vendredi 10 mai 2024
| Juridiction | Tribunal Administratif de Paris |
| Section | Tribunal Administratif de Paris |
| N° Dossier | TA75-2400580 |
| Type | Décision |
| Avocat requérant | SCP D AVOCATS SAIDJI ET MOREAU |
Vu la procédure suivante :
Par une requête, enregistrée le 9 janvier 2024, Mme C D, représentée par
Me Auvergnas, demande au juge des référés du tribunal :
1°) de prescrire une expertise médicale, au contradictoire de l'Assistance publique - hôpitaux de Paris (AP-HP), de l'Office national d'indemnisation des accidents médicaux, des affections iatrogènes et des infections nosocomiales (ONIAM), de la mutuelle Audiens et de la caisse primaire d'assurance maladie de Paris en vue de déterminer si sa prise en charge et les soins reçus à l'hôpital européen Georges Pompidou (HEGP) lors de sa reconstruction mammaire le 4 janvier 2023 ont été conformes aux données acquises de la science et d'évaluer les préjudices subis ;
2°) de dire que l'expert déposera un pré-rapport.
Elle soutient que dans la perspective d'une action en responsabilité, la conduite d'une expertise est utile afin de déterminer si les soins reçus au sein de l'hôpital européen Georges Pompidou ont été consciencieux, diligents et attentifs, et, dans la négative, d'évaluer les séquelles et préjudices.
Par un mémoire, enregistré le 12 février 2024, l'Office national d'indemnisation des accidents médicaux, des affections iatrogènes et des infections nosocomiales (ONIAM), représenté par le cabinet d'avocats Saidji et Moreau, fait savoir qu'il ne s'oppose pas à la mesure sollicitée, demande au juge de compléter la mission de l'expert selon les termes de son mémoire et d'enjoindre à l'expert de déposer un pré rapport.
Par un mémoire, enregistré le 23 février 2024, l'Assistance publique - hôpitaux de Paris (AP-HP), informe le juge des référés qu'elle ne s'oppose pas à l'expertise sollicitée tout en émettant ses plus expresses protestations et réserves d'usage quant au bienfondé de sa mise en cause, et demande la désignation d'un expert spécialisé en chirurgie plastique.
Vu les autres pièces du dossier.
Vu le code de justice administrative.
Le président du tribunal administratif de Paris a désigné Mme Dhiver pour statuer sur les demandes de référé.
Considérant ce qui suit :
1. Aux termes de l'article R. 532-1 du code de justice administrative : " Le juge des référés peut, sur simple requête et même en l'absence de décision administrative préalable, prescrire toute mesure utile d'expertise ou d'instruction. / () ".
2. Mme D, née le 30 décembre 1947, a présenté en 2018 un carcinome intra canalaire du sein gauche traité par mastectomie partielle et radiothérapie. Une macrobiopsie réalisée le 26 novembre 2022 a mis en évidence un carcinome canalaire in situ de grade intermédiaire avec nécrose, qui a conduit le corps médical de l'hôpital européen Georges Pompidou (HEGP) qui la suivait, à lui proposer une mastectomie totale avec prélèvement de ganglion sentinelle et une reconstruction mammaire immédiate. L'opération s'est déroulée le 4 janvier 2023, à la suite de laquelle Mme D a constaté que l'implant était positionné très haut. Fin janvier 2023, en raison d'une nécrose de la cicatrice, une ablation de la plaque aréolo-mamelonnaire a été réalisée en consultation, puis Mme D a subi une seconde intervention au mois de mai 2023 pour reprise de la reconstruction mammaire gauche et mastopexie du sein droit. Devant d'importantes douleurs et une inflammation du sein, un prélèvement a été effectué qui est revenu positif au Proteus mirabilis et a obligé, outre la prise d'une antibiothérapie, à remplacer la prothèse infectée. L'apparition d'une protubérance inesthétique et douloureuse au-dessus de l'aisselle a nécessité une chirurgie le 9 juin 2023, en retirant l'implant sans que cela n'atténue les douleurs. Le 11 juillet 2023, une IRM a montré un " épaississement fibreux rétro-pectoral avec épanchement liquidien ", sans suite donnée par l'HEGP. Mme D a par suite été prise en charge par l'Institut du sein. Faisant valoir qu'elle souffre à ce jour de douleurs permanentes invalidantes neuropathiques, qu'elle réalise des séances d'acupuncture tous les 15 jours, de la kinésithérapie, est suivie par un psychologue et un psychiatre et est sous anxiolytiques, Mme D, estimant que la responsabilité de l'HEGP est susceptible d'être recherchée en raison des fautes commises et des préjudices qu'elle subit encore, Mme D sollicite la désignation d'un expert.
3. La demande d'expertise entre dans le champ d'application de l'article R. 532-1 du code de justice administrative. Il y a lieu d'y faire droit et de fixer la mission de l'expert comme il est précisé à l'article 1er de la présente ordonnance.
