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AccueilJurisprudence administrativeN° TA75-2401402

Tribunal Administratif de Paris — Décision N° TA75-2401402

vendredi 2 février 2024

JuridictionTribunal Administratif de Paris
SectionTribunal Administratif de Paris
N° DossierTA75-2401402
TypeDécision
Formation8e Section - MESD
Avocat requérantSCHWILDEN

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et un mémoire, enregistrés le 19 janvier 2024 et le 2 février 2024, M. B A, représenté par Me Morel, demande au tribunal :

1°) d'annuler l'arrêté du 18 janvier 2024 par lequel le préfet de police lui a fait interdiction de retour sur le territoire français pour une durée de vingt-quatre mois ;

2°) de mettre à la charge de l'État une somme de 1 500 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Il soutient que :

- la décision attaquée est insuffisamment motivée ;

- elle traduit un défaut d'examen suffisant de sa situation personnelle ;

- elle est entachée d'un vice de procédure en l'absence de saisine pour avis du médecin de l'Office français de l'immigration et de l'intégration (OFII) ;

- elle méconnaît le principal général du droit de l'Union européenne et l'article L. 122-1 du code des relations entre le public et l'administration, qui garantissent le droit à être entendu et à présenter des observations avant l'adoption de la décision ;

- elle est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation au regard de l'article L. 612-7 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile et méconnaît l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales dès lors qu'il justifiait de circonstances exceptionnelles faisant obstacle à une interdiction de retour ;

- elle est, à raison de la durée retenue, entachée d'une erreur d'appréciation au regard de l'article L. 612-10 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, d'une méconnaissance de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et d'une erreur manifeste d'appréciation à raison des conséquences qu'elle comporte pour sa situation personnelle.

La requête a été communiquée au préfet de police, qui n'a pas produit de mémoire en défense.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- le code des relations entre le public et l'administration ;

- le code de justice administrative.

Le président du tribunal a désigné M. Rezard conformément à l'article R. 776-15 du code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de M. Rezard, magistrat désigné ;

- les observations de Me Morel, représentant M. A, et de M. A, présent, qui conclut aux mêmes fins par les mêmes moyens ;

- et les observations de Me Schwilden, représentant le préfet de police.

La clôture de l'instruction a été prononcée à l'issue de l'audience publique.

Considérant ce qui suit :

1. M. A, ressortissant guinéen, né le 4 mai 1995, est entré sur le territoire français, selon ses déclarations, au cours de l'année 2019. Par arrêté du 18 janvier 2024, le préfet de police lui a fait interdiction de retour sur le territoire français pour une durée de vingt-quatre mois. M. A demande l'annulation de cet arrêté.

2. En premier lieu, aux termes de l'article L. 612-7 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Lorsque l'étranger s'est maintenu irrégulièrement sur le territoire au-delà du délai de départ volontaire, l'autorité administrative édicte une interdiction de retour. Des circonstances humanitaires peuvent toutefois justifier que l'autorité administrative n'édicte pas d'interdiction de retour. / Les effets de cette interdiction cessent à l'expiration d'une durée, fixée par l'autorité administrative, qui ne peut excéder deux ans à compter de l'exécution de l'obligation de quitter le territoire français. " Aux termes de l'article L. 612-10 du même code : " Pour fixer la durée des interdictions de retour (), l'autorité administrative tient compte de la durée de présence de l'étranger sur le territoire français, de la nature et de l'ancienneté de ses liens avec la France, de la circonstance qu'il a déjà fait l'objet ou non d'une mesure d'éloignement et de la menace pour l'ordre public que représente sa présence sur le territoire français () "

