mercredi 27 mars 2024
| Juridiction | Tribunal Administratif de Paris |
| Section | Tribunal Administratif de Paris |
| N° Dossier | TA75-2401031 |
| Type | Décision |
| Publication | C |
| Formation | 1re Section - 3e Chambre - OQTF 6 sem. |
| Avocat requérant | DIALLO |
Vu la procédure suivante :
Par une ordonnance en date du 11 janvier 2024, enregistrée le 17 janvier 2024 au greffe du tribunal, le premier vice-président du tribunal administratif de Montreuil a transmis au tribunal, en application de l'article R. 351-3 du code de justice administrative, la requête présentée par M. A E.
Par cette requête, enregistrée au greffe du tribunal de Montreuil le 9 janvier 2024, M. A E, représenté par Me Diallo, demande au tribunal :
1°) d'annuler l'arrêté du 7 janvier 2024 par lequel le préfet de la Seine-Saint-Denis l'a obligé à quitter le territoire français sans délai, a prononcé le pays à destination duquel il pourra être reconduit et a prononcé à son encontre une interdiction de retour sur le territoire français d'une durée de vingt-quatre mois ;
2°) de mettre à la charge de l'Etat une somme de 1 500 euros au titre des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.
Il soutient que :
S'agissant de la décision portant refus d'octroi d'un titre de séjour :
- la décision attaquée est entachée d'un défaut de motivation ;
- elle a été prise par une autorité incompétente ;
- elle est entachée d'une erreur d'appréciation et méconnaît les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme ;
- s'il est vrai qu'il a eu un comportement violent, il convient de tenir compte de ce que ce comportement n'était pas destiné à sa compagne qui n'a en outre pas porté plainte, qu'il se trouve sous traitement médical et qu'il ne dispose plus d'attache familiale au Maroc ;
- il justifie de circonstances humanitaires devant lui ouvrir droit à un titre de séjour sur le fondement de l'article L. 313-14 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;
- le motif tiré de l'absence de régularité de son séjour ne résulte d'aucune disposition du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile et est contraire à la jurisprudence communautaire.
S'agissant de la décision portant obligation de quitter le territoire français sans délai :
- la décision attaquée est insuffisamment motivée ;
- elle est illégale en tant qu'elle ne se prononce pas sur le délai de départ approprié compte tenu des circonstances propres à sa situation, conformément aux dispositions de la directive 2008/115/CE du Parlement européen et du Conseil.
Par un mémoire en défense, enregistré le 1er mars 2024, le préfet de la Seine-Saint-Denis conclut au non-lieu à statuer et au rejet des conclusions présentées au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.
Il soutient que M. E a formé un autre recours contre le même arrêté devant le tribunal administratif de Montreuil.
Par courrier en date du 26 février 2024, les parties ont été informées, en application des dispositions de l'article R. 611-7 du code de justice administrative, de ce que le jugement était susceptible d'être fondé sur un moyen relevé d'office, tiré de l'irrecevabilité des conclusions aux fins d'annulation de la décision portant refus d'octroi d'un titre de séjour, en raison de l'inexistence de cette décision.
Vu les autres pièces du dossier ;
Vu :
- la directive 2008/115/CE du Parlement européen et du Conseil ;
- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;
- le code de justice administrative.
Le président du tribunal a désigné M. C, en application des dispositions de l'article R. 776-15 du code de justice administrative.
Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.
Au cours de l'audience publique, tenue le 5 mars 2024, M. C a lu son rapport.
La clôture de l'instruction a été prononcée à l'issue de l'audience.
Considérant ce qui suit :
1. M. E, ressortissant marocain né le 22 novembre 1994 à Tsahara, est entré en France le 13 août 2022 selon ses déclarations. Par un arrêté en date du 7 janvier 2024, le préfet de la Seine-Saint-Denis a obligé M. E à quitter le territoire français sans délai, a fixé le pays à destination duquel il pourra être reconduit et a prononcé à son encontre une interdiction de retour sur le territoire français d'une durée de vingt-quatre mois. Par la requête susvisée, M. E demande l'annulation de cet arrêté.
