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AccueilJurisprudence administrativeN° TA75-2328788

Tribunal Administratif de Paris — Décision N° TA75-2328788

mercredi 24 janvier 2024

JuridictionTribunal Administratif de Paris
SectionTribunal Administratif de Paris
N° DossierTA75-2328788
TypeOrdonnance
Avocat requérantCABINET PARME AVOCAT

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et un mémoire enregistré le 15 décembre 2023 et le 4 janvier 2024, la société par actions simplifiées (SAS) Master Films, représentée par Me Brouquieres, demande, dans le dernier état de ses écritures, au juge des référés statuant en application de l'article L. 551-1 du code de justice administrative :

1°) à titre principal, d'annuler la procédure de passation du lot n°1 d'un accord-cadre relatif à la prestation de service de tournage multi caméras et gestion des signaux audio et vidéo de télédistribution interne et de transport par le biais de liaisons satellitaires ou IP, au stade de l'analyse des candidatures ou des offres ;

2°) d'annuler la décision du 7 décembre 2023 par laquelle le ministère de l'Europe et des affaires étrangères a rejeté l'offre présentée par la société Master Films pour le lot n°1 et attribué le marché de service à la société Léni ;

3°) d'enjoindre au ministère de l'Europe et des affaires étrangère de reprendre la procédure au stade de l'examen des offres et de lui attribuer le lot n°1 ;

4°) à titre subsidiaire, d'annuler la procédure de consultation pour l'attribution du lot n°1 ;

5°) de mettre à la charge du ministère de l'Europe et des affaires étrangères la somme de 2 000 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Elle soutient que :

- le ministère de l'Europe et des affaires étrangères n'a pas fourni, en méconnaissance des articles R. 2181-3 du code de la commande publique, l'ensemble des informations dues au candidat évincé ;

- la procédure de passation ne respecte pas le principe du libre accès à la commande publique, en raison de l'interdiction même de la sous-traitance ;

- la procédure de passation ne respecte pas le principe d'égalité de traitement et la règle de transparence dès lors que le montant maximum du marché est manifestement excessif au regard du montant estimé sur la durée totale du marché ;

- l'analyse des offres ne respecte pas le principe d'égalité de traitement des candidats en ce que la société attributaire a eu communication d'information obtenue irrégulièrement ;

- le ministère a commis une erreur de fait en retenant la candidature de la société attributaire dès lors qu'elle a été créée postérieurement à l'attribution du lot n°1 ;

- le ministère a commis une erreur de fait en retenant la société Léni attributaire dès lors que son offre doit être considérée comme irrégulière en raison du recours à la sous-traitance irrégulière.

Par un mémoire en défense, enregistré le 29 décembre 2023, la société Léni, représentée par Me Gaussen conclut au rejet de la requête et à ce que soit mis à la charge de la société Master Films la somme de 5 000 en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Par un mémoire en défense, enregistré le 2 janvier 2024, le ministère de l'Europe et des affaires étrangères, représentée par Me Pugeault conclut au rejet de la requête et à ce que soit mis à la charge de la société Master Films la somme de 5 000 euros en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Vu les autres pièces du dossier ;

Vu :

- le code de la commande publique ;

- le code de justice administrative.

Le président du tribunal a désigné M. Simonnot, président de chambre, pour statuer sur les demandes de référé.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Au cours de l'audience publique tenue en présence de Mme Guillou, greffier d'audience, M. Simonnot a lu son rapport et entendu :

- les observations de Me Brouquières, représentant la société Master Films,

- les observations de Me Gaussen, représentant la société Léni,

- les observation de Me Cazouz, représentant le ministère de l'Europe et des affaires étrangères.

La clôture de l'instruction a été reportée au 12 janvier 2024 à 12 heures.

Deux mémoires complémentaires présentés par la société Master Films ont été enregistrés le 5 janvier 2024 à 10 heures 6 et le 11 janvier 2024 à 23 heures 30, par lesquels elle persiste dans les précédentes conclusions et par les mêmes moyens.

Un mémoire complémentaire présenté pour la société Léni a été enregistré le 5 janvier 2024 à 12 heures deux par lequel elle persiste dans les précédentes conclusions.

Un mémoire complémentaire présenté pour le ministère de l'Europe et des affaires étrangères a été enregistré le 12 janvier 2024 à 10 heures 42 par lequel a été communiqué le montant du prix global de l'offre de l'attributaire.

