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AccueilJurisprudence administrativeN° TA75-2401413

Tribunal Administratif de Paris — Décision N° TA75-2401413

vendredi 2 février 2024

JuridictionTribunal Administratif de Paris
SectionTribunal Administratif de Paris
N° DossierTA75-2401413
TypeDécision
Formation8e Section - MESD
Avocat requérantSCHWILDEN

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête, enregistrée le 20 janvier 2024, M. D A B, représenté par Me Weinberg, demande au tribunal :

1°) d'annuler l'arrêté du 19 janvier 2024 par lequel le préfet de police a fixé le pays à destination duquel il est susceptible d'être reconduit ;

2°) de mettre à la charge de l'État une somme de 1 500 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Il soutient que :

- la décision attaquée est insuffisamment motivée ;

- elle traduit un défaut d'examen suffisant de sa situation personnelle ;

- elle porte atteinte à l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- elle est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation à raison des conséquences qu'elle comporte pour sa situation personnelle.

La requête a été communiquée au préfet de police, qui n'a pas produit de mémoire en défense.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- le code des relations entre le public et l'administration ;

- le code de justice administrative.

Le président du tribunal a désigné M. Rezard conformément à l'article R. 776-15 du code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de M. Rezard, magistrat désigné ;

- les observations de Me Weinberg, représentant M. A B, et de M. A B, présent, assisté de M. C, interprète en langue espagnole, qui conclut, par les mêmes moyens, aux mêmes fins et à l'annulation de la décision du 20 janvier 2024 par laquelle le préfet de police a fixé le Venezuela comme pays de destination ; il soutient en outre, d'une part, que les décisions attaquées sont entachées d'un vice de procédure tiré de la méconnaissance de l'article L. 121-1 du code des relations entre le public et l'administration, d'autre part, qu'elles sont privées de base légale dès lors que l'interdiction du territoire français n'a pas été prononcé à titre de peine principale et, enfin, qu'elles sont entachées d'une erreur manifeste d'appréciation dès lors que, étant de nationalité péruvienne, le Pérou aurait dû être le pays de destination ;

- et les observations de Me Schwilden, représentant le préfet de police.

La clôture de l'instruction a été prononcée à l'issue de l'audience publique.

Considérant ce qui suit :

1. M. A B, ressortissant vénézuélien, né le 13 décembre 1995, est entré sur le territoire français, selon ses déclarations, au cours de l'année 2018. Par un arrêt du 16 mai 2019, la cour d'appel de Paris a prononcé à son encontre une interdiction du territoire français pour une durée de dix ans. Par deux arrêtés des 19 et 20 janvier 2024, le préfet de police a fixé le pays à destination duquel il est susceptible d'être reconduit. M. A B en demande l'annulation.

2. En premier lieu, les arrêtés attaqués visent les textes applicables à la situation de M. A B, notamment l'article L. 721-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile. Ils comportent en outre les considérations de fait sur lesquelles le préfet de police s'est fondé afin de fixer le pays à destination duquel il est susceptible d'être reconduit, notamment sa nationalité et son lieu de naissance et l'absence de risque d'être exposé à des peines ou traitements contraires à la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales en cas de retour dans son pays d'origine. Par suite, le moyen est infondé.

3. En deuxième lieu, si M. A B soutient que les arrêtés attaqués seraient entachés d'une erreur de droit tenant à un défaut d'examen suffisant de sa situation personnelle, cela ne ressort ni de ses motifs, ni des autres pièces du dossier. Ce moyen doit donc être écarté.

4. En troisième lieu, aux termes de l'article L. 121-1 du code des relations entre le public et l'administration : " Exception faite des cas où il est statué sur une demande, les décisions individuelles qui doivent être motivées en application de l'article L. 211-2, ainsi que les décisions qui, bien que non mentionnées à cet article, sont prises en considération de la personne, sont soumises au respect d'une procédure contradictoire préalable. " Aux termes de l'article L. 122-1 du même code : " Les décisions mentionnées à l'article L. 211-2 n'interviennent qu'après que la personne intéressée a été mise à même de présenter des observations écrites et, le cas échéant, sur sa demande, des observations orales () "

5. L'étranger qui est informé de l'identité du pays vers lequel l'administration a l'intention de procéder à son éloignement doit, sauf urgence particulière ou circonstances exceptionnelles, disposer d'un délai suffisant, avant que lui soit notifiée la décision fixant son pays de destination, pour formuler des observations écrites ou se faire assister d'un mandataire de son choix, conformément aux exigences posées par dispositions précitées. Lorsque l'administration ne l'a pas fait, il revient à l'intéressé d'établir devant le juge chargé d'apprécier la légalité de la décision en litige que les éléments qu'il n'a pas pu présenter à l'administration auraient pu influer sur le sens de cette décision et il appartient au juge saisi d'une telle demande de vérifier, lorsqu'il estime être en présence d'une irrégularité affectant le droit d'être entendu, si, eu égard à l'ensemble des circonstances de fait et de droit spécifiques de l'espèce, cette violation a effectivement privé celui qui l'invoque de la possibilité de mieux faire valoir sa défense dans une mesure telle que cette procédure administrative aurait pu aboutir à un résultat différent.

6. D'une part, il ressort des pièces du dossier que M. A B a été informé le 19 janvier 2024 de l'intention du préfet de police de fixer le Venezuela comme pays à destination duquel il était susceptible d'être reconduit, avant l'intervention de l'arrêté du 20 janvier 2024. Celui-ci n'est par conséquent pas entaché d'un vice de procédure.

