jeudi 29 février 2024
| Juridiction | Tribunal Administratif de Paris |
| Section | Tribunal Administratif de Paris |
| N° Dossier | TA75-2403066 |
| Type | Décision |
| Publication | C |
| Avocat requérant | CABINET CHANGO AVOCATS |
Vu la procédure suivante :
Par une requête, enregistrée le 8 février 2024, Mme B C, représentée par Me Metton, demande au juge des référés, saisi sur le fondement de l'article L. 521-1 du code de justice administrative :
1°) de suspendre l'exécution de la décision implicite du 15 janvier 2024 par laquelle le préfet de police a rejeté l'enregistrement de sa demande d'asile en procédure normale ;
2°) d'enjoindre au préfet de police d'enregistrer sa demande d'asile en procédure normale et de lui délivrer une attestation de demandeur d'asile, dans un délai de trois jours à compter de la notification de l'ordonnance à intervenir, sous astreinte de 150 euros par jour de retard ;
3°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 1 500 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.
Elle soutient que :
- l'urgence est établie ; elle se retrouve en situation irrégulière du fait du refus de l'enregistrement de sa demande d'asile en procédure normale alors qu'elle peut être éloignée à tout moment vers la Finlande en raison de l'exécution d'une décision de transfert du 7 mars 2023 malgré l'état de santé de son mari ;
- il existe un doute sérieux sur la légalité de la décision contestée ; elle est entachée d'incompétence ; elle est insuffisamment motivée ; elle méconnaît les stipulations de l'article 29 du règlement UE n° 604/2013 du Parlement européen et du Conseil du 26 juin 2013 et de l'article 9 du règlement CE n° 1560/2003 de la Commission du 2 septembre 2003.
Des pièces produites par le préfet de police ont été enregistrées le 26 février 2024.
Vu :
- la requête enregistrée sous le n° 2403070 tendant à l'annulation de la décision dont la suspension est demandée ;
- les autres pièces du dossier.
Vu :
- le règlement UE n° 604/2013 du Parlement européen et du Conseil du 26 juin 2013 ;
- le code de justice administrative.
Le président du tribunal a désigné Mme Aubert, vice-présidente de section, en application de l'article L. 511-2 du code de justice administrative, pour statuer sur les demandes de référé.
Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.
Au cours de l'audience publique, tenue le 26 février 2024 à 11 heures en présence de Mme Decock, greffière d'audience, Mme Aubert a lu son rapport et entendu :
- les observations de Me Metton, avocate de Mme C ;
- et les observations de Me Doucet pour le préfet de police qui conclut au rejet de la requête et fait valoir que les moyens invoqués ne sont pas fondés.
La clôture de l'instruction a été prononcée à l'issue de l'audience.
Considérant ce qui suit :
Sur la demande de référé :
1. Aux termes de l'article L. 521-1 du code de justice administrative : " Quand une décision administrative, même de rejet, fait l'objet d'une requête en annulation ou en réformation, le juge des référés, saisi d'une demande en ce sens, peut ordonner la suspension de l'exécution de cette décision, ou de certains de ses effets, lorsque l'urgence le justifie et qu'il est fait état d'un moyen propre à créer, en l'état de l'instruction, un doute sérieux quant à la légalité de la décision. () ".
2. Mme B C, ressortissante russe née en Russie le 18 février 1987, a demandé l'enregistrement de sa demande d'asile le 10 novembre 2023. Par la présente requête, elle demande au juge des référés, sur le fondement de l'article L. 521-1 du code de justice administrative, de suspendre l'exécution de la décision du 15 janvier 2024 par laquelle le préfet de police a refusé de faire droit à sa demande.
En ce qui concerne l'urgence :
3. L'urgence justifie que soit prononcée la suspension d'un acte administratif lorsque l'exécution de celui-ci porte atteinte, de manière suffisamment grave et immédiate, à un intérêt public, à la situation du requérant ou aux intérêts qu'il entend défendre. Il appartient au juge des référés, saisi de conclusions tendant à la suspension d'un acte administratif, d'apprécier concrètement, compte tenu des éléments fournis par le requérant, si les effets de l'acte litigieux sont de nature à caractériser une urgence justifiant que, sans attendre le jugement de la requête