Sur le non-lieu à statuer :
2. Le préfet de la Seine-Saint-Denis soutient qu'une cause de non-lieu est intervenue en cours d'instance dès lors que le requérant a formé un recours contre le même arrêté enregistré au tribunal administratif de Montreuil. Toutefois, cette circonstance n'est, en elle-même, pas susceptible de faire perdre leurs objets aux conclusions de la présente requête.
Sur les conclusions à fin d'annulation du refus de titre de séjour :
En ce qui concerne le refus de titre de séjour :
3. Il ressort des mentions de l'arrêté attaqué que celui-ci porte, pour M. E, obligation de quitter sans délai le territoire français, désignation du pays de destination et interdiction de retour sur le territoire français d'une durée de vingt-quatre mois. Cet arrêté n'a toutefois pas pour objet de refuser à l'intéressé la délivrance d'un titre de séjour. En outre, et en tout état de cause, si M. E se prévaut de ce que sa compagne a introduit une demande d'asile en France, il n'établit ni même n'allègue avoir déposé de demande de titre de séjour à la date de la décision attaquée. Ainsi, eu égard à ces éléments, les conclusions à fin d'annulation de l'arrêté du préfet de la Seine-Saint-Denis n°9303539178 du 7 janvier 2024 présentées par M. E, en tant qu'elles sont dirigées contre une décision de refus de délivrance d'un titre de séjour, inexistante, doivent être rejetées comme irrecevables.
En ce qui concerne la décision portant obligation de quitter le territoire français :
4. En premier lieu, aux termes de l'article L. 613-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " La décision portant obligation de quitter le territoire français est motivée. "
5. L'arrêté attaqué, en tant qu'il oblige M. E à quitter le territoire français, mentionne que l'intéressé n'a pas été en mesure de justifier être entré régulièrement sur le territoire français, qu'il n'est pas titulaire d'un titre de séjour en cours de validité et qu'il n'a effectué aucune démarche démontrant sa volonté de régulariser sa situation au regard du droit au séjour. Si le préfet de la Seine-Saint-Denis s'est borné à viser l'article L. 611-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, ce rappel des faits permet de connaître les considérations de droit ayant constitué le fondement de l'obligation de quitter le territoire français attaquée, à savoir la circonstance que l'étranger, ne pouvant justifier être entré régulièrement sur le territoire français, s'y est maintenu sans être titulaire d'un titre de séjour en cours de validité, lequel cas est prévu par les dispositions du 1° de l'article L. 611-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile. Dans ces conditions, le moyen tiré de l'insuffisance de motivation de la décision faisant obligation à M. E de quitter le territoire français doit être écarté.
6. En deuxième lieu, à supposer que le moyen tiré de l'incompétence de l'auteur de l'arrêté attaqué puisse être regardé comme dirigé contre la décision par laquelle le préfet de la Seine-Saint-Denis a obligé M. E à quitter le territoire français, cet arrêté a été signé par M. B F, attaché principal d'administration de l'Etat et adjoint à la cheffe du bureau de l'asile, bénéficiant d'une délégation de signature du préfet de la Seine-Saint-Denis en vertu d'un arrêté n° 2023-3625 du 27 novembre 2023, régulièrement publié. Le moyen tiré de l'incompétence dont seraient entachées les décisions attaquées doit par suite être écarté.
7. En troisième lieu, d'une part, aux termes de l'article L. 611-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'autorité administrative peut obliger un étranger à quitter le territoire français lorsqu'il se trouve dans les cas suivants : / 1° L'étranger, ne pouvant justifier être entré régulièrement sur le territoire français, s'y est maintenu sans être titulaire d'un titre de séjour en cours de validité ". D'autre part, aux termes de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme : " 1. Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance. / 2. Il ne peut y avoir ingérence d'une autorité publique dans l'exercice de ce droit que pour autant que cette ingérence est prévue par la loi et qu'elle constitue une mesure qui, dans une société démocratique, est nécessaire à la sécurité nationale, à la sûreté publique, au bien-être économique du pays, à la défense de l'ordre et à la prévention des infractions pénales, à la protection de la santé ou de la morale, ou à la protection des droits et libertés d'autrui ".
