jeudi 29 février 2024
| Juridiction | Tribunal Administratif de Paris |
| Section | Tribunal Administratif de Paris |
| N° Dossier | TA75-2402219 |
| Type | Décision |
| Avocat requérant | DE SEZE |
Vu la procédure suivante :
Par une requête et des pièces complémentaires, enregistrées les 30 janvier et 1er février 2024, M. A B, représenté par Me de Seze, demande au juge des référés :
1°) de l'admettre au bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire ;
2°) d'ordonner, sur le fondement de l'article L. 521-1 du code de justice administrative, la suspension de l'exécution de la décision par laquelle l'Office français de l'immigration et de l'intégration (OFII) a implicitement refusé de rétablir les conditions matérielles d'accueil des demandeurs d'asile dont il bénéficiait ;
3°) d'enjoindre à l'OFII de lui accorder les conditions matérielles d'accueil auxquelles il a droit dans un délai de quinze jours à compter de la notification du jugement à intervenir, sous astreinte de 50 euros par jour de retard à compter du mois de leur cessation ;
4°) de mettre à la charge de l'OFII la somme de 1 500 euros à verser à Me de Seze en application des dispositions du deuxième alinéa de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991.
Il soutient que :
- la condition d'urgence à laquelle est subordonné le prononcé de la suspension demandée doit être regardée comme remplie, dès lors qu'il se trouve dans une situation de précarité extrême en ce qu'il ne dispose d'aucune source de revenus et vit dans la rue alors qu'il présente une vulnérabilité particulière en raison de son état de santé ;
- il y a un doute sérieux quant à la légalité de la décision attaquée ; en effet, cette décision est insuffisamment motivée, est entachée d'un défaut d'examen sérieux de sa situation personnelle, a été prise selon une procédure irrégulière en l'absence d'une prise en compte de sa vulnérabilité et de formation spécifique de l'agent ayant mené l'entretien de vulnérabilité, est entachée d'une erreur de droit car le fait de revenir en France afin d'y demander l'asile après avoir fait l'objet d'un transfert ne figure pas parmi les cas mentionnés à l'article L. 551-16 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ; elle est également illégale du fait de l'illégalité du questionnaire d'évaluation annexé à l'arrêté du 23 octobre 2015 relatif au questionnaire de détection des vulnérabilités des demandeurs d'asile ; elle est entachée d'une erreur de droit et d'une erreur manifeste d'appréciation au regard des motifs du refus opposé, ainsi que d'une erreur manifeste d'appréciation " dans la modulation de la sanction ".
Par un mémoire en défense, enregistré le 9 févier 2024, l'OFII conclut au rejet de la requête.
Il fait valoir que :
- l'urgence n'est pas caractérisée ;
- aucun des moyens soulevés n'est fondé, et il convient, le cas échéant, de substituer, comme base légale de la décision contestée, le 3° de l'article L. 551-15 au 3° de l'article L. 551-16 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.
Vu :
- les autres pièces du dossier ;
- le dossier de la requête au fond enregistrée le 30 janvier 2024 sous le n° 2402218 par laquelle M. B demande l'annulation de la décision attaquée.
Vu :
- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;
- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;
- le code de justice administrative.
Le président du tribunal a désigné M. Fouassier pour statuer sur les demandes de référé.
Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.
Ont été entendus au cours de l'audience publique, qui s'est tenue le 14 février 2024, en présence de Mme Doucet, greffière d'audience :
- le rapport de M. Fouassier,
- et les observations de Me de Seze représentant M. B.
La clôture de l'instruction a été prononcée à l'issue de l'audience.
Une note en délibéré, présentée par M. B, a été enregistrée le 29 février 2024.
Considérant ce qui suit :
1. M. B, ressortissant afghan né le 6 mars 1996 à Kapisa, a présenté une demande d'asile au guichet unique le 29 mars 2023, qui a été enregistrée en procédure dite " Dublin ". M. B a alors accepté le bénéfice des conditions matérielles d'accueil proposées par l'OFII. Un arrêté décidant du transfert de M. B aux autorités croates, responsables de l'examen de sa demande d'asile, a été exécuté le 11 octobre 2023. Le 30 octobre 2023, M. B, de retour en France, a présenté une nouvelle demande d'asile qui a été enregistrée en procédure " Dublin ". Par un courrier non daté, l'OFII l'a informé de son intention de prendre à son encontre une décision de cessation de ses conditions matérielle d'accueil. Par un courrier daté du 17 novembre 2023, notifié le 27 novembre 2023, M. B a sollicité leur rétablissement. Par une décision du 4 janvier 2024, l'OFII a mis fin aux conditions matérielles d'accueil qu'il avait acceptées le 29 mars 2023 au motif qu'il n'avait pas respecté les exigences des autorités chargées de l'asile en présentant une nouvelle demande d'asile en France après avoir été transféré vers l'Etat membre responsable de l'instruction de sa demande d'asile. Le 22 janvier 2024, sa demande d'asile a finalement été enregistrée en " procédure accélérée ". Par la présente requête, M. B doit être regardé comme demandant au juge des référés, statuant sur le fondement des dispositions de l'article L. 521-1 du code de justice administrative, de suspendre l'exécution de la décision de l'OFII du 4 janvier 2024 portant cessation de ses conditions matérielles d'accueil.
