueilJurisprudence administrativeN° TA75-2327612

Tribunal Administratif de Paris — Décision N° TA75-2327612

mercredi 10 janvier 2024

JuridictionTribunal Administratif de Paris
SectionTribunal Administratif de Paris
N° DossierTA75-2327612
TypeDécision
PublicationC
Avocat requérantCABINET MATUCHANSKY, POUPOT, VALDELIEVRE, RAMEIX (SCP)

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et un mémoire complémentaire, enregistrés le 1er décembre 2023 et le 22 décembre 2023, M. B A, représenté par Me Singh, demande à la juge des référés :

1°) de l'admettre au bénéfice de l'aide juridictionnelle à titre provisoire ;

2°) d'ordonner, sur le fondement des dispositions de l'article L. 521-1 du code de justice administrative, la suspension de l'exécution de la décision du 27 avril 2023 par laquelle la commission supérieure d'appel de la Fédération française de football a ramené à cinq ans la durée de la suspension prononcée à son encontre par la décision du 28 février 2023 de la commission fédérale des règlements et contentieux de la Fédération française de football ;

3°) de mettre à la charge de la Fédération française de football la somme de 2 000 euros hors taxes à verser à Me Singh en application des dispositions combinées des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 alinéa 2 de la loi du 10 juillet 1991, sous réserve que Me Singh renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'Etat au titre de l'aide juridictionnelle et, à défaut, à lui verser directement.

Il soutient que :

Sur l'urgence :

- il est âgé de dix-neuf ans, il est dépourvu d'attaches familiales sur le territoire français et il se retrouve sans solution d'hébergement ni ressources ;

- la suspension de la sanction prise à son encontre lui permettra de réintégrer un club de football et de poursuivre sa carrière de footballeur ;

- depuis la fin de son contrat de travail avec le club Olympique d'Alès en Cévennes le 31 mars 2023, il a été contraint d'épuiser les voies de recours internes avant de saisir le tribunal administratif ;

- il n'a pas saisi le juge des référés immédiatement afin de privilégier une résolution amiable du conflit comme l'y invite le code du sport et en raison de l'impossibilité d'être accompagné par un avocat en l'absence de ressources ;

- suite à la sanction litigieuse, le club Olympique d'Alès en Cévennes, qui assurait son hébergement et lui versait un salaire net mensuel d'environ 900 euros, a mis un terme à son contrat d'apprentissage ;

- la suspension de la sanction litigieuse lui permettrait de réintégrer un club de football et de disposer des ressources suffisantes pour vivre ;

- l'urgence est caractérisée compte tenu des conséquences irrémédiables de la sanction litigieuse sur son avenir et sa carrière de footballeur ;

- la décision litigieuse a mis un terme à la dynamique d'insertion dans laquelle il était, laquelle constitue un préalable essentiel à l'introduction d'une demande de titre de séjour, et un recrutement en tant que joueur de football amateur lui permettra d'entamer des démarches auprès de la préfecture en vue de sa régularisation ;

- la décision litigieuse le maintient dans une situation de précarité et de vulnérabilité ;

Sur l'existence d'un doute sérieux quant à la légalité de la décision litigieuse :

- la décision litigieuse a été signée par une autorité incompétente ;

- la Commission supérieure d'appel de la Fédération française de football n'était pas l'organe disciplinaire compétent pour se prononcer sur son cas ;

- la décision litigieuse méconnaît l'article 3 du " règlement disciplinaire et barème disciplinaire " de la Fédération française de football ;

- la décision litigieuse méconnaît le principe de non-sanction des victimes de traite des êtres humains ;

- la décision litigieuse est entachée d'erreur de droit ;

- la décision litigieuse est entachée d'erreur manifeste d'appréciation et présente un caractère disproportionné.

Par un mémoire en défense, enregistré le 19 décembre 2023, la Fédération française de football, représentée par la SARL Matuchansky, Poupot, Valdelièvre, Rameix, conclut au rejet de la requête de M. A.

La Fédération soutient que ni la condition relative à l'urgence ni celle relative à l'existence d'un doute sérieux quant à la légalité de la décision litigieuse ne sont satisfaites.

Vu :

- les autres pièces du dossier ;

- la requête enregistrée sous le numéro 2325873 par laquelle M. A demande l'annulation de la décision litigieuse.

Vu :

- le code du sport ;

- les règlements généraux de la Fédération française de football ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;

- le code de justice administrative.

