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AccueilJurisprudence administrativeN° TA75-2401401

Tribunal Administratif de Paris — Décision N° TA75-2401401

vendredi 2 février 2024

JuridictionTribunal Administratif de Paris
SectionTribunal Administratif de Paris
N° DossierTA75-2401401
TypeDécision
Formation8e Section - MESD
Avocat requérantSCHWILDEN

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et un mémoire, enregistrés le 19 et 26 janvier 2024, M. A D, représenté par Me Garcia, demande au tribunal :

1°) d'annuler les arrêtés du 18 janvier 2024 par lesquels le préfet de police, d'une part, lui a fait obligation de quitter le territoire français sans délai et a fixé le pays à destination duquel il est susceptible d'être reconduit et, d'autre part, lui a fait interdiction de retour sur le territoire français pour une durée de trente-six mois ;

2°) d'enjoindre au préfet de police de lui délivrer une autorisation provisoire de séjour ;

2°) de mettre à la charge de l'État une somme de 1 500 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Il soutient que :

- les décisions attaquées sont entachées d'incompétence ;

- elles sont insuffisamment motivées ;

- elles traduisent un défaut d'examen suffisant de sa situation personnelle ;

Sur la décision portant obligation de quitter le territoire français :

- elle méconnaît les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et les dispositions de le 5° de l'article L. 611-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- elle méconnaît le paragraphe 1 de l'article 3 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant, l'article 24 de la charte des droits fondamentaux de l'Union européenne et de l'article 5 de la directive du 16 décembre 2008 ;

- elle est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation à raison des conséquences qu'elle comporte pour sa situation personnelle ;

- elle est entachée d'une erreur de droit dès lors qu'il aurait dû faire l'objet prioritaire d'une mesure de remise aux autorités italiennes dès lors qu'il est admis au séjour en Italie ;

Sur le refus de délai de départ volontaire :

- la décision est privée de base légale ;

Sur la décision fixant le pays à destination duquel il est susceptible d'être reconduit :

- elle est privée de base légale ;

- elle méconnaît les stipulations de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et les dispositions de l'article L. 721-4 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

Sur la décision d'interdiction de retour sur le territoire français :

- elle est privée de base légale ;

- elle est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation dès lors qu'il justifiait de circonstances exceptionnelles qui faisaient obstacle à l'adoption d'une interdiction de retour ;

- elle est entachée d'une erreur d'appréciation à raison de la durée retenue.

La requête a été communiquée au préfet de police, qui n'a pas produit de mémoire en défense.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la charte des droits fondamentaux de l'Union européenne ;

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- la convention relative aux droits de l'enfant, signée à New York le 26 janvier 1990 ;

- la directive 2008/115/CE du Parlement européen et du Conseil du 16 décembre 2008

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- le code des relations entre le public et l'administration ;

- le code de justice administrative.

Le président du tribunal a désigné M. Rezard conformément à l'article R. 776-15 du code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de M. Rezard, magistrat désigné ;

- les observations de Me Garcia, représentant M. D, et de M. D, présent, assisté de Mme C, interprète en langue yoruba, qui conclut aux mêmes fins par les mêmes moyens ;

- et les observations de Me Schwilden, représentant le préfet de police.

La clôture de l'instruction a été prononcée à l'issue de l'audience publique.

Considérant ce qui suit :

1. M. A D, ressortissant malien né le 31 décembre 1993, se disant M. B D, ressortissant ougandais né le 30 décembre 1990, est entré sur le territoire français, selon ses déclarations, au cours de l'année 2014. Par deux arrêtés du 18 janvier 2024, le préfet de police, d'une part, lui a fait obligation de quitter le territoire français sans délai et a fixé le pays à destination duquel il est susceptible d'être reconduit et, d'autre part, lui a fait interdiction de retour sur le territoire français pour une durée de trente-six mois. M. D en demande l'annulation.

Sur les conclusions aux fins d'annulation :

2. Aux termes de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " 1. Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale () / 2. Il ne peut y avoir ingérence d'une autorité publique dans l'exercice de ce droit que pour autant que cette ingérence est prévue par la loi et qu'elle constitue une mesure qui, dans une société démocratique, est nécessaire à la sécurité nationale, à la sûreté publique, au bien-être économique du pays, à la défense de l'ordre et à la prévention des infractions pénales, à la protection de la santé ou de la morale, ou à la protection des droits et libertés d'autrui ".

