mercredi 17 janvier 2024
| Juridiction | Tribunal Administratif de Paris |
| Section | Tribunal Administratif de Paris |
| N° Dossier | TA75-2400808 |
| Type | Ordonnance |
| Avocat requérant | FALALA |
Vu la procédure suivante :
Par une requête et une pièce complémentaire, enregistrées le 12 janvier et le 14 janvier 2024, Mme F E, M. A C et Mme B E, représentés par Me Caillet, demandent au juge des référés sur le fondement des dispositions de l'article L. 521-2 du code de justice administrative :
1°) d'admettre Mme F E au bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire ;
2°) d'enjoindre au préfet de la région d'Ile-de-France, préfet de Paris, de leur proposer une solution d'hébergement pérenne adaptée à la situation familiale, dans un délai de 12 heures à compter de la notification de l'ordonnance à intervenir, sous astreinte de 600 euros par jour de retard ;
3°) de mettre à la charge de l'Etat une somme de 1 500 euros à verser à leur conseil au titre des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991, ou à eux-mêmes en cas de rejet de la demande d'aide juridictionnelle.
Ils soutiennent que :
- l'urgence de leur situation est avérée dès lors qu'ils vivent dans la rue, avec les six autres enfants mineurs de Mme F E et frères et sœurs de Mme B E, en situation d'errance ;
- la carence de l'administration à les prendre en charge porte une atteinte grave et manifestement illégale au droit à l'hébergement d'urgence, à l'intérêt supérieur de l'enfant ainsi qu'au droit de ne pas être soumis à des traitements inhumains et dégradants.
Par un mémoire en défense, enregistré le 15 janvier 2024, le préfet de la région Ile-de-France, préfet de Paris, représenté par Me Falala, conclut au rejet de la requête.
Il soutient que l'atteinte grave et manifestement illégale au droit à l'hébergement d'urgence n'est pas établie dès lors que la carence de l'Etat n'est pas caractérisée alors, en outre, que la famille dispose de revenus et ne se trouve pas au nombre des famille les plus vulnérables.
Vu les autres pièces du dossier.
Vu :
- la convention internationale relative aux droits de l'enfant ;
- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;
- la charte des droits fondamentaux de l'Union européenne ;
- le code de l'action sociale et des familles ;
- la loi n°91-647 du 10 juillet 1991 ;
- le code de justice administrative.
Le président du tribunal a désigné M. D pour statuer sur les demandes de référé.
Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.
Au cours de l'audience publique tenue en présence de Mme Heeralall, greffière d'audience, M. D a lu son rapport et entendu :
-Les observations de Me Caillet, représentant Mme F E, M. A C et Mme B E,
-Les observations de Me Gorse, substituant Me Falala, représentant le préfet de la région Ile-de-France, préfet de Paris.
La clôture de l'instruction a été prononcée à l'issue de l'audience.
Une note en délibéré, enregistrée le 15 janvier 2024 à 18 heures 35, a été présentée pour les requérants.
Considérant ce qui suit :
Sur la demande d'aide juridictionnelle provisoire :
1. Aux termes de l'article 20 de la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique : " Dans les cas d'urgence, sous réserve de l'application des règles relatives aux commissions ou désignations d'office, l'admission provisoire à l'aide juridictionnelle peut être prononcée () par la juridiction compétente ou son président " et aux termes de l'article 62 du décret n° 91-1266 du 19 décembre 1991 portant application de la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique : " L'admission provisoire est demandée sans forme () au président de la juridiction saisie ".
2. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, de prononcer, en application de ces dispositions, l'admission provisoire de Mme F E à l'aide juridictionnelle.