3. Il ressort des termes mêmes de ces dispositions que l'autorité compétente doit, pour décider de prononcer à l'encontre de l'étranger soumis à l'obligation de quitter le territoire français une interdiction de retour et en fixer la durée, tenir compte des quatre critères qu'elles énumèrent, sans pouvoir se limiter à ne prendre en compte que l'un ou plusieurs d'entre eux. La décision d'interdiction de retour doit comporter l'énoncé des considérations de droit et de fait qui en constituent le fondement, de sorte que son destinataire puisse à sa seule lecture en connaître les motifs. Si cette motivation doit attester de la prise en compte par l'autorité compétente, au vu de la situation de l'intéressé, de l'ensemble des critères prévus par la loi, aucune règle n'impose que le principe et la durée de l'interdiction de retour fassent l'objet de motivations distinctes, ni que soit indiquée l'importance accordée à chaque critère. Il incombe ainsi à l'autorité compétente qui prend une décision d'interdiction de retour d'indiquer dans quel cas susceptible de justifier une telle mesure se trouve l'étranger. Elle doit par ailleurs faire état des éléments de la situation de l'intéressé au vu desquels elle a arrêté, dans son principe et dans sa durée, sa décision, eu égard notamment à la durée de la présence de l'étranger sur le territoire français, à la nature et à l'ancienneté de ses liens avec la France et, le cas échéant, aux précédentes mesures d'éloignement dont il a fait l'objet. Elle doit aussi, si elle estime que figure au nombre des motifs qui justifie sa décision une menace pour l'ordre public, indiquer les raisons pour lesquelles la présence de l'intéressé sur le territoire français doit, selon elle, être regardée comme une telle menace.

4. L'arrêté attaqué vise les textes applicables à la situation de M. A, notamment l'article L. 612-6 et suivants du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile. Il comporte en outre les considérations de fait se rapportant aux quatre critères posés par la loi et sur lesquels le préfet de police s'est fondé afin de prononcer une interdiction de retour à son encontre et d'en déterminer la durée. Par suite, le moyen doit être écarté comme étant infondé.

5. En deuxième lieu, si M. A soutient que l'arrêté attaqué serait entaché d'une erreur de droit tenant à un défaut d'examen suffisant de sa situation personnelle, cela ne ressort ni de ses motifs, ni des autres pièces du dossier, de sorte que ce moyen doit aussi être écarté.

6. En troisième lieu, aucune disposition législative ou réglementaire ne subordonne le prononcé d'une interdiction de retour sur le territoire français au recueil préalable de l'avis d'un médecin de l'Office français de l'immigration et de l'intégration (OFII). En tout état de cause, un tel avis a été rendu le 19 janvier 2024. Par suite, le moyen manque en fait et doit être écarté.

7. En quatrième lieu, il résulte de la jurisprudence de la Cour de Justice de l'Union européenne que le droit d'être entendu fait partie intégrante du respect des droits de la défense, principe général du droit de l'Union. Ce droit se définit comme celui de toute personne de faire connaître, de manière utile et effective, son point de vue au cours d'une procédure administrative avant l'adoption de toute décision susceptible d'affecter de manière défavorable ses intérêts. Il ne saurait cependant être interprété en ce sens que l'autorité nationale compétente est tenue, dans tous les cas, d'entendre l'intéressé lorsque celui-ci a déjà eu la possibilité de présenter, de manière utile et effective, son point de vue sur la décision en cause. Par ailleurs, lorsqu'elle ne l'a pas fait, il revient à l'intéressé d'établir devant le juge chargé d'apprécier la légalité de la décision en litige que les éléments qu'il n'a pas pu présenter à l'administration auraient pu influer sur le sens de cette décision et il appartient au juge saisi d'une telle demande de vérifier, lorsqu'il estime être en présence d'une irrégularité affectant le droit d'être entendu, si, eu égard à l'ensemble des circonstances de fait et de droit spécifiques de l'espèce, cette violation a effectivement privé celui qui l'invoque de la possibilité de mieux faire valoir sa défense dans une mesure telle que cette procédure administrative aurait pu aboutir à un résultat différent.

8. Il ne ressort pas des pièces du dossier que M. A a été informé de l'intention du préfet de police de prendre à son encontre une décision portant interdiction de retour sur le territoire français. Pour autant, il ne ressort pas non plus des pièces du dossier que l'intéressé aurait pu avancer, relativement à son état de santé, des éléments qui auraient pu influer sur le contenu de cette décision, alors que le préfet de police s'est notamment déterminé en tenant compte des mentions figurant sur l'avis rendu le 19 janvier 2024 par le médecin de l'OFII. Dans ces conditions, l'irrégularité affectant le droit d'être entendu préalablement à son édiction, qui n'a pas privé le requérant de la possibilité de mieux faire valoir sa défense dans une mesure telle que cette procédure administrative aurait pu aboutir à un résultat différent, est sans incidence sur sa légalité. Par suite ce moyen doit être écarté ainsi, en tout état de cause, pour les mêmes motifs, que celui tiré de la méconnaissance de l'article L. 122-1 du code des relations entre le public et l'administration.

