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AccueilJurisprudence administrativeN° TA75-2401110

Tribunal Administratif de Paris — Décision N° TA75-2401110

vendredi 31 janvier 2025

JuridictionTribunal Administratif de Paris
SectionTribunal Administratif de Paris
N° DossierTA75-2401110
TypeDécision
PublicationC
Formation6e Section - 1re Chambre
Avocat requérantCABINET JASPER AVOCATS

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une ordonnance du 11 janvier 2024, enregistrée le 17 janvier 2024 au greffe du tribunal, le président de la 8e chambre du tribunal administratif de Montreuil a transmis au tribunal, en application de l'article R. 351-3 du code de justice administrative, la requête présentée par Mme C et autres.

Par cette requête, enregistrée au greffe du tribunal de Montreuil le 28 février 2023, et des mémoires, enregistrés le 8 août 2023 et le 11 juin 2024, Mme I C, épouse J, M. L J, en son nom propre et en qualité de représentant légal de ses enfants B J et G J, M. K J, M. H J et M. A E, représentés par la SELARL Papin Avocats, doivent être regardés comme demandant au tribunal, dans le dernier état de leurs écritures :

1°) de condamner l'Office national d'indemnisation des accidents médicaux, des affections iatrogènes et des infections nosocomiales (ONIAM) à leur verser, en qualité d'ayants droit de F J, la somme de 95 000 euros et à verser à Mme C la somme de 444 334,10 euros, à MM. L J, K J et H J la somme de 12 000 euros chacun, à M. L J la somme de 6 000 euros au titre de chacun de ses deux enfants et à M. E la somme de 9 000 euros ;

2°) de condamner l'ONIAM aux entiers dépens de l'instance ;

3°) de mettre à la charge de l'ONIAM les sommes de 6 000 euros à verser à Mme C et de 3 000 euros chacun à verser à MM. L, K et H J et à M. E au titre des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Ils soutiennent que :

- les conditions de mise en œuvre de la solidarité nationale sont remplies ;

- ils sont fondés, en qualité d'ayants droit de la victime, à obtenir les sommes de 30 000 euros au titre des souffrances endurées, de 15 000 euros au titre du préjudice esthétique temporaire et de 50 000 euros au titre du préjudice d'angoisse de mort imminente ; la veuve de la victime est fondée à obtenir la somme de 30 000 euros au titre de son préjudice d'affection et de 414 334,10 euros au titre de son préjudice économique ; les fils de la victime sont fondés à obtenir la somme de 12 000 euros chacun, ses petits-enfants la somme de 6 000 euros chacun et son beau-fils la somme de 9 000 euros au titre de leur préjudice d'affection respectif.

Par des mémoires en défense, enregistré le 23 mai 2021, le 31 mai 2024 et le 24 juin 2024, l'ONIAM, représentée par la SELARLU Olivier Saumon avocat, conclut à ce que les conclusions de Mme C et autres soient ramenées à de plus justes proportions.

Il fait valoir que :

- les requérants sont seulement fondés à demander les sommes de 14 000 euros au titre des souffrances endurées et de 7 000 euros au titre du préjudice esthétique temporaire et les sommes de 15 000 euros, de 4 500 euros et de 2 000 euros au titre des préjudices d'affection subis respectivement par la veuve de la victime, chacun de ses trois fils et sa petite-fille ;

- le préjudice d'angoisse de mort imminente et les préjudices d'affections allégués par le petit-fils de la victime et par le beau-fils de la victime ne sont pas établis ;

- il convient de réserver l'indemnisation du préjudice économique.

La clôture de l'instruction est intervenue le 25 juillet 2024.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- le code de la santé publique ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de M. Rezard, rapporteur,

- et les conclusions de M. Beaujard, rapporteur public.

Considérant ce qui suit :

1. M. F J a été pris en charge à l'hôpital de la Pitié-Salpêtrière, établissement relevant de l'Assistance publique - Hôpitaux de Paris (AP-HP), pour la réalisation, le 7 septembre 2015, d'une intervention de prostatectomie totale par voie de laparoscopie assistée par robot, associée à un curage ganglionnaire bilatéral, dans le cadre du traitement de son cancer de la prostate. Le patient a toutefois présenté des douleurs abdominales et une oppression thoracique à partir du 9 septembre et a fait l'objet de plusieurs arrêts cardio-respiratoire en raison de la survenue en postopératoire d'une embolie pulmonaire. En dépit des traitements mis en œuvre pour y remédier, il est décédé à l'hôpital le 13 septembre 2015.