Sur la demande d'admission provisoire au bénéfice de l'aide juridictionnelle :
2. Aux termes de l'article 20 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique : " Dans les cas d'urgence () l'admission provisoire à l'aide juridictionnelle peut être prononcée () par la juridiction compétente ou son président () ". Dans les circonstances de l'espèce, il y a lieu d'admettre provisoirement M. B au bénéfice de l'aide juridictionnelle.
Sur les conclusions présentées au titre de l'article L. 521-1 du code de justice administrative :
3. Aux termes de l'article L. 521-1 du code de justice administrative : " Quand une décision administrative, même de rejet, fait l'objet d'une requête en annulation ou en réformation, le juge des référés, saisi d'une demande en ce sens, peut ordonner la suspension de l'exécution de cette décision, ou de certains de ses effets, lorsque l'urgence le justifie et qu'il est fait état d'un moyen propre à créer, en l'état de l'instruction, un doute sérieux quant à la légalité de la décision () ".
4. En premier lieu, il résulte de ces dispositions que la condition d'urgence à laquelle est subordonné le prononcé d'une mesure de suspension doit être regardée comme remplie lorsque la décision contestée préjudicie de manière suffisamment grave et immédiate à un intérêt public, à la situation du requérant ou aux intérêts qu'il entend défendre. Il appartient au juge des référés, saisi d'une demande tendant à la suspension d'une telle décision, d'apprécier concrètement, compte-tenu des justifications fournies par le requérant, si les effets de celle-ci sur la situation de ce dernier ou, le cas échéant, des personnes concernées, sont de nature à caractériser une urgence justifiant que, sans attendre le jugement de la requête au fond, l'exécution de la décision soit suspendue.
5. Il n'est pas sérieusement contesté que M. B est dépourvu de ressources et qu'il vit dans la rue alors qu'il établit souffrir de troubles psychiatriques. La décision litigieuse le place ainsi dans une situation de grande précarité. Par suite, la condition d'urgence doit, dans les circonstances particulières de l'espèce, être regardée comme remplie.
6. En second lieu, aux termes de l'article L. 551-15 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Les conditions matérielles d'accueil peuvent être refusées, totalement ou partiellement, au demandeur dans les cas suivants : () / 3° Il présente une demande de réexamen de sa demande d'asile ; () ". Aux termes de l'article L. 551-16 du même code : " Il peut être mis fin, partiellement ou totalement, aux conditions matérielles d'accueil dont bénéficie le demandeur dans les cas suivants : () / 3° Il ne respecte pas les exigences des autorités chargées de l'asile, notamment en se rendant aux entretiens, en se présentant aux autorités et en fournissant les informations utiles afin de faciliter l'instruction des demandes ; () ". Aux termes de l'article L. 573-5 du même code : " Lorsque l'examen de la demande d'asile relève de la compétence d'un autre Etat européen le versement de l'allocation pour demandeur d'asile prévue à l'article L. 553-1 prend fin à la date du transfert vers cet Etat ".
7. Il résulte de ces dispositions ainsi que de celles de la directive du Conseil du 27 janvier 2003 relative à des normes minimales pour l'accueil des demandeurs d'asile dans les Etats membres qu'elles visent à transposer, que lorsqu'un demandeur d'asile a été transféré vers l'Etat responsable de l'examen de sa demande, c'est à ce dernier de lui assurer les conditions matérielles d'accueil. En cas de retour de l'intéressé en France sans que la demande n'ait été examinée et de présentation d'une nouvelle demande, l'OFII peut refuser le bénéfice de ces droits, sauf si les autorités chargées de cette nouvelle demande décident de l'examiner ou si, compte tenu du refus de l'Etat responsable d'examiner la demande précédente, il leur revient de le faire.