Considérant ce qui suit :

1. Par un avis public d'appel à la concurrence publié au Bulletin officiel des annonces des marchés publics (BOAMP) le 26 août 2023 et au Journal officiel de l'Union européenne (JOUE) le 26 août 2023, le ministère de l'Europe et des affaires étrangères a lancé une procédure d'appel d'offre ouvert pour un accord-cadre mono-attributaire à bon de commande relatif à des prestations audiovisuelle pour les besoins nécessaires à la tenue des sommets, des conférences internationales et des réunions diplomatiques organisés par ce ministère en France métropolitaine. La consultation a pris la forme d'une procédure formalisée. Ce marché a été divisé en deux lots, la société Master Films a présenté une offre pour le lot n°1 intitulé " prestation de service de tournage multi caméras et gestion des signaux audio et vidéo, de télédistribution interne et de transport par le biais de liaisons satellitaires ou IP. Par un courrier du 7 décembre 2023, le ministre de l'Europe et des affaires étrangères informe la société Master Films que son offre, classée en 2ème position, n'avait pas été retenue au regard des critères de jugement et que ce lot avait été attribué à la société Léni. La société Master Films demande, à titre principal, notamment, l'annulation de cette décision et la procédure de passation du lot n°1 d'un accord-cadre relatif à la prestation de service de tournage multi caméras et gestion des signaux audio et vidéo de télédistribution interne et de transport par le biais de liaisons satellitaires ou IP, au stade de l'analyse des candidatures ou des offres.

Sur les conclusions aux fins d'annulation :

2. Aux termes de l'article L. 551-1 du code de justice administrative : " Le président du tribunal administratif, ou le magistrat qu'il délègue, peut être saisi en cas de manquement aux obligations de publicité et de mise en concurrence auxquelles est soumise la passation par les pouvoirs adjudicateurs de contrats administratifs ayant pour objet l'exécution de travaux, la livraison de fournitures ou la prestation de services, avec une contrepartie économique constituée par un prix ou un droit d'exploitation, la délégation d'un service public ou la sélection d'un actionnaire opérateur économique d'une société d'économie mixte à opération unique.". Aux termes de l'article L. 551-2 du même code : " I.- Le juge peut ordonner à l'auteur du manquement de se conformer à ses obligations et suspendre l'exécution de toute décision qui se rapporte à la passation du contrat, sauf s'il estime, en considération de l'ensemble des intérêts susceptibles d'être lésés et notamment de l'intérêt public, que les conséquences négatives de ces mesures pourraient l'emporter sur leurs avantages. / Il peut, en outre, annuler les décisions qui se rapportent à la passation du contrat () ". En application de ces dispositions, il appartient dès lors au juge des référés précontractuels de rechercher si l'entreprise qui le saisit se prévaut de manquements qui, eu égard à leur portée et au stade de la procédure auquel ils se rapportent, sont susceptibles de l'avoir lésée ou risquent de la léser, fût-ce de façon indirecte en avantageant une entreprise concurrente.

En ce qui concerne le moyen tiré de la méconnaissance des dispositions des article R. 2181-3et R. 2181-4 du code de la commande publique :

3. Aux termes de l'article R. 2181-1 du code de la commande publique : " L'acheteur notifie sans délai à chaque candidat ou soumissionnaire concerné sa décision de rejeter sa candidature ou son offre ". Aux termes de l'article R. 2181-3 du même code : " La notification prévue à l'article R. 2181-1 mentionne les motifs du rejet de la candidature ou de l'offre. Lorsque la notification de rejet intervient après l'attribution du marché, l'acheteur communique en outre : 1° Le nom de l'attributaire ainsi que les motifs qui ont conduit au choix de son offre ; 2° La date à compter de laquelle il est susceptible de signer le marché dans le respect des dispositions de l'article R. 2182-1 ". Aux termes de l'article R. 2181-4 de ce même code : " A la demande de tout soumissionnaire ayant fait une offre qui n'a pas été rejetée au motif qu'elle était irrégulière, inacceptable ou inappropriée, l'acheteur communique dans les meilleurs délais et au plus tard quinze jours à compter de la réception de cette demande : () Lorsque le marché a été attribué, les caractéristiques et les avantages de l'offre retenue ".

4. La société requérante soutient que le ministère de l'Europe et des affaires étrangères a manqué à ses obligations en matière d'information des candidats évincés en refusant de l'informer des caractéristiques et des avantages de l'offre retenue, et notamment le prix global de l'offre de l'attributaire du marché en litige. Il résulte de l'instruction que, par un courrier du 7 décembre 2023, le ministère de l'Europe et des affaires étrangères a informé la société Master Films du rejet de son offre en lui indiquant le nom de l'attributaire, les notes qu'elle a obtenues pour chacun des critères ainsi que les motifs de rejet de son offre. Toutefois, le ministère a produit le prix global des offres des sociétés Master Films et Léni. Ce document, produit tardivement mais avant la clôture de l'instruction et communiqué à la requérante n'a suscité aucune réaction de sa part. Ainsi, le ministre de l'Europe et des affaires étrangères n'a pas manqué à ses obligations de publicité et de mise en concurrence.

En ce qui concerne le moyen tiré de la méconnaissance du principe de libre accès à la commande publique :

5. Aux termes de l'article L. 2193-3 du code de la commande publique : " Le titulaire d'un marché peut, sous sa responsabilité, sous-traiter l'exécution d'une partie des prestations de son marché, dans les conditions fixées par le présent chapitre. Toutefois, l'acheteur peut exiger que certaines tâches essentielles du marché soient effectuées directement par le titulaire. () ".