2. Mme C, l'épouse du défunt, a saisi le 31 août 2017 le juge des référés du tribunal administratif de Paris qui, par une ordonnance du 11 janvier 2018, a confié la réalisation d'une expertise au docteur D, urologue. Ce dernier a remis son rapport le 17 juillet 2018. Sur cette base, les consorts J ont adressé le 4 janvier 2023 une demande préalable d'indemnisation à l'Office national d'indemnisation des accidents médicaux, des affections iatrogènes et des infections nosocomiales (ONIAM). Mme C et autres demandent la condamnation de l'ONIAM à leur verser d'abord, en qualité d'ayants droit de la victime, la somme de 95 000 euros et à verser ensuite, au titre de leurs préjudices propres, la somme de 444 334,10 euros à Mme C, la somme de 12 000 euros chacun à MM. L, K et H J, les fils du défunt, la somme de 6 000 euros chacun à Mme B et M. G J, ses petits-enfants, et la somme de 9 000 euros à M. E, fils de Mme C et beau-fils du défunt.

Sur la mise en œuvre de la solidarité nationale :

3. Aux termes des dispositions du II de l'article L. 1142-1 du code de la santé publique : " Lorsque la responsabilité () d'un établissement () n'est pas engagée, un accident médical, une affection iatrogène ou une infection nosocomiale ouvre droit à la réparation des préjudices du patient, et, en cas de décès, de ses ayants droit au titre de la solidarité nationale, lorsqu'ils sont directement imputables à des actes de prévention, de diagnostic ou de soins et qu'ils ont eu pour le patient des conséquences anormales au regard de son état de santé comme de l'évolution prévisible de celui-ci et présentent un caractère de gravité () ". Pour l'application de ces dispositions, la condition d'anormalité du dommage doit toujours être regardée comme remplie lorsque l'acte médical a entraîné des conséquences notablement plus graves que celles auxquelles le patient était exposé de manière suffisamment probable en l'absence de traitement. Lorsque les conséquences de l'acte médical ne sont pas notablement plus graves que celles auxquelles le patient était exposé par sa pathologie en l'absence de traitement, elles ne peuvent être regardées comme anormales sauf si, dans les conditions où l'acte a été accompli, la survenance du dommage présentait une probabilité faible. Ainsi, elles ne peuvent être regardées comme anormales au regard de l'état du patient lorsque la gravité de cet état a conduit à pratiquer un acte comportant des risques élevés dont la réalisation est à l'origine du dommage.

4. Il résulte du rapport d'expertise que l'intervention du 7 septembre 2015 présentait pour le patient un risque de survenue d'une embolie pulmonaire pouvant être estimé à 0,5 % et que c'est la réalisation de ce risque, malgré une prise en charge du patient conforme aux règles de l'art, qui est à l'origine de son décès. Le dommage, qui résulte d'un aléa thérapeutique, présente d'abord, eu égard à ses conséquences létales, un caractère grave. Par ailleurs, si le dommage n'a pas été notablement plus grave que les conséquences auxquelles le patient était exposé en l'absence de traitement, dans la mesure où son cancer mettait en cause son pronostic vital, le risque qu'il survienne présentait, comme il a été dit, une probabilité faible. Par suite, le dommage présentait aussi un caractère anormal pour l'application des dispositions précitées du II de l'article L. 1142-1 du code de la santé publique. Il suit de là que les conditions de mise en œuvre de la solidarité nationale sont réunies, de sorte que les requérants sont fondés à demander la condamnation de l'ONIAM à réparer les préjudices en lien avec le décès de leur proche.

Sur l'évaluation des préjudices :

5. Il résulte de l'instruction que l'état de santé de la victime, née le 23 septembre 1947, n'a pas été consolidé avant son décès, le 13 septembre 2015, à presque soixante-huit ans.

En ce qui concerne la victime principale :

S'agissant des souffrances endurées :

6. Il résulte de l'instruction que le patient a subi des douleurs abdominales, une oppression thoracique et plusieurs arrêts cardio-respiratoires entre le 9 et le 13 septembre 2015 même s'il a été sédaté pendant les trois derniers jours. Il sera fait une juste appréciation des souffrances endurées à ce titre, que l'expert évalue à 5 sur une échelle de 1 à 7, en accordant à ses ayants droit la somme de 15 000 euros, qui sera mise à la charge de l'ONIAM.

S'agissant du préjudice esthétique temporaire :

7. Il résulte du rapport d'expertise que le préjudice esthétique temporaire de la victime peut être évalué à 4 sur une échelle de 1 à 7. Il sera fait une juste évaluation de ce poste de préjudice en accordant aux ayants droit du patient la somme de 4 000 euros en tenant compte notamment de la période précédant la sédation du patient.