4. L'expert est tenu, entre autres, d'informer les parties de ses constatations, de recueillir leurs dires et d'en faire état dans son rapport. S'il lui est loisible de communiquer aux parties un pré-rapport aux fins de recueillir leurs observations, aucune disposition législative ou réglementaire applicable devant le juge administratif ne permet de lui imposer cette formalité. Par suite, les conclusions des parties tendant à ce que le juge des référés enjoigne à l'expert de déposer un pré rapport doivent être rejetées.
ORDONNE :
Article 1er : Mme B A, (chirurgie plastique) exerçant, clinique de l'Alma, 166 rue de l'Université à Paris (75007) est désignée en qualité d'experte. Elle aura pour mission, en présence de Mme D, l'Assistance publique-hôpitaux de Paris, l'Office national d'indemnisation des accidents médicaux, des affections iatrogènes et des infections nosocomiales (ONIAM), la mutuelle Audiens et la caisse primaire d'assurance maladie de Paris, de :
1°) prendre connaissance de l'intégralité du dossier médical de Mme D lors de sa prise en charge à l'hôpital européen Georges Pompidou (HEGP) et, notamment, de tous documents relatifs au suivi médical, aux actes de soins, et aux diagnostics pratiqués ; convoquer et entendre les parties et tout sachant ; procéder à l'examen sur pièces du dossier médical de Mme D ainsi qu'à son examen clinique ;
2°) décrire l'état de santé de Mme D et les soins et prescriptions antérieurs à son admission à l'HEGP et les conditions dans lesquelles elle a été prise en charge et soignée dans cet établissement ; dire si l'ensemble des gestes ont été conformes aux règles de l'art et sont exempts de tout reproche ; dire si une mastectomie totale avec prélèvement de ganglion sentinelle et une reconstruction mammaire immédiate étaient adaptées à l'état de santé de Mme D ; si les actes chirurgicaux sont conformes aux bonnes pratiques, et si l'ensemble des vérifications ont été réalisées au cours de l'implantation en ce qui concerne le positionnement de la prothèse ; dire si le positionnement estimé " trop haut " de la prothèse allégué par Mme D était détectable et aurait dû dès ce moment faire l'objet d'un re positionnement ; en cas de réponse positive quantifier les préjudices qui en ont découlé ; prendre position sur les chirurgies qui ont été pratiquées ensuite, dire si elles découlent de ce premier acte chirurgical, puis sur l'apparition d'une protubérance " inesthétique et douloureuse " au-dessus de l'aisselle, nécessitant une chirurgie le 9 juin 2023, en retirant l'implant ;
3°) donner son avis sur le point de savoir si les diagnostics établis et les traitements, interventions et soins prodigués et leur suivi ont été consciencieux, attentifs, diligents et conformes aux données acquises de la science, et s'ils étaient adaptés à l'état de Mme D et aux symptômes qu'elle présentait ; donner notamment son avis sur la pertinence des diagnostics des équipes médicales de l'hôpital, et la conformité de la prise en charge de l'intéressée aux règles de l'art et aux données acquises de la science à l'époque des faits ; l'expert précisera les références des données médicales sur lesquelles il se fonde, en retranscrivant au besoin les passages de la littérature scientifique qui lui paraîtraient pertinents ;
4°) de déterminer l'origine du dommage en appréciant, le cas échéant, la part respective prise par les différents facteurs qui y auraient concouru en recherchant, à cet égard, quelle incidence sur la survenance du dommage ont pu avoir la présence d'autres pathologies, l'âge de Mme D ou la prise d'un traitement antérieur particulier ;
5°) donner son avis sur le point de savoir si le ou les manquements éventuellement constatés ont fait perdre à Mme D une chance sérieuse d'éviter les dommages décrits ; donner son avis sur l'ampleur (pourcentage) de la chance perdue par Mme D de voir son état de santé s'améliorer ou d'éviter de le voir se dégrader en raison de ces manquements ;
6°) déterminer le contenu et l'étendue de l'information délivrée à Mme D sur les risques des actes médicaux subis de telle sorte que, pour le cas où un défaut d'information serait relevé, ce manquement puisse être apprécié au regard de l'obligation qui pesait sur les praticiens hospitaliers au moment des faits litigieux ;
7°) de manière générale, donner toutes précisions et informations utiles permettant au tribunal de se prononcer sur les responsabilités et l'importance des préjudices subis par Mme D notamment à raison des souffrances endurées, ainsi que toute information utile à la solution du litige ; évaluer les postes de préjudices sur la nomenclature Dinthilac ;
a°) dire si l'état de Mme D est consolidé ou s'il est susceptible d'amélioration ou de dégradation ; proposer, si possible, une date de consolidation de l'état de l'intéressée en fixant notamment la période d'incapacité temporaire et le taux de celle-ci, ainsi que le taux d'incapacité permanente partielle ; si son état de santé n'est pas consolidé proposer le cas échéant une nouvelle date d'expertise ;