6. La société requérante soutient que l'interdiction du recours à la sous-traitance pour la mise en place de cars régie et de régie flight Case, restreint l'accès au marché, dès lors qu'elle ne dispose pas des moyens techniques nécessaires pour l'assurer sans recourir à la sous-traitance. Toutefois, elle n'établit pas que l'interdiction du recours à la sous-traitance prévu à l'article 16.1 du cahier des clauses administratives particulières (CCAP) méconnait l'article L. 2193-3 du code de la commande publique. En tout état de cause, cette stipulation contractuelle n'a pas empêché la société Master Films de présenter une offre pour le lot n° 1 du marché litigieux. Dès lors, ce moyen ne peut qu'être écarté.

En ce qui concerne le moyen tiré de l'irrégularité du montant maximum du marché :

7. La société Master Films soutient que le montant maximum du marché est manifestement excessif au regard du montant estimé sur la durée totale du marché. Toutefois, elle ne justifie pas que cette disproportion l'aurait lésée de quelque manière que ce soit et que son offre aurait été différente alors en tout état de cause, d'une part, qu'il ne résulte pas ni de la législation de l'Union européenne citée, ni d'aucune règle du code de la commande publique que ce montant maximum devrait respecter une proportion quelconque sinon être approprié à la nature et la quantité des prestations initiales et supplémentaires éventuelles à fournir, d'autre part, qu'en mentionnant un montant maximum un peu plus de quatre fois supérieur au montant estimé du lot, l'acheteur public aurait manifestement surévalué ce montant.

En ce qui concerne le moyen tiré de la méconnaissance du principe d'égalité de traitement :

8. Si la société requérante soutient que la société attributaire aurait obtenue des informations de manière irrégulière, en dehors du cadre de la procédure de passation, elle n'apporte aucun élément de nature à établir que la connaissance de ces informations, qui portaient sur la date prévisible d'un événement international en France, par la société attributaire, déjà titulaire du marché précédent, l'aurait favorisée pour l'établissement de son offre. Dès lors, ce moyen ne peut qu'être écarté.

En ce qui concerne le moyen tiré de l'irrégularité de la candidature de l'attributaire :

9. La société Master Films soutient que la société Léni, attributaire du marché litigieux, a été créé postérieurement à la remise de son offre. Toutefois, il ressort des pièces du dossier, notamment de l'extrait kbis, de la société Léni, produit à l'instance, que cette dernière est inscrite au registre du commerce et des sociétés depuis le 27 mai 1999. Dès lors, ce moyen doit être écarté.

En ce qui concerne le moyen tiré de l'irrégularité de l'offre de l'attributaire :

10. Aux termes de l'article L. 2152-1 du code de la commande publique : " L'acheteur écarte les offres irrégulières, inacceptables ou inappropriées ". Aux termes de l'article L. 2152-2 du même code : " Une offre irrégulière est une offre qui ne respecte pas les exigences formulées dans les documents de la consultation, en particulier parce qu'elle est incomplète, ou qui méconnaît la législation applicable notamment en matière sociale et environnementale ".

11. La société Master Films soutient que l'offre de la société Léni aurait dû être écartée comme irrégulière dès lors qu'elle ne peut qu'être regardée comme ayant recours à de la sous-traitance. Toutefois, il résulte de l'instruction que, si l'article 16.1 du CCAP interdit la sous-traitance pour la " mise en place de cars régie, tous types de modèles confondus (utilitaires, porteurs, semi-remorques ; mise en place des régies flight Case ", ces stipulations n'ont pas pour objet d'exclure le recours aux contrats de locations de ces véhicules. L'acheteur public n'a pas entendu exiger de l'attributaire la possession des véhicules lors de la signature du marché. Dès lors, le moyen tiré de l'irrégularité de l'offre de la société Léni doit être écarté.

12. Il résulte de tout ce qui précède que les conclusions à fin d'annulation de la procédure de passation du marché en litige et des actes y afférents, notamment la décision

du 7 décembre 2023 par laquelle la ministre de l'Europe et des affaires étrangères a rejeté l'offre de la société requérante, doivent être rejetées.

Sur les frais liés au litige :

13. Les dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative font obstacle à ce que soit mise à la charge du ministère de l'Europe et des affaires étrangères, qui n'est pas la partie perdante dans la présente instance, la somme que demande la société requérante sur ce fondement.

14. En revanche, il y a lieu de mettre à la charge de la société Master Films la somme de 1 500 euros, à verser et à la société Léni, au titre des frais exposés et non compris dans les dépens. Il n'y a pas lieu de faire application des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative au bénéfice de L'Etat.

ORDONNE :

Article 1er : La requête de la société Master Films est rejetée.

Article 2 : La société Master Films versera à la société Léni une somme de 1 500 (mille cinq cents) euros en application des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Article 3 : Le surplus des conclusions du ministre de l'Europe et des affaires étrangères est rejeté.

Article 3 : La présente ordonnance sera notifiée à la société Master Films, au ministre de l'Europe et des affaires étrangères et à la société Léni.

Fait à Paris, le 24 janvier 2024.

Le juge des référés,

J.-F. SIMONNOT

La République mande et ordonne au ministre de l'Europe et des affaires étrangères en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

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