vendredi 2 février 2024
| Juridiction | Tribunal Administratif de Paris |
| Section | Tribunal Administratif de Paris |
| N° Dossier | TA75-2400973 |
| Type | Décision |
| Avocat requérant | DE SEZE |
Vu la procédure suivante :
Par une requête, enregistrée le 15 janvier 2024, Mme A B, représentée par Me de Seze, demande au juge des référés :
1°) de lui accorder le bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire ;
2°) d'ordonner, sur le fondement des dispositions de l'article L. 521-1 du code de justice administrative, la suspension de la décision du 30 novembre 2023 par laquelle l'Office français de l'immigration et de l'intégration, OFII, lui a refusé le bénéfice des conditions matérielles d'accueil.
3°) d'enjoindre au directeur de l'OFII de Paris de lui accorder les conditions matérielles d'accueil dans un délai de 15 jours à compter de la notification de la décision à intervenir, sous astreinte de 50 euros par jour de retard et ce depuis leur cessation ;
4°) de mettre à la charge de l'Office français de l'immigration et de l'intégration une somme de 1 500 euros à verser à son conseil au titre des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991 modifiée relative à l'aide juridique.
Elle soutient que :
Sur l'urgence :
-elle est en grande situation de vulnérabilité et de précarité et présente de nombreuses pathologies médicales graves ;
Sur le doute sérieux quant à la légalité de la décision attaquée :
-la décision attaquée n'est pas motivée et est entachée d'un défaut d'examen sérieux ;
-elle est entachée d'erreur de droit et d'une erreur manifeste d'appréciation dès lors que sa vulnérabilité n'a pas été prise en compte ; aucun certificat médical confidentiel n'a été délivré à la requérante, et ce alors qu'elle avait indiqué souffrir de problèmes de santé lors de son entretien à l'OFII ;
- la procédure est irrégulière en raison de l'absence de formation spécifique de l'agent ayant mené l'entretien de vulnérabilité ;
- le contenu de ce questionnaire, tel qu'il fut fixé par règlement, ne permet d'aucune façon d'apprécier la vulnérabilité d'un demandeur d'asile en respect des dispositions précitées ;
- l'article L551-10 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile a été méconnu, la requérante n'ayant pas été informée conformément à ces dispositions ;
-elle n'a pas été informée par l'OFII de la possibilité de bénéficier d'un examen de santé gratuit ;
-la décision attaquée est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation et elle dispose d'un motif légitime pour avoir déposé tardivement sa demande d'asile ;
-elle est entachée d'une erreur de fait dès lors qu'elle justifie bien d'un motif légitime quant à la tardiveté de sa demande d'asile.
Par un mémoire en défense, enregistré le 29 janvier 2024, l'Office français de l'immigration et de l'intégration conclut au rejet de la requête.
Il soutient que la condition d'urgence n'est pas remplie dès lors que la requérante s'est elle-même placée dans la situation d'urgence qu'elle invoque ayant enregistré sa demande d'asile tardivement 90 jours après la date d'entrée en France et qu'il n'y a aucun doute sérieux quant à la légalité de la décision attaquée.
Vu :
- les autres pièces du dossier ;
- la requête enregistrée sous le numéro 2400972 par laquelle Mme B demande l'annulation de la décision attaquée.
Vu :
- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;
- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;
- le code de justice administrative.
Le président du tribunal a désigné Mme Evgénas pour statuer sur les demandes de référé.
Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.
Au cours de l'audience publique tenue, le 29 janvier 2024, en présence de M. Boucher, greffier d'audience, Mme Evgénas a lu son rapport et entendu les observations de Me de Seze pour Mme A B, présente, qui reprend et développe les moyens de la requête.
La clôture de l'instruction a été prononcée à l'issue de l'audience.
Considérant ce qui suit :
1. Mme A B, née le 2 décembre 1976, de nationalité congolaise (Congo-Brazzaville) est entrée en France le 31 décembre 2022. Elle a déposé sa demande d'asile le 29 novembre 2023. Elle demande au juge des référés d'ordonner, sur le fondement des dispositions de l'article L. 521-1 du code de justice administrative, la suspension de la décision du 30 novembre 2023 par laquelle l'Office français de l'immigration et de l'intégration, OFII, lui a refusé le bénéfice des conditions matérielles d'accueil au motif qu'elle avait déposé sa demande d'asile plus de 90 jours après son entrée sur le territoire. Le 11 janvier 2024, elle a formé un recours administratif préalable obligatoire devant l'OFII.
Sur l'admission provisoire à l'aide juridictionnelle :
2. Aux termes de l'article 20 de la loi du 10 juillet 1991 : " Dans les cas d'urgence (), l'admission provisoire à l'aide juridictionnelle peut être prononcée soit par le président du bureau ou de la section compétente du bureau d'aide juridictionnelle, soit par la juridiction compétente ou son président ".
3. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, de prononcer, en application des dispositions citées ci-dessus, l'admission provisoire de Mme B au bénéfice de l'aide juridictionnelle.
Sur les conclusions présentées au titre de l'article L. 521-1 du code de justice administrative :
4. Aux termes de l'article L. 521-1 du code de justice administrative : " Quand une décision administrative, même de rejet, fait l'objet d'une requête en annulation ou en réformation, le juge des référés, saisi d'une demande en ce sens, peut ordonner la suspension de l'exécution de cette décision, ou de certains de ses effets, lorsque l'urgence le justifie et qu'il est fait état d'un moyen propre à créer, en l'état de l'instruction, un doute sérieux quant à la légalité de la décision () ".