Le président du tribunal a désigné Mme Marzoug pour statuer sur les demandes de référé.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Au cours de l'audience publique tenue le 22 décembre 2023, en présence de Mme Cardon, greffière d'audience, Mme Marzoug a lu son rapport et entendu :

- les observations de Me Singh, représentant M. A, laquelle a repris à la barre les moyens invoqués dans la requête et le mémoire complémentaire et a précisé que le requérant a entrepris des démarches en tant que jeune majeur pris en charge par l'aide sociale à l'enfance en vue de régulariser sa situation administrative et qu'il n'a pas pu finaliser ces démarches en raison de la sanction contestée ;

- et les observations de Me Lesaint, représentant la Fédération française de football, lequel a conclu au rejet de la requête.

La clôture de l'instruction a été prononcée à l'issue de l'audience.

Une note en délibéré, enregistrée le 8 janvier 2024, a été produite pour M. A.

Considérant ce qui suit :

Sur l'admission provisoire à l'aide juridictionnelle :

1. Aux termes de l'article 20 de la loi du 10 juillet 1991 : " Dans les cas d'urgence (), l'admission provisoire à l'aide juridictionnelle peut être prononcée par la juridiction compétente ou son président. () ".

2. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, de prononcer, en application des dispositions citées ci-dessus, l'admission de M. A au bénéfice de l'aide juridictionnelle à titre provisoire.

Sur les conclusions présentées au titre de l'article L. 521-1 du code de justice administrative :

3. Aux termes de l'article L. 521-1 du code de justice administrative : " Quand une décision administrative, même de rejet, fait l'objet d'une requête en annulation ou en réformation, le juge des référés, saisi d'une demande en ce sens, peut ordonner la suspension de l'exécution de cette décision, ou de certains de ses effets, lorsque l'urgence le justifie et qu'il est fait état d'un moyen propre à créer, en l'état de l'instruction, un doute sérieux quant à la légalité de la décision (). ".

4. M. A, ressortissant ivoirien, né le 1er juin 2004, a été licencié à la Fédération française de football à compter de la saison sportive 2021/2022, au cours de laquelle il a joué au sein du Football Club Chusclan Laudun. Il a ensuite rejoint, pour la saison sportive 2022/2023, l'Olympique d'Alès en Cévennes, club de football évoluant dans le championnat amateur de National 2, lequel l'a également recruté en tant qu'apprenti dans le cadre d'un contrat d'apprentissage lui permettant de bénéficier d'une formation d'éducateur sportif. M. A s'étant vu délivrer, pour les saisons sportives 2019/2020 et 2020/2021, une licence sous une fausse identité, licence qui lui a permis de jouer au sein de l'amicale de Lucé Football, la commission fédérale des règlements et contentieux de la Fédération française de football a engagé à son encontre une procédure disciplinaire pour fraude. Cette commission a, par une décision du 28 février 2023, infligé à M. A une sanction correspondant à une suspension d'une durée de quinze ans. La commission supérieure d'appel de la Fédération française de football a, par une décision du 27 avril 2023, ramené à cinq ans la durée de la suspension. Le requérant demande à la juge des référés, saisie sur le fondement des dispositions de l'article L. 521-1 du code de justice administrative, d'ordonner la suspension de l'exécution de cette décision du 27 avril 2023 de la commission supérieure d'appel de la Fédération française de football.

En ce qui concerne l'urgence :

5. L'urgence justifie la suspension de l'exécution d'un acte administratif lorsque celui-ci porte atteinte de manière suffisamment grave et immédiate à un intérêt public, à la situation du requérant ou aux intérêts qu'il entend défendre. Il appartient au juge des référés d'apprécier concrètement, compte tenu des justifications fournies par le requérant, si les effets de l'acte contesté sont de nature à caractériser une urgence justifiant que, sans attendre le jugement de la requête au fond, l'exécution de la décision soit suspendue. L'urgence doit être appréciée objectivement et compte tenu de l'ensemble des circonstances de l'affaire.