S'agissant du préjudice d'angoisse de mort imminente :

8. Il résulte de l'instruction que durant les jours entre les premières douleurs ressenties en post-opératoire et la sédation ayant précédé son décès, la victime a pu réaliser la gravité des pathologies potentiellement mortelles qui la touchaient. Il sera fait une juste évaluation de ce poste de préjudice en le fixant à la somme de 2 000 euros, mise à la charge de l'ONIAM.

En ce qui concerne les victimes secondaires :

S'agissant du préjudice économique du foyer :

9. Il résulte d'abord de l'instruction que la victime, qui était à la retraite à la date de survenue du dommage, avait perçu au titre de l'année de son décès des revenus nets qui rapportés sur une année correspondent à la somme de 29 079,76 euros et que son épouse, qui était technicienne supérieure en chef à la ville de Paris, disposait alors d'un revenu annuel qui s'était élevé, en dernier lieu, durant l'année 2014, à 32 366 euros. Les revenus cumulés annuels du foyer avaient donc vocation à s'établir en l'absence de changement dans la situation de Mme C à 61 445,76 euros. Il résulte néanmoins de l'instruction que cette dernière a été placée en retraite de manière anticipée pour invalidité à compter du 1er septembre 2018 et a perçu, au titre de l'année 2019, une pension de retraite d'un montant de 20 028 euros. La requérante ne démontre pas que ce départ en retraite anticipé présente en lien direct et certain avec le dommage, contrairement aux périodes d'activité réduite entre 2015 et 2018, qui s'expliquent par des hospitalisations en milieu psychiatrique. Il convient, dès lors, pour calculer son préjudice économique, de distinguer une première période entre le 13 septembre 2015 et le 1er septembre 2018, où le revenu annuel net du foyer se serait normalement élevé à 61 445,76 euros en l'absence de survenue du dommage, et une seconde à compter de cette date, où il ne se serait plus élevé qu'à 49 107,76 euros en raison du départ en retraite de Mme C.

10. La part d'autoconsommation par la victime des revenus cumulés du foyer peut ensuite être évaluée, comme le proposent les requérants, à 40 % dès lors que le couple n'avait plus d'enfant à charge. La base de calcul du préjudice économique annuel de Mme C s'élève donc à 36 867,46 euros pour la première période et à 29 464,66 euros pour la seconde.

11. Il convient encore de déduire les revenus effectivement perçus par Mme C de la capitalisation de ces deux montants de base sur la période concernée.

12. Quant à la première période, entre le 13 septembre 2015 et le 1er septembre 2018, le montant de base de 36 867,46 euros peut être capitalisé sur cette période, en s'inspirant du barème de capitalisation de la Gazette du palais de 2016, le plus proche de la date de survenue du dommage, en le multipliant par 3,8, ce qui donne un résultat de 140 096,35 euros. Il résulte de l'instruction, et notamment de ses relevés d'imposition pour les années 2017 et 2018, en tenant compte du montant, non sérieusement contesté, que les requérants proposent pour l'année 2016 au titre de laquelle aucun relevé d'imposition n'a été établi, que Mme C a effectivement perçu durant la période une somme totale de 52 266 euros. Par suite, son préjudice économique au titre de la première période s'établit à la somme de 87 830,35 euros.

13. Quant à la seconde période, postérieure au 1er septembre 2018, il convient de déduire du montant de base de 29 464,66 euros la somme de 20 028 euros, correspondant à la pension de retraite de Mme C, ce qui donne un résultat de 9 436,66 euros, puis de capitaliser cette somme par référence au barème de capitalisation de 2018 de la Gazette du palais pour le calcul d'une rente viagère au bénéfice d'un homme qui aurait alors eu soixante-et-onze ans, c'est-à-dire en la multipliant par un coefficient de 13,265. Par suite, le préjudice économique de Mme C au titre de la seconde période s'établit à la somme de 125 177,29 euros.

14. Il convient enfin de déduire du cumul des résultats obtenus aux deux points précédents les revenus perçus par l'intéressée en conséquence du décès de son mari. Il résulte de l'instruction qu'ils se limitent à une pension de réversion, versée sous la forme d'un capital d'un montant de 1 057,06 euros brut, ce qui peut être regardé comme équivalent à un montant net de 824 euros. Dès lors, le montant total du préjudice économique de Mme C doit être fixé à la somme de 212 183,64 euros, qui doit être mise à la charge de l'ONIAM.