Sur les conclusions présentées au titre de l'article L. 521-2 du code de justice administrative :
3. Aux termes de l'article L. 521-2 du code de justice administrative : " Saisi d'une demande en ce sens justifiée par l'urgence, le juge des référés peut ordonner toutes mesures nécessaires à la sauvegarde d'une liberté fondamentale à laquelle une personne morale de droit public ou un organisme de droit privé chargé de la gestion d'un service public aurait porté, dans l'exercice d'un de ses pouvoirs, une atteinte grave et manifestement illégale. Le juge des référés se prononce dans un délai de quarante-huit heures. ". Aux termes de l'article L. 522-1 de ce code : " Le juge des référés statue au terme d'une procédure contradictoire écrite ou orale. Lorsqu'il lui est demandé de prononcer les mesures visées aux articles L. 521-1 et L. 521-2, de les modifier ou d'y mettre fin, il informe sans délai les parties de la date et de l'heure de l'audience publique ()
4. Aux termes de l'article L. 345-2-2 du code de l'action sociale et des familles : " Toute personne sans abri en situation de détresse médicale, psychique ou sociale a accès, à tout moment, à un dispositif d'hébergement d'urgence. / Cet hébergement d'urgence doit lui permettre, dans des conditions d'accueil conformes à la dignité de la personne humaine et garantissant la sécurité des biens et des personnes, de bénéficier de prestations assurant le gîte, le couvert et l'hygiène, une première évaluation médicale, psychique et sociale, réalisée au sein de la structure d'hébergement ou, par convention, par des professionnels ou des organismes extérieurs et d'être orientée vers tout professionnel ou toute structure susceptibles de lui apporter l'aide justifiée par son état, notamment un centre d'hébergement et de réinsertion sociale, un hébergement de stabilisation, une pension de famille, un logement-foyer, un établissement pour personnes âgées dépendantes, un lit halte soins santé ou un service hospitalier. () ". Aux termes de l'article L. 345-2-3 de ce code : " Toute personne accueillie dans une structure d'hébergement d'urgence doit pouvoir y bénéficier d'un accompagnement personnalisé et y demeurer, dès lors qu'elle le souhaite, jusqu'à ce qu'une orientation lui soit proposée Cette orientation est effectuée vers une structure d'hébergement stable ou de soins, ou vers un logement, adaptés à sa situation ".
5. Il appartient aux autorités de l'Etat, sur le fondement des dispositions citées au point précèdent, de mettre en œuvre le droit à l'hébergement d'urgence reconnu par la loi à toute personne sans abri qui se trouve en situation de détresse médicale, psychique ou sociale. Une carence caractérisée dans l'accomplissement de cette mission peut faire apparaître, pour l'application de l'article L. 521-2 du code de justice administrative, une atteinte grave et manifestement illégale à une liberté fondamentale lorsqu'elle entraîne des conséquences graves pour la personne intéressée. Il incombe au juge des référés d'apprécier dans chaque cas les diligences accomplies par l'administration en tenant compte des moyens dont elle dispose ainsi que de l'âge, de l'état de la santé et de la situation de famille de la personne intéressée.