8. Il ressort des termes mêmes de la décision par laquelle le préfet de la Seine-Saint-Denis a obligé M. E à quitter le territoire français que celle-ci est fondée sur le motif, correspondant aux dispositions du 1° de l'article L. 611-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, tiré de ce que l'intéressé, ne justifiant pas être entré régulièrement sur le territoire français, s'y est maintenu sans être titulaire d'un titre de séjour. Dans ces conditions, M. E, qui ne conteste pas ces motifs, ne saurait utilement soutenir, pour contester la légalité de cette décision, que sa présence sur le territoire français ne constitue pas une menace à l'ordre public. En outre, si M. E soutient que son frère réside en France, qu'il ne dispose plus d'attaches dans son pays d'origine, après le décès de ses parents, qu'il se trouve dans une situation de précarité et qu'il souffre d'un état dépressif, il n'apporte aucun commencement de preuve au soutien de ses allégations. Par ailleurs, M. E, qui se prévaut d'une présence sur le territoire français depuis le 13 août 2022, soutient qu'il vit en concubinage avec sa compagne, qu'il ne nomme pas, qui a introduit une demande d'asile. Toutefois, et alors que l'intéressé se borne à produire une attestation de demande d'asile enregistrée au nom de Mme D, il ressort du procès-verbal d'audition en date du 7 janvier 2024 produit par le préfet de la Seine-Saint-Denis que M. E indiquait ne pouvoir justifier d'aucune adresse en France. Dans ces conditions, et à supposer que les moyens tirés de l'erreur d'appréciation, de la méconnaissance de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et de ce que le préfet de la Seine-Saint-Denis ne pouvait fonder sa décision sur l'absence de régularité de son séjour soulevés par M. E puissent être regardés comme dirigés contre la décision par laquelle le préfet de la Seine-Saint-Denis l'a obligé à quitter le territoire français, ceux-ci doivent être écartés.
9. En quatrième lieu, aux termes de l'article L. 435-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, remplaçant les dispositions de l'article L. 313-14 du même code, en vigueur avant le 1er mai 2021 : " L'étranger dont l'admission au séjour répond à des considérations humanitaires ou se justifie au regard des motifs exceptionnels qu'il fait valoir peut se voir délivrer une carte de séjour temporaire portant la mention " salarié ", " travailleur temporaire " ou " vie privée et familiale ", sans que soit opposable la condition prévue à l'article L. 412-1. "
10. Lorsque la loi prescrit l'attribution de plein droit d'un titre de séjour à un étranger, cette circonstance fait obstacle à ce qu'il puisse légalement être l'objet d'une mesure d'obligation de quitter le territoire français. Tel n'est pas le cas de la mise en œuvre de l'article L. 435-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, lequel ne prescrit pas la délivrance d'un titre de plein droit mais laisse à l'administration un large pouvoir pour apprécier si l'admission au séjour d'un étranger répond à des considérations humanitaires ou si elle se justifie au regard des motifs exceptionnels dont l'intéressé se prévaut. Dès lors qu'il ressort des pièces du dossier que M. E, qui au demeurant ne justifie d'aucune considération humanitaire ou motif exceptionnel justifiant son admission au séjour, ne pouvant justifier être entré régulièrement sur le territoire français, s'est maintenu sans être titulaire d'un titre de séjour en cours de validité, à la date de la décision attaquée, il ne saurait par suite utilement invoquer les dispositions de l'article L. 435-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, alors que le préfet de la Seine-Saint-Denis n'a pas procédé à l'examen de son éventuel droit au séjour à ce titre, pour se prévaloir d'un droit au séjour faisant obstacle à son éloignement. Dans ces conditions, à supposer que le moyen soulevé par M. E tenant à la méconnaissance des dispositions citées au point qui précède puisse être regardé comme dirigé contre la décision par laquelle le préfet de la Seine-Saint-Denis l'a obligé à quitter le territoire français, celui-ci doit être écarté comme inopérant.