S'agissant du préjudice d'affection :

15. Il sera fait une juste appréciation du préjudice d'affection subi par la veuve ainsi que par les trois fils de la victime, qui à la date de survenue du dommage étaient majeurs et ne partageaient plus son foyer, en accordant à la première la somme de 25 000 euros et aux seconds la somme de 10 000 euros chacun. Il résulte de l'instruction que M. E, fils de Mme C, entretenait depuis sa préadolescence un lien fort avec la victime. L'intéressé est dès lors fondé à obtenir, au titre du préjudice d'affection lié à la disparition de la victime, la somme de 5 000 euros. Mme B J, née le 22 janvier 2011, a également subi un préjudice d'affection lié à la perte de son grand-père, dont il sera fait une juste appréciation, eu égard à son jeune âge à la date de survenue du dommage, en le fixant à 3 000 euros. En revanche, son frère, M. G J, qui a été conçu postérieurement à la survenue du dommage, n'est pas fondé à solliciter une indemnisation à ce titre.

16. Il résulte de tout ce qui précède que Mme C et autres sont seulement fondés à demander la condamnation de l'ONIAM à leur verser, en qualité d'ayants droit de F J, la somme de 21 000 euros et à verser à Mme C la somme de 237 183,64 euros, à MM. L J, K J et H J la somme de 10 000 euros chacun, à M. L J en qualité de représentant légal de Mme B J la somme de 3 000 euros et à M. E la somme de 5 000 euros.

Sur les frais liés à l'instance :

En ce qui concerne les dépens :

17. Par une ordonnance du 18 mars 2019, le vice-président du tribunal a alloué au docteur D la somme de 2 560 euros et l'a mise provisoirement à la charge de Mme C. Il y a lieu de mettre cette somme à la charge définitive de l'ONIAM.

En ce qui concerne les frais exposés et non compris dans les dépens :

18. Dans les circonstances de l'espèce, il y a lieu de mettre à la charge de l'ONIAM le versement conjointement à Mme C et autres d'une somme de 2 000 euros au titre des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

D E C I D E :

Article 1er : L'Office national d'indemnisation des accidents médicaux, des affections iatrogènes et des infections nosocomiales est condamné à verser à Mme C et autres, en qualité d'ayants droit de F J, la somme de 21 000 euros.

Article 2 : L'Office national d'indemnisation des accidents médicaux, des affections iatrogènes et des infections nosocomiales est condamné à verser à Mme C la somme de 237 183,64 euros.

Article 3 : L'Office national d'indemnisation des accidents médicaux, des affections iatrogènes et des infections nosocomiales est condamné à verser à M. L J la somme de 10 000 euros au titre de son préjudice propre et de 3 000 euros en qualité de représentant légal de Mme B J.

Article 4 : L'Office national d'indemnisation des accidents médicaux, des affections iatrogènes et des infections nosocomiales est condamné à verser à M. K J la somme de 10 000 euros.

Article 5 : L'Office national d'indemnisation des accidents médicaux, des affections iatrogènes et des infections nosocomiales est condamné à verser à M. H J la somme de 10 000 euros.

Article 6 : L'Office national d'indemnisation des accidents médicaux, des affections iatrogènes et des infections nosocomiales est condamné à verser à M. A E la somme de 5 000 euros.

Article 7 : Les dépens, d'un montant de 2 560 euros, sont mis à la charge définitive de l'Office national d'indemnisation des accidents médicaux, des affections iatrogènes et des infections nosocomiales.

Article 8 : L'Office national d'indemnisation des accidents médicaux, des affections iatrogènes et des infections nosocomiales versera conjointement à Mme C et autres la somme de 2 000 euros sur le fondement de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Article 9 : Le surplus des conclusions des parties est rejeté.

Article 10 : Le présent jugement sera notifié à Mme I C, épouse J, première dénommée pour l'ensemble des requérants, et à l'Office national d'indemnisation des accidents médicaux, des affections iatrogènes.

Copie en sera adressée au docteur D.

Délibéré après l'audience du 17 janvier 2025, à laquelle siégeaient :

Mme Weidenfeld, présidente,

Mme de Schotten, première conseillère,

M. Rezard, premier conseiller.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 31 janvier 2025.

Le rapporteur,

A. Rezard

La présidente,

K. Weidenfeld

Le greffier,

A. Lemieux

La République mande et ordonne à la ministre du travail, de la santé, des solidarités et des familles en ce qui la concerne et à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution du présent jugement.

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