3. Il ressort des pièces du dossier, et notamment d'une attestation écrite et des déclarations effectuées par la mère au cours de l'audience publique, que M. D doit être regardé comme le père d'un enfant français né le 4 octobre 2020. S'il est constant qu'il n'a à ce jour pas procédé à la reconnaissance de cet enfant, il ressort des pièces du dossier qu'il contribuait à son entretien de manière régulière depuis plus de deux ans à la date de la décision attaquée, comme en attestent notamment le certificat d'inscription de son fils à l'école maternelle, qui le mentionne comme personne responsable, et des factures et photographies produites, corroborées par les déclarations circonstanciées formulées au cours de l'audience publique. Cette contribution a été relevée par le juge des enfants, qui, par jugement du 1er mars 2023, a ordonné une mesure éducative en milieu ouvert destinée à lui apporter aide et conseils, conjointement à la mère de l'enfant, " dans la prise en charge quotidienne de leur fils et dans l'instauration d'une véritable co-parentalité offrant une place de père effective " à l'intéressé. Au regard des liens personnels noués entre le requérant et son fils et de l'attachement qu'il a manifesté vis-à-vis de lui, M. D est fondé à se prévaloir du fait que les décisions attaquées ont mis en cause son droit au respect de la vie familiale, garanti par l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales. Si les décisions attaquées font état de ce que l'intéressé a été " signalé " pour des faits de meurtre, commis le 10 août 2023, il ressort du procès-verbal d'audition qui a été établi le 18 janvier 2024 que l'intéressé n'en a été qu'un témoin et que sa garde à vue a en conséquence été levée sans que des poursuites ne soient engagées à son encontre. Il ne ressort par ailleurs pas des pièces du dossier, et notamment pas du relevé du fichier automatisé des empreintes digitales (FAED) le concernant, qui comporte seulement des signalements anciens ou se rapportant à de la vente à la sauvette, que l'intéressé représenterait une menace actuelle pour l'ordre public. Dans ces conditions, en faisant obligation à l'intéressé de quitter le territoire français, le préfet de police a porté une atteinte disproportionnée à son droit au respect de la vie privée et familiale.

4. Il résulte de ce qui précède que M. D est fondé à demander l'annulation de l'arrêté du 18 janvier 2024 par lequel le préfet de police lui a fait obligation de quitter le territoire français sans délai et a fixé le pays à destination duquel il est susceptible d'être reconduit ainsi, par voie de conséquence, que celle de l'arrêté du même jour par lequel il lui a fait interdiction de retour sur le territoire français, sans qu'il soit besoin de se prononcer sur les autres moyens de la requête.

Sur les conclusions aux fins d'injonction :

5. Il est enjoint au préfet de police de procéder à un nouvel examen de la situation personnelle de l'intéressé dans un délai de trois mois à compter de la notification du jugement et de lui délivrer, pendant la durée de cet examen, une autorisation provisoire de séjour.

6. A toutes fins utiles, il est par ailleurs rappelé au préfet de police qu'il résulte des dispositions de l'article R. 613-7 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile et de l'article 7 du décret n° 2010-569 du 28 mai 2010 que l'annulation de la décision d'interdiction de retour sur le territoire français implique nécessairement l'effacement sans délai du signalement de M. D aux fins de non admission dans le système d'information Schengen.

Sur les frais liés à l'instance :

7. Dans les circonstances de l'espèce, il n'y a pas lieu de mettre à la charge de l'Etat la somme que M. D demande au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

D E C I D E :

Article 1er : Les arrêtés du 18 janvier 2024 du préfet de police sont annulés.

Article 2 : Il est enjoint au préfet de police de procéder à un nouvel examen de la situation administrative de M. D dans un délai de trois mois à compter de la notification du jugement et de lui délivrer, dans l'attente de celui-ci, une autorisation provisoire de séjour.

Article 3 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.

Lu en audience publique le 2 février 2024.

Le magistrat désigné,

A. Rezard

La greffière,

D. Migeon

La République mande et ordonne au préfet de police, en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution du présent jugement.

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