b°) donner son avis sur les dépenses de santé rendues nécessaires par l'état de
Mme D en lien avec les faits en litige ; préciser, dans le cas où certaines hospitalisations ou certains achats de produits pharmaceutiques ne seraient pas tout entiers imputables au dommage litigieux, dans quelle proportion ils peuvent être rattachés à ce dernier ;
c°) indiquer si et dans quelle mesure l'assistance, constante ou occasionnelle, d'une tierce personne a été ou est nécessaire à Mme D en raison du dommage litigieux, pour accomplir les actes de la vie quotidienne ; quantifier le volume horaire, la fréquence et le type d'aide nécessaire (médicalisée / non médicalisée), et dire jusqu'à quelle échéance cette aide éventuelle est requise ; préciser les autres frais liés au handicap dont la nécessité résulterait du dommage ;
d°) déterminer l'incidence professionnelle ainsi que les autres dépenses liées au dommage corporel ;
e°) décrire et évaluer les souffrances physiques, psychiques ou morales subies en lien avec les faits en litige ;
f°) évaluer le préjudice esthétique, le préjudice d'agrément, le préjudice sexuel ;
8°) en ce qui concerne l'infection à Proteus mirabilis :
a°) indiquer si Mme D était porteuse d'une infection antérieurement à sa prise en charge au centre hospitalier ou si elle présentait des facteurs favorisant la survenue ou le développement de cette infection ; préciser à quelle date ont été constatés les premiers signes d'infection, a été posé le diagnostic et a été mise en œuvre la thérapeutique ; identifier la cause de l'infection, en indiquant notamment si cette dernière résulte du séjour hospitalier de Mme D ou si cette cause est extérieure et étrangère à l'hospitalisation ;
b°) préciser si un ou plusieurs manquements aux obligations posées par la réglementation en matière de lutte contre les infections nosocomiales peuvent être relevés à l'encontre de l'hôpital, notamment si les protocoles applicables ont bien été respectés en l'espèce et si les règles de traçabilité ont, à cet effet, été respectées ;
c°) donner son avis sur le point de savoir si la prise en charge diagnostique et thérapeutique de cette infection a été conforme aux règles de l'art et aux données acquises de la science médicale à l'époque des faits en litige ; dans la négative, donner tous éléments permettant de déterminer la chance qu'a perdue Mme D du fait de manquements commis dans la prise en charge de l'infection, d'échapper aux dommages qui ont résulté de celle-ci, et quantifier précisément :
) la probabilité avec laquelle Mme D aurait subi les mêmes dommages si la prise en charge avait été exempte de manquement ;
) la probabilité qu'avait Mme D de subir, du fait des manquements commis en l'espèce, les dommages dont elle a été effectivement atteinte, au regard des statistiques relatives aux patients placés dans des situations analogues, c'est-à-dire subissant les mêmes manquements dans leur prise en charge ;
9°) donner au tribunal tous autres éléments d'information nécessaires à la réparation de l'intégralité du préjudice subi par Mme D à raison des faits en litige.
Article 2 : Préalablement à toute opération, l'experte prêtera serment dans les formes prévues à l'article R. 621-3 du code de justice administrative.
Article 3 : L'experte remplira sa mission dans les conditions prévues par les articles
R. 621-2 à R. 621-14 du code de justice administrative. Il ne pourra recourir à un sapiteur sans l'autorisation préalable du président du tribunal administratif.
Article 4 : A la demande du tribunal ou à son initiative, l'experte pourra, avec l'accord des parties, conduire une médiation dans les conditions prévues à l'article R. 621-1 du code de justice administrative.
Article 5 : L'experte déposera son rapport au greffe du tribunal, au plus tard le 12 novembre 2024, par le biais de la plateforme prévue à cet effet, accompagné de l'état de ses vacations, frais et débours.
Article 6 : L'experte notifiera les copies de son rapport aux parties intéressées telles que précisées à l'article 8 de la présente ordonnance, dans les conditions prévues à l'article R. 621-9 du code de justice administrative. Avec leur accord, cette notification pourra s'opérer par voie électronique dans les conditions prévues à l'article R. 621-7-3 du même code.
Article 7 : Le surplus des conclusions des parties est rejeté.
Article 8 : La présente ordonnance sera notifiée à Mme C D, à l'Assistance publique - hôpitaux de Paris, à l'Office national d'indemnisation des accidents médicaux, des affections iatrogènes et des infections nosocomiales, à la mutuelle Audiens, à la caisse primaire d'assurance maladie de Paris et à Mme B A, experte.
Fait à Paris, le 10 mai 2024.
La juge des référés,
M. DHIVER
La République mande et ordonne à la ministre du travail, de la santé et des solidarités ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.
N°2400580/11-6