En ce qui concerne l'urgence :
5. Il résulte des dispositions précitées que la condition d'urgence à laquelle est subordonné le prononcé d'une mesure de suspension doit être regardée comme remplie lorsque la décision contestée préjudicie de manière suffisamment grave et immédiate à un intérêt public, à la situation du requérant ou aux intérêts qu'il entend défendre.
6. En l'espèce, la décision refusant à Mme B le bénéfice des conditions matérielles d'accueil la place dans une situation de grande précarité en la privant d'un hébergement et de l'allocation de demandeur d'asile alors qu'il ressort des pièces médicales produites au dossier qu'elle souffre d'une pathologie chronique grave mettant en jeu son pronostic vital comme l'indique le certificat du 22 janvier 2024 de l'hôpital de la Pitié Salpetrière. Dans ces conditions, la condition d'urgence au sens de l'article L. 521-1 du code de justice administrative doit être regardée comme remplie.
En ce qui concerne le doute sérieux quant à la légalité de la décision attaquée :
7. Aux termes de l'article L. 551-15 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Les conditions matérielles d'accueil peuvent être refusées, totalement ou partiellement, au demandeur dans les cas suivants : () / 4° Il n'a pas sollicité l'asile, sans motif légitime, dans le délai prévu au 3° de l'article L. 531-27. / La décision de refus des conditions matérielles d'accueil prise en application du présent article est écrite et motivée. Elle prend en compte la vulnérabilité du demandeur. " Aux termes de l'article L. 522-3 de ce code : " L'évaluation de la vulnérabilité vise, en particulier, à identifier les mineurs, les mineurs non accompagnés, les personnes en situation de handicap, les personnes âgées, les femmes enceintes, les parents isolés accompagnés d'enfants mineurs, les victimes de la traite des êtres humains, les personnes atteintes de maladies graves, les personnes souffrant de troubles mentaux et les personnes qui ont subi des tortures, des viols ou d'autres formes graves de violence psychologique, physique ou sexuelle, telles que des mutilations sexuelles féminines. " .
8. Il ressort des pièces du dossier, notamment de la décision attaquée du 30 novembre 2023, que, pour refuser à Mme B le bénéfice des conditions matérielles d'accueil, l'OFII s'est fondé sur le fait qu'elle n'a pas sollicité l'asile, sans motif légitime, dans le délai de 90 jours prévu par les dispositions du 3° de l'article L. 531-27 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile. Toutefois, il ressort des pièces du dossier que la requérante, entrée sur le territoire le 31 décembre 2022 et qui a découvert ses pathologies lors de son entrée en France a fait l'objet au cours de l'année 2023 d'une prise en charge médicale entrainant un suivi médical et psychologique mensuel important comme l'atteste la note sociale du 15 janvier 2024 produite au dossier. Dans ces conditions, en l'état de l'instruction les moyens tirés de l'erreur de droit commise par l'OFII au regard des dispositions de l'article L. 551-15 du code précité en retenant qu'elle ne justifiait pas d'un motif légitime et qu'elle ne présentait pas une situation de vulnérabilité particulière alors qu'elle est isolée, sans ressources et souffrant de pathologies graves mettant en jeu son pronostic vital sont de nature, en l'état de l'instruction, à créer un doute sérieux quant à la légalité de la décision attaquée.
9. Il résulte de ce qui précède que, sans qu'il soit besoin de statuer sur les autres moyens de la requête, il y a lieu de suspendre l'exécution de la décision de l'OFII du 30 novembre 2023 refusant le bénéfice des conditions matérielles d'accueil au profit de Mme B.
Sur les conclusions à fin d'injonction :
10. La présente ordonnance, qui suspend l'exécution de la décision contestée, implique seulement mais nécessairement que l'OFII procède au réexamen des conditions matérielles d'accueil au bénéfice de Mme B. Il est enjoint à l'OFII d'y procéder dans un délai de huit jours à compter de la notification de la présente ordonnance. Il n'y a pas lieu, dans les circonstances de l'espèce, d'assortir cette injonction d'une astreinte.
Sur les frais liés au litige :
11. Mme B étant admise provisoirement à l'aide juridictionnelle, son conseil peut se prévaloir des dispositions des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, sous réserve que Me de Seze, conseil de Mme B, renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'Etat et sous réserve de l'admission définitive de son client à l'aide juridictionnelle, de mettre à la charge de l'OFII le versement à Me de Seze de la somme de 1 000 euros. Dans le cas où l'aide juridictionnelle ne serait pas accordée à Mme B par le bureau d'aide juridictionnelle, la somme de 1 000 euros lui sera versée en application des dispositions de l'article L.761-1 du code de justice administrative.
O R D O N N E :
Article 1er : Mme B est admise au bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire.
Article 2 : L'exécution de la décision de l'Office français de l'immigration et de l'intégration en date du 30 novembre 2023 est suspendue.
Article 3 : Il est enjoint à l'Office français de l'immigration et de l'intégration de procéder au réexamen des conditions matérielles d'accueil au bénéfice de Mme B, dans un délai de huit jours à compter de la notification de la présente ordonnance.
Article 4 : L'Office français de l'immigration et de l'intégration versera à Me de Seze, sous réserve qu'il renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'Etat, la somme de 1 000 euros en application des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991. Dans le cas où l'aide juridictionnelle ne serait pas accordée à Mme A B, l'Office français de l'immigration et de l'intégration lui versera la somme de 1 000 euros sur le fondement de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.
Article 5 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.
Article 6 : La présente ordonnance sera notifiée à Mme A B, à Me de Seze et au directeur général de l'Office français de l'immigration et de l'intégration.
Copie sera adressée au bureau d'aide juridictionnelle
Fait à Paris, le 2 février 2024 .
La juge des référés,
J. EVGENAS
La République mande et ordonne au ministre de l'intérieur et des outre-mer en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.