8. En l'espèce, M. B a fait l'objet d'un transfert vers la Croatie le 11 octobre 2023. Rapidement revenu en France, il a de nouveau sollicité l'asile le 30 octobre 2023. L'OFII, qui a pris à son encontre une décision de cessation des conditions matérielles d'accueil sur le fondement de l'article L. 551-16 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, ne pouvait légalement prendre une telle décision dès lors que le bénéfice des conditions matérielles d'accueil avait cessé le jour de son départ du territoire national, soit le 11 octobre 2023, en application des dispositions des articles L. 573-4 et L. 573-5 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile. Si l'OFII soutient que la nouvelle demande formulée par M. B doit être regardée comme une demande de réexamen au sens du 3° de l'article L. 551-15 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile et que la décision contestée pouvait être légalement prise sur ce fondement, il ne peut être fait droit à la substitution de base légale ainsi demandée, dans la mesure où, d'une part, le requérant soutient, de façon circonstanciée, tant dans ses écritures qu'à l'audience, avoir été dans l'impossibilité de déposer une nouvelle demande d'asile en Croatie, et où, d'autre part, l'OFII, à qui il appartenait le cas échéant de se rapprocher des autorités croates, n'a pas présenté d'élément de nature à infirmer les dires du requérant selon lesquels ces autorités avaient refusé d'examiner sa demande d'asile. Dans ces conditions, il y a lieu de considérer que le moyen tiré de l'erreur de droit est propre à faire naître un doute sérieux quant à la légalité de la décision contestée.
9. Il résulte de tout ce qui précède qu'il y a lieu d'ordonner la suspension de l'exécution de la décision de l'Office français de l'immigration et de l'intégration prononçant la cessation des conditions matérielles d'accueil jusqu'à ce qu'il soit statué au fond sur la légalité de cette décision.
Sur les conclusions à fin d'injonction :
10. Aux termes de l'article L. 511-1 du code de justice administrative : " Le juge des référés statue par des mesures qui présentent un caractère provisoire () ". La suspension de l'exécution d'une décision administrative présente le caractère d'une mesure provisoire. Ainsi, elle n'emporte pas les mêmes conséquences qu'une annulation prononcée par le juge administratif, laquelle a une portée rétroactive. En particulier, elle ne prend effet qu'à la date à laquelle la décision juridictionnelle ordonnant la suspension est notifiée à l'auteur de la décision administrative contestée.
11. Dès lors, la mesure de suspension prononcée dans le cadre de la présente instance implique seulement que l'OFII rétablisse provisoirement M. B au bénéfice des conditions matérielles d'accueil des demandeurs d'asile. Il y a lieu d'enjoindre à l'OFII de procéder à ce rétablissement dans un délai de quinze jours, à compter de la notification de la présente ordonnance. Il n'y a pas lieu d'assortir cette injonction d'une astreinte.
Sur les frais liés à l'instance :
12. Il résulte de ce qui a été dit au point 2 que M. B est provisoirement admis à l'aide juridictionnelle. Par suite, son avocat peut se prévaloir des dispositions des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, et sous réserve que Me de Seze, avocat de M. B, renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'Etat, de mettre à la charge de l'Office français de l'immigration et de l'intégration la somme de 1 100 euros à verser à Me de Seze au titre de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991 et de l'article L.761-1 du code de justice administrative.
O R D O N N E
Article 1er : M. B est admis provisoirement au bénéfice de l'aide juridictionnelle.
Article 2 : L'exécution de la décision de l'Office français de l'immigration et de l'intégration portant cessation des conditions matérielles d'accueil des demandeurs d'asile de M. B est suspendue.
Article 3 : Il est enjoint à l'Office français de l'immigration et de l'intégration de rétablir provisoirement M. B au bénéfice des conditions matérielles d'accueil, dans un délai de quinze jours à compter de la notification de la présente ordonnance.
Article 4 : Sous réserve de l'admission définitive de M. B à l'aide juridictionnelle et sous réserve que Me de Seze renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'Etat, l'Office français de l'immigration et de l'intégration versera à Me de Seze la somme de 1 100 euros en application des dispositions du deuxième alinéa de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991 et de l'article L.761-1 du code de justice administrative.
Article 5 : Le surplus des conclusions de la requête de M. B est rejeté.
Article 6 : La présente ordonnance sera notifiée à M. A B, à Me de Seze et à l'Office français de l'immigration et de l'intégration.
Copie sera adressée au bureau d'aide juridictionnelle.
Fait à Paris le 29 février 2024.
Le juge des référés,
C. FOUASSIER
La République mande et ordonne au ministre de l'intérieur et des outre-mer en ce qui le concerne et à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.
N°2402219/2[0]