6. A l'appui de sa demande de suspension, M. A fait valoir que la décision litigieuse préjudicie de manière grave et immédiate à sa situation, dès lors que du fait de cette décision, il ne peut pas poursuivre sa carrière de footballeur, son insertion professionnelle sur le territoire français et ses démarches administratives en vue de l'obtention d'un titre de séjour et qu'il ne bénéficie plus d'un hébergement et d'un salaire, le club Olympique d'Alès en Cévennes, qui assurait son hébergement et lui versait un salaire net mensuel d'environ 900 euros, ayant mis un terme à son contrat d'apprentissage. Eu égard à ces circonstances, l'atteinte susceptible d'être ainsi portée à sa situation personnelle est suffisamment grave et immédiate pour caractériser, en ce qui le concerne, une situation d'urgence. Si la Fédération française de football soutient, dans son mémoire en défense, que l'intéressé n'établit pas qu'en cas de suspension de la sanction litigieuse, il pourrait conclure un nouveau contrat d'apprentissage, il résulte de l'instruction, et notamment du courriel en date du 9 novembre 2023 rédigé par l'un de ses anciens entraîneurs au sein du Football Club Chusclan Laudun, que le requérant n'aura " aucun mal à trouver un club de niveau régional voire national ". En outre, M. A produit un courriel daté du 17 décembre 2023, dont il ressort que le président du club de football Entente Sportive Pays d'Uzès (ESPU) " souhaiterait pouvoir le recevoir en tant que joueur () et éducateur avec un contrat ". Par ailleurs, la Fédération française de football fait valoir le requérant, qui ne justifie pas être en séjour régulier sur le territoire français, ne peut exercer une activité salariée en France. Cependant, M. A, qui est arrivé sur le territoire français en 2019, alors qu'il était âgé de 15 ans, a été pris en charge par l'aide sociale à l'enfance et a entrepris des démarches, en tant que jeune majeur, en vue de régulariser sa situation administrative, lesquelles ont été interrompues par l'intervention de la sanction contestée. Enfin, la Fédération française de football ne peut sérieusement soutenir que M. A, qui a saisi la juge des référés plus de six mois après l'édiction de la décision litigieuse, le 27 avril 2023, est à l'origine de la situation d'urgence dont il fait état, dès lors qu'il résulte de l'instruction que l'intéressé a, dès le 30 mai 2023, saisi le Comité national olympique et sportif français (CNOSF) d'une demande de conciliation préalable sur le fondement des dispositions des articles L. 141-4 et R. 141-5 du code du sport et a souhaité attendre la fin de la procédure de conciliation avant d'introduire sa requête en référé. Ainsi, la condition d'urgence prévue à l'article L. 521-1 du code de justice administrative doit être regardée comme satisfaite.

En ce qui concerne le moyen propre à créer un doute sérieux sur la légalité de la décision litigieuse :

7. Le moyen tiré de ce que la sanction litigieuse est manifestement disproportionnée, apparaît, en l'état de l'instruction, eu égard à sa durée fixée à cinq années, de nature à créer un doute sérieux quant à la légalité de la décision contestée.

8. Il résulte de tout ce qui précède que les deux conditions auxquelles les dispositions, rappelées au point 3 ci-dessus, de l'article L. 521-1 du code de justice administrative subordonnent le prononcé d'une mesure de suspension sont réunies. Par suite, il y a lieu de suspendre l'exécution de la décision du 27 avril 2023 par laquelle la commission supérieure d'appel de la Fédération française de football a ramené à cinq ans la durée de la suspension prononcée à l'encontre de M. A par la décision du 28 février 2023 de la commission fédérale des règlements et contentieux de la Fédération française de football.

Sur les conclusions relatives aux frais de l'instance :

9. Il n'y a pas lieu, dans les circonstances de l'espèce, de faire droit aux conclusions présentées au titre des frais de l'instance.

O R D O N N E :

Article 1er : M. A est admis à l'aide juridictionnelle à titre provisoire.

Article 2 : L'exécution de la décision du 27 avril 2023 par laquelle la commission supérieure d'appel de la Fédération française de football a ramené à cinq ans la durée de la suspension prononcée à l'encontre de M. A par la décision du 28 février 2023 de la commission fédérale des règlements et contentieux de la Fédération française de football est suspendue jusqu'à ce qu'il soit statué sur la requête au fond présentée par l'intéressé.

Article 3 : Les conclusions présentées au titre des frais de l'instance sont rejetées.

Article 4 : La présente ordonnance sera notifiée à M. B A, à Me Singh et à la Fédération française de football.

Fait à Paris, le 10 janvier 2024.

La juge des référés,

S. Marzoug

La République mande et ordonne à la ministre des sports et des jeux Olympiques et Paralympiques en ce qui la concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution du présent jugement.

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