vendredi 10 mai 2024
| Juridiction | Tribunal Administratif de Paris |
| Section | Tribunal Administratif de Paris |
| N° Dossier | TA75-2328187 |
| Type | Décision |
| Avocat requérant | SCP D AVOCATS SAIDJI ET MOREAU |
Vu la procédure suivante :
Par une requête, enregistrée le 8 décembre 2023, M. D A, représenté
Me Couvrat, demande au juge des référés du tribunal :
1°) de prescrire une expertise médicale, au contradictoire de l'Assistance publique - hôpitaux de Paris (AP-HP), de l'Office national d'indemnisation des accidents médicaux, des affections iatrogènes et des infections nosocomiales (ONIAM) et de la caisse primaire d'assurance maladie de Paris en vue de déterminer si sa prise en charge et les soins reçus à l'hôpital Cochin Port Royal consécutivement à sa chute à son domicile le 27 décembre 2018 qui lui a occasionné une blessure au genou, ont été conformes aux données acquises de la science et d'évaluer les préjudices subis ;
2°) de dire que l'expert déposera un pré-rapport.
Il soutient qu'il s'interroge sur les conditions de sa prise en charge et que dans la perspective d'une action en responsabilité, la conduite d'une expertise est utile.
Par un mémoire, enregistré le 12 février 2024, l'Office national d'indemnisation des accidents médicaux, des affections iatrogènes et des infections nosocomiales (ONIAM), représenté par le cabinet d'avocats Saidji et Moreau, informe le juge des référés qu'il ne s'oppose pas à la mesure sollicitée, demande au juge de compléter la mission de l'expert selon les termes de son mémoire et d'enjoindre à l'expert de déposer un pré rapport.
Par un mémoire, enregistré le 21 février 2024, l'Assistance publique - hôpitaux de Paris (AP-HP) informe le juge des référés qu'elle ne s'oppose pas à l'expertise sollicitée tout en émettant ses plus expresses protestations et réserves d'usage quant au bien-fondé de sa mise en cause et demande la désignation d'un expert spécialisé en chirurgie viscérale.
Vu les autres pièces du dossier.
Vu le code de justice administrative.
Le président du tribunal administratif de Paris a désigné Mme Dhiver, vice-présidente, pour statuer sur les demandes de référé.
Considérant ce qui suit :
1. Aux termes de l'article R. 532-1 du code de justice administrative : " Le juge des référés peut, sur simple requête et même en l'absence de décision administrative préalable, prescrire toute mesure utile d'expertise ou d'instruction. / () ".
2. M. A, né le 1er septembre 1943, a fait une chute à son domicile le 27 décembre 2018, occasionnant un traumatisme au genou gauche, et a été dirigé vers le service des urgences de l'hôpital Cochin. Le bilan iconographique réalisé a mis en évidence une fracture de rotule déplacée avec un doute sur une ostéolyse métastatique sur sa rotule ainsi qu'un déficit d'extension. L'indication d'une opération n'a pas été retenue en staff et M. A est rentré à son domicile. Au regard des souffrances endurées par M. A, un scanner et une IRM ont été réalisés le 7 janvier 2019, puis les 4 février, 22 mars, 1er juillet et 2 décembre 2019, lors desquels des soins orthopédiques ont été prescrits sans immobilisation. M. A a ensuite subi la pose d'une prothèse totale du genou gauche le 2 juillet 2020, retardée d'un an du fait de la présence d'un lymphome et d'un carcinome urothélial. Sa prothèse a nécessité une reprise le 25 septembre 2020 et, à la suite d'un descellement, M. A a reçu le 11 février 2021 une nouvelle prothèse de reprise type LCCK avec une patellectomie. Face à d'intenses douleurs lui faisant songer à une amputation, des prélèvements ont été réalisés le 22 février 2022 qui sont revenus positifs à staphylocoque lugdunensis, nécessitant une double antibiothérapie jusqu'au mois de juin 2022. Estimant que la responsabilité de l'AP-HP est susceptible d'être engagée, M. A sollicite la désignation d'un expert.
3. La demande d'expertise de M. A entre dans le champ d'application de l'article R. 532-1 du code de justice administrative. Il y a lieu d'y faire droit et de fixer la mission de l'expert comme il est précisé à l'article 1er de la présente ordonnance.