9. En cinquième lieu, le requérant soutient justifier de circonstances exceptionnelles qui faisaient obstacle au prononcé d'une interdiction de retour sur le territoire français. Il ressort des pièces du dossier qu'il souffre de la maladie de Verneuil, à son stade I, se traduisant par la présence sur plusieurs parties de son corps de nodules inflammatoires, pour laquelle il a été suivi au sein de l'hôpital Bichat puis, à compter de 2023, de l'hôpital Avicenne. Si M. A expose avoir subi huit opérations chirurgicales du fait de sa maladie, pour la dernière d'entre elles dans le courant de l'année 2023, et s'il indique qu'une nouvelle opération était programmée le 29 janvier 2024, postérieurement à la décision attaquée, il ne ressort ni des comptes-rendus de consultation des 10 janvier 2023 et 2 octobre 2023 à l'hôpital Avicenne, ni du certificat médical ayant été adressé le 19 janvier 2024 à l'Office français de l'immigration et de l'intégration (OFII), ni d'aucune autre pièce du dossier qu'il aurait effectivement fait l'objet de telles interventions. Il ressort en revanche des pièces du dossier que M. A s'est vu prescrire un traitement antibiotique, en dernier lieu à base de tolexine, médicament dont la substance active est la doxycycline. Toutefois, l'avis rendu le 19 janvier 2024 par le médecin de l'OFII retient que si l'état de santé du demandeur nécessite une prise en charge médicale, son défaut ne devrait pas entraîner pour l'intéressé des conséquences d'une exceptionnelle gravité. En outre, l'intéressé n'apporte aucun élément relatif à l'impossibilité d'assurer sa prise en charge médicale hors de France. Dans ces conditions, la pathologie présentée par M. A et le traitement qu'il doit suivre à ce titre ne sauraient caractériser des circonstances humanitaires au sens des dispositions précitées de l'article L. 612-7 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile qui auraient exclu le prononcé d'une interdiction de retour. Le moyen tiré de l'erreur manifeste d'appréciation doit par conséquent être écarté.

10. En sixième lieu, si M. A soutient être entré sur le territoire français en 2019, ce qu'il ne justifie du reste pas, il ressort des pièces du dossier, d'une part, qu'il s'avère célibataire sans enfant, d'autre part, qu'il s'est soustrait à l'exécution d'une mesure d'éloignement en date du 20 février 2023 et, enfin, qu'il a été condamné le 18 janvier 2024 à une peine de dix mois d'emprisonnement avec sursis assortie d'une interdiction de paraître pour des faits d'usage, acquisition, détention, offre et cession de produits stupéfiants commis la veille. Dans ces conditions, en retenant une durée d'interdiction de retour sur le territoire français de vingt-quatre mois, correspondant au plafond prévu par l'article L. 612-7 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, dans sa rédaction alors en vigueur, le préfet de police n'a pas entaché sa décision d'une erreur d'appréciation. Le moyen doit en conséquence être écarté.

11. En septième lieu, aux termes de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " Nul ne peut être soumis à la torture ni à des peines ou traitements inhumains ou dégradants. "

12. Il ressort de ce qui a été dit au point 9 que si l'état de santé du demandeur nécessite une prise en charge médicale, son défaut ne devrait pas entraîner pour l'intéressé des conséquences d'une exceptionnelle gravité. Dans ces conditions, le moyen tiré doit être écarté comme infondé.

13. En huitième lieu, si le requérant invoque une méconnaissance des stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et une erreur manifeste d'appréciation à raison des conséquences que la décision comporte pour sa situation personnelle, il n'a pas assorti ces moyens des précisions permettant d'en apprécier le bien-fondé, de sorte qu'ils ne peuvent qu'être écartés. En tout état de cause, eu égard aux éléments exposés aux points 9 et 10, ils sont infondés.

14. Il résulte de tout ce qui précède que les conclusions aux fins d'annulation de M. A doivent être rejetées ainsi, par voie de conséquence, que celles qu'il a présentées au titre des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

D E C I D E :

Article 1er : La requête de M. A est rejetée.

Article 2 : Le présent jugement sera notifié à M. B A et au préfet de police.

Lu en audience publique le 2 février 2024.

Le magistrat désigné,

A. Rezard

La greffière,

D. Migeon

La République mande et ordonne au préfet de police, en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution du présent jugement.

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