7. D'autre part, il ne ressort en revanche pas des pièces du dossier que M. A B a été informé, avant l'adoption du premier arrêté du 19 janvier 2024, de l'intention du préfet de police de fixer le pays à destination duquel il est susceptible d'être reconduit. Pour autant, il ne ressort pas non plus des pièces du dossier que l'intéressé aurait pu avancer des éléments qui auraient pu influer sur le contenu de cette décision dès lors que celle-ci fixe comme pays tout pays où l'intéressé est légalement admissible. Dans ces conditions, l'irrégularité affectant le droit d'être entendu préalablement à son édiction, qui n'a pas privé le requérant de la possibilité de mieux faire valoir sa défense dans une mesure telle que cette procédure administrative aurait pu aboutir à un résultat différent, est sans incidence sur sa légalité. Par suite le moyen doit être écarté.

8. En quatrième lieu, aux termes de l'article L. 641-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " La peine d'interdiction du territoire français susceptible d'être prononcée contre un étranger coupable d'un crime ou d'un délit est régie par les dispositions des articles 131-30 et 131-30-2 du code pénal. " Aux termes de l'article L. 721-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'autorité administrative fixe, par une décision distincte de la décision d'éloignement, le pays à destination duquel l'étranger peut être renvoyé en cas d'exécution d'office () d'une peine d'interdiction du territoire français () "

9. Il ressort des pièces du dossier que, par un arrêt du 16 mai 2019 de la deuxième chambre du pôle 8 de la cour d'appel de Paris, M. A B a été condamné notamment à une peine d'interdiction du territoire de dix ans. Par suite, les décisions attaquées ne sont pas dépourvues de base légale, sans qu'ait d'incidence à cet égard la circonstance que l'arrêté du 19 janvier 2024 indique par erreur que cette peine lui a été appliquée à titre de peine principale et non, comme cela a été le cas, de peine complémentaire. Le moyen doit dès lors être écarté.

10. En quatrième lieu, le requérant soutient que la décision attaquée est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation dès lors que le pays de destination retenu aurait dû être le Pérou et non le Venezuela, et produit à l'appui de ses allégations la copie numérisée d'un passeport péruvien. Il ressort toutefois des pièces du dossier, d'une part, que l'arrêté du 19 janvier 2024 fixe comme pays à destination duquel il est susceptible d'être reconduit tout pays vers lequel l'intéressé établit être légalement admissible de manière générale. D'autre part, si l'arrêté du 20 janvier 2024 indique que ce pays est le Venezuela, il ressort des pièces du dossier que M. A B dispose également de la nationalité vénézuélienne et est né dans ce pays et y résidait jusqu'à la date de son départ en France. L'intéressé n'allègue par ailleurs pas avoir demandé à être reconduit prioritairement vers le Pérou. Dans ces conditions, le moyen ne peut qu'être écarté.

11. En cinquième lieu, aux termes de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " Nul ne peut être soumis à la torture ni à des peines ou traitements inhumains ou dégradants ".

12. M. A B soutient qu'il risque d'être exposé à la torture ou à des peines ou à des traitements inhumains ou dégradants en cas de retour au Venezuela. Il se prévaut, à cet égard, du fait qu'il y a été militant du parti politique Primero Justicia, se positionnant en opposition au gouvernement en place, lorsqu'il était étudiant au Venezuela et cite des rapports des organisations non-gouvernementales Human Rights Watch et Amnesty International, dont il résulte que la population souffre de difficultés d'accès à la nourriture, aux médicaments et aux soins au Venezuela et que le gouvernement a étendu son pouvoir de contrôle sur les médias, réprimé des manifestations publiques et emprisonné certains opposants politiques. Toutefois, à supposer établie l'adhésion passée du requérant au parti en cause, cette circonstance n'est pas, à elle seule, de nature à caractériser un risque qu'il fasse personnellement l'objet de torture ou des peines et traitements prohibés par l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales en cas de retour dans son pays d'origine. Il ressort, en outre, des termes de l'arrêt rendu par la cour d'appel de Paris le 16 mai 2019 que l'intéressé résidait jusqu'à sa venue en France, le 17 décembre 2018, en compagnie de sa compagne, de leur enfant et d'un enfant d'un premier lit de cette dernière au Venezuela, où il suivant des études, sans que l'intéressé n'allègue avoir alors été en danger du fait de son engagement politique. Il ressort, du reste, des pièces du dossier que sa demande de protection internationale a été refusée par l'Office français de protection des réfugiés et apatrides le 15 janvier 2021 et qu'il n'a pas introduit de recours contre cette décision devant la Cour nationale du droit d'asile. Dans ces conditions, son moyen doit être écarté.

13. En sixième lieu, si le requérant soutient que les décisions attaquées sont susceptibles de comporter des conséquences d'une particulière gravité à sa situation personnelle, il résulte de ce qui a été dit au point précédent, en l'absence de tout autre élément de nature à caractériser une telle atteinte, qu'elles ne sont pas entachées d'une erreur manifeste d'appréciation à raison des conséquences qu'elles comportent sur sa situation personnelle. Le moyen doit donc être écarté.

14. Il résulte de tout ce qui précède que les conclusions aux fins d'annulation de M. A B doivent être rejetées ainsi, par voie de conséquence, que celles qu'il a présentées au titre des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

D E C I D E :

Article 1er : La requête de M. A B est rejetée.

Article 2 : Le présent jugement sera notifié à M. D A B et au préfet de police.

Lu en audience publique le 2 février 2024.

Le magistrat désigné,

A. Rezard

La greffière,

D. Migeon

La République mande et ordonne au préfet de police, en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution du présent jugement.

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