4. L'expert est tenu, entre autres, d'informer les parties de ses constatations, de recueillir leurs dires et d'en faire état dans son rapport. S'il lui est loisible de communiquer aux parties un pré-rapport aux fins de recueillir leurs observations, aucune disposition législative ou réglementaire applicable devant le juge administratif ne permet de lui imposer cette formalité. Par suite, les conclusions des parties tendant à ce que le juge des référés enjoigne à l'expert de déposer un pré rapport doivent être rejetées.
ORDONNE :
Article 1er : M. F B (chirurgien orthopédiste) exerçant au 4 place Général Leclerc à Orsay (91401) et M. E C (infectiologue), exerçant à l'hôpital universitaire Gustave Roussy, 114, rue Edouard Vaillant à Villejuif (94805) sont désignés en qualité d'experts. Ils auront pour mission, en présence de M. A, l'Assistance publique-hôpitaux de Paris (AP-HP), l'Office national d'indemnisation des accidents médicaux, des affections iatrogènes et des infections nosocomiales (ONIAM) et la caisse primaire d'assurance maladie de Paris, de :
1°) prendre connaissance de l'intégralité du dossier médical de M. A lors de sa prise en charge au centre hospitalier Cochin consécutivement à sa chute le 28 décembre 2018 et, notamment, de tous documents relatifs au suivi médical, aux actes de soins, et aux diagnostics pratiqués ; convoquer et entendre les parties et tout sachant ; procéder à l'examen sur pièces du dossier médical de M. A ainsi qu'à son examen clinique ;
2°) décrire l'état de santé de M. A et les soins et prescriptions antérieurs à son admission à l'hôpital Cochin et les conditions dans lesquelles il a été pris en charge et soigné dans cet établissement ; dire si l'ensemble des gestes ont été conformes aux règles de l'art et notamment si la mise en évidence d'une fracture de rotule déplacée avec un doute sur une ostéolyse métastatique sur sa rotule ainsi qu'un déficit d'extension ont été correctement analysés lors de son accident à domicile et si les décisions prises à ce moment-là en staff de ne pas opérer sont exemptes de tout reproche ;
3°) donner leur avis sur le point de savoir si les diagnostics établis et les traitements, interventions et soins prodigués et leur suivi ont été consciencieux, attentifs, diligents et conformes aux données acquises de la science, et s'ils étaient adaptés à l'état de M. A et aux symptômes qu'il présentait ; donner notamment son avis sur la pertinence des diagnostics des équipes médicales de l'hôpital, et la conformité de la prise en charge de l'intéressé aux règles de l'art et aux données acquises de la science à l'époque des faits ; les experts préciseront les références des données médicales sur lesquelles il se fonde, en retranscrivant au besoin les passages de la littérature scientifique qui lui paraîtraient pertinents ;
4°) de déterminer l'origine du dommage en appréciant, le cas échéant, la part respective prise par les différents facteurs qui y auraient concouru en recherchant, à cet égard, quelle incidence sur la survenance du dommage ont pu avoir la présence d'autres pathologies, l'âge de M. A ou la prise d'un traitement antérieur particulier ;
5°) donner leur avis sur le point de savoir si le ou les manquements éventuellement constatés ont fait perdre à M. A une chance sérieuse d'éviter les dommages décrits ; donner son avis sur l'ampleur (pourcentage) de la chance perdue par M. A de voir son état de santé s'améliorer ou d'éviter de le voir se dégrader en raison de ces manquements ;
6°) déterminer le contenu et l'étendue de l'information délivrée à M. A sur les risques des actes médicaux subis de telle sorte que, pour le cas où un défaut d'information serait relevé, ce manquement puisse être apprécié au regard de l'obligation qui pesait sur les praticiens hospitaliers au moment des faits litigieux ;
7°) de manière générale, donner toutes précisions et informations utiles permettant au tribunal de se prononcer sur les responsabilités et l'importance des préjudices subis par M. A notamment à raison des souffrances endurées, ainsi que toute information utile à la solution du litige ; évaluer les postes de préjudices sur la nomenclature Dinthilac ;
a°) dire si l'état de M. A est consolidé ou s'il est susceptible d'amélioration ou de dégradation ; proposer, si possible, une date de consolidation de l'état de l'intéressé en fixant notamment la période d'incapacité temporaire et le taux de celle-ci, ainsi que le taux d'incapacité permanente partielle ; si son état de santé n'est pas consolidé proposer le cas échéant une nouvelle date d'expertise ;