En ce qui concerne le refus de délai de départ volontaire :
11. Aux termes de l'article L. 612-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Par dérogation à l'article L. 612-1, l'autorité administrative peut refuser d'accorder un délai de départ volontaire dans les cas suivants : / 1° Le comportement de l'étranger constitue une menace pour l'ordre public ; () / 3° Il existe un risque que l'étranger se soustraie à la décision portant obligation de quitter le territoire français dont il fait l'objet. " L'article L. 612-3 du même code dispose que : " Le risque mentionné au 3° de l'article L. 612-2 peut être regardé comme établi, sauf circonstance particulière, dans les cas suivants : / 1° L'étranger, qui ne peut justifier être entré régulièrement sur le territoire français, n'a pas sollicité la délivrance d'un titre de séjour ; / () 8° L'étranger ne présente pas de garanties de représentation suffisantes, notamment parce qu'il ne peut présenter des documents d'identité ou de voyage en cours de validité, () qu'il ne justifie pas d'une résidence effective et permanente dans un local affecté à son habitation principale () ".
12. Le requérant ne peut utilement invoquer, à l'encontre de la décision portant refus d'octroi d'un délai de départ volontaire, des dispositions de la directive 2008/115/CE du Parlement européen et du Conseil du 16 décembre 2008 relative aux normes et procédures communes applicables dans les Etats membres au retour des ressortissants de pays tiers en séjour irrégulier, qui ont fait l'objet d'une transposition, notamment dans la possibilité ouverte aux Etats membres de s'abstenir d'accorder un délai de départ volontaire en cas de risque de fuite de la personne concernée ou si celle-ci constitue un danger pour l'ordre public, par les articles L. 612-2 et L. 612-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.
13. En tout état de cause, pour refuser d'octroyer à M. E un délai de départ volontaire, le préfet de la Seine-Saint-Denis s'est fondé sur la circonstance que, dès lors que l'intéressé avait été interpellé pour des faits de violences volontaires sur conjoint, son comportement constituait une menace pour l'ordre public, ainsi que sur la circonstance qu'il existait un risque qu'il se soustraie à la décision portant obligation de quitter le territoire français dès lors qu'il ne pouvait justifier être entré régulièrement sur le territoire français, qu'il n'avait pas sollicité la délivrance d'un titre de séjour et qu'il ne présentait pas de garanties de représentation suffisantes, en l'absence de déclaration du lieu de sa résidence effective ou permanente. Dans sa requête, M. E, qui reconnaît avoir eu un comportement violent, se borne à soutenir que ce comportement n'était pas destiné à sa compagne, tout en relevant que celle-ci n'a pas porté plainte. En outre, si M. E se prévaut de circonstances médicales justifiant son comportement, il n'apporte en tout état de cause aucun élément de preuve au soutien de ses allégations. Dans ces conditions, la décision par laquelle le préfet de la Seine-Saint-Denis, après examen de la situation de l'intéressé, a refusé d'octroyer à M. E un délai de départ volontaire, qui était suffisamment motivée, n'a pas méconnu les dispositions précitées des articles L. 612-2 et L. 612-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ni n'est entachée d'une erreur d'appréciation.
14. Il résulte de tout ce qui précède que les conclusions présentées par M. E à fin d'annulation de l'arrêté du 7 janvier 2024 du préfet de la Seine-Saint-Denis doivent être rejetées. Par voie de conséquence, ses conclusions tendant à l'application des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative doivent également être rejetées.
D E C I D E :
Article 1er : La requête de M. E est rejetée.
Article 2 : Le présent jugement sera notifié à M. A E et au préfet de la Seine-Saint-Denis.
Rendu public par mise à disposition au greffe le 27 mars 2024.
Le magistrat désigné,
A. C
La greffière,
N. PAREWYCK
La République mande et ordonne au préfet de la Seine-Saint-Denis, en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.
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