6. Il résulte de l'instruction que Mme F E, avec ses six enfants mineurs, a fille majeure Mme B E et M. C se trouvent sans abri, depuis le 30 mars 2022, et n'étant hébergés que ponctuellement et sans continuité, sont obligés de dormir dans la rue malgré les demandes de prise en charge faites auprès du service intégré d'accueil et d'orientation (SIAO), en dernier lieu, au mois de janvier 2024. D'une part, pour ce qui concerne Mme F E et ses six enfants mineurs, le préfet de la région Ile-de-France, préfet de Paris fait valoir qu'elle perçoit un salaire net de 868 euros et 2 500 euros de prestations sociales servies par la caisse d'allocations familiales, ainsi, la requérante et sa famille ne sont pas placés au nombre de personnes les plus vulnérables. Toutefois, Mme B E ne bénéficie que d'un contrat à durée déterminée conclut le 21 août 2023 et dont le terme est fixé le 20 février 2024, dans le cadre d'un contrat d'insertion auprès d'Emmaüs Défi pour lequel son salaire net oscille entre 0 et 868, 15 euros par mois. La précarité de son emploi et la faible part que représente les revenus qu'elle se procure par l'exercice d'une activité professionnelle dans les ressources de la famille, ne lui permettent pas de prétendre à l'accès à la location dans le parc privé d'un logement d'une surface minimale correspondant à la composition de la famille, compte tenu du montant des loyers dans la région Ile-de-France et des exigences des bailleurs priés en matière de revenus. D'autre part, si le préfet de la région Ile-de-France, préfet de Paris conteste le fait que Mme B E et M. C, vivant auprès de Mme F E, seraient tous deux dépourvus de ressources et ainsi dans un état de précarité sociale, il n'apporte à l'instance pas d'éléments de nature à contredire les écritures des requérants. En outre, trois des enfants mineurs sont scolarisés à l'école élémentaire, dont l'un âgé de 11 ans est atteint d'un handicap reconnu par la maison départementale des personnes handicapées du département de la Seine-Saint-Denis et a été décidé pour lui une orientation vers une unité localisée pour l'inclusion scolaire et a attribué, subsidiairement en cas d'absence de place disponible dans une telle unité, une aide humaine mutualisée aux élèves handicapés. Enfin, comme il a été dit et admis par les parties à l'audience, des démarches ont bien été effectuées par la famille auprès du SIAO. Dans ces conditions, même si F E et M. C ne sont pas dans un état de détresse absolue, ils sont sans aucun doute possible parmi les personnes les plus vulnérables. Dès lors, dans les circonstances de l'espèce, la situation des requérants fait apparaître, pour l'application de l'article L. 521-2 du code de justice administrative et au vu des dispositions citées au point 4, une atteinte grave et manifestement illégale au droit à l'hébergement d'urgence des requérants.
7. Il résulte de tout ce qui précède qu'il y a lieu d'enjoindre au préfet de la région Ile-de-France, préfet de Paris de faire procéder à l'hébergement d'urgence de Mme F E, de ses six enfants mineurs, de sa fille majeure, Mme B E et de M. C dans les conditions des articles L. 345-2-2 et L. 345-2-3 du code de l'action sociale et des familles, dans le délai de deux jours à compter de la notification de l'ordonnance, sans qu'il y ait lieu, à cette étape, d'assortir cette injonction d'une astreinte.
Sur les conclusions présentées au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative:
8. Mme F E est admise provisoirement au bénéfice de l'aide juridictionnelle. Toutefois, dans les circonstances de l'espèce, il n'y a pas lieu de faire application des dispositins combinés de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de article 37 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique. Pour le cas où Mme F E ne serait pas admise définitivement au bénéfice de l'aide juridictionnelle, l'Etat lui versera la somme de 800 euros directement sur le seul fondement de l'article L 761-1 du code de justice administrative.
O R D O N N E :
Article 1er : Mme F E est admise provisoirement au bénéfice de l'aide juridictionnelle.
Article 2 : Il est enjoint au préfet de la région Ile-de-France, préfet de Paris de faire procéder à l'hébergement d'urgence de Mme F E, de ses six enfants mineurs, de Mme B E et de M. A C, dans les conditions des articles L. 345-2-2 et L. 345-2-3 du code de l'action sociale et des familles, dans le délai de deux jours à compter de la notification de l'ordonnance.
Article 3 : Les conclusions tendant à application des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique sont rejetées. Pour le cas où Mme F E ne serait admise définitivement au bénéfice de l'aide juridictionnelle, l'Etat lui vesera directement la somme de 800 euros sur le seul fondement de l'article L 761-1 du code de justice administrative.
Article 4: Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.
Article 5 : La présente ordonnance sera notifiée à Mme F E, à M. A C, à Mme B E, à la ministre du travail, de la santé et des solidarités et à Me Caillet.
Copie en sera adressée au préfet de la région Ile-de-France, préfet de Paris.
Fait à Paris, le 17 janvier 2024.
Le juge des référés,
J.-F. D
La République mande et ordonne à la ministre du travail, de la santé et des solidarités en ce qui la concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision./9