b°) donner leur avis sur les dépenses de santé rendues nécessaires par l'état de M. A en lien avec les faits en litige ; préciser, dans le cas où certaines hospitalisations ou certains achats de produits pharmaceutiques ne seraient pas tout entiers imputables au dommage litigieux, dans quelle proportion ils peuvent être rattachés à ce dernier ;
c°) indiquer si et dans quelle mesure l'assistance, constante ou occasionnelle, d'une tierce personne a été ou est nécessaire à M. A en raison du dommage litigieux, pour accomplir les actes de la vie quotidienne ; quantifier le volume horaire, la fréquence et le type d'aide nécessaire (médicalisée / non médicalisée), et dire jusqu'à quelle échéance cette aide éventuelle est requise ; préciser les autres frais liés au handicap dont la nécessité résulterait du dommage ;
d°) déterminer l'incidence professionnelle ainsi que les autres dépenses liées au dommage corporel ;
e°) décrire et évaluer les souffrances physiques, psychiques ou morales subies en lien avec les faits en litige ;
f°) évaluer le préjudice esthétique, le préjudice d'agrément, le préjudice sexuel ;
8°) en ce qui concerne l'infection à staphylocoque lugdunensis :
a°) indiquer si M. A était porteur d'une infection antérieurement à sa prise en charge au centre hospitalier ou si M. A présentait des facteurs favorisant la survenue ou le développement de cette infection ; préciser à quelle date ont été constatés les premiers signes d'infection, a été posé le diagnostic et a été mise en œuvre la thérapeutique ; identifier la cause de l'infection, en indiquant notamment si cette dernière résulte du séjour hospitalier de M. A ou si cette cause est extérieure et étrangère à l'hospitalisation ;
b°) préciser si un ou plusieurs manquements aux obligations posées par la réglementation en matière de lutte contre les infections nosocomiales peuvent être relevés à l'encontre de l'hôpital, notamment si les protocoles applicables ont bien été respectés en l'espèce et si les règles de traçabilité ont, à cet effet, été respectées ;
c°) donner leur avis sur le point de savoir si la prise en charge diagnostique et thérapeutique de cette infection a été conforme aux règles de l'art et aux données acquises de la science médicale à l'époque des faits en litige ; dans la négative, donner tous éléments permettant de déterminer la chance qu'a perdue M. A du fait de manquements commis dans la prise en charge de l'infection, d'échapper aux dommages qui ont résulté de celle-ci, et quantifier précisément :
- la probabilité avec laquelle M. A aurait subi les mêmes dommages si la prise en charge avait été exempte de manquement ;
- la probabilité qu'avait M. A de subir, du fait des manquements commis en l'espèce, les dommages dont il a été effectivement atteint, au regard des statistiques relatives aux patients placés dans des situations analogues, c'est-à-dire subissant les mêmes manquements dans leur prise en charge ;
9°) donner au tribunal tous autres éléments d'information nécessaires à la réparation de l'intégralité du préjudice subi par M. A à raison des faits en litige.
Article 2 : Les experts rempliront leur mission dans les conditions prévues par les articles
R. 621-2 à R. 621-14 du code de justice administrative. Ils ne pourront recourir à un sapiteur sans l'autorisation préalable du président du tribunal administratif.
Article 3 : Préalablement à toute opération, les experts prêteront serment dans les formes prévues à l'article R. 621-3 du code de justice administrative.
Article 4 : Les experts, à la demande du tribunal ou à leur initiative, pourront, avec l'accord des parties, conduire une médiation dans les conditions prévues à l'article R. 621-1 du code de justice administrative.
Article 5 : Les experts déposeront leur rapport au greffe du tribunal, au plus tard le 31 octobre 2024, par le biais de la plateforme prévue à cet effet, accompagné de l'état de ses vacations, frais et débours.
Article 6 : Les experts notifieront les copies de leur rapport aux parties intéressées telles que précisées à l'article 8 de la présente ordonnance, dans les conditions prévues à l'article R. 621-9 du code de justice administrative. Avec leur accord, cette notification pourra s'opérer par voie électronique dans les conditions prévues à l'article R. 621-7-3 du même code.
Article 7 : Le surplus des conclusions des parties est rejeté.
Article 8 : La présente ordonnance sera notifiée à M. D A, à l'Assistance publique - hôpitaux de Paris (AP-HP), à l'Office national d'indemnisation des accidents médicaux, des affections iatrogènes et des infections nosocomiales (ONIAM), à la caisse primaire d'assurance maladie de Paris et à M. F B et M. E C, experts.
Fait à Paris, le 10 mai 2024.
La juge des référés,
M. Dhiver
La République mande et ordonne à la ministre du travail, de la santé et des solidarités ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.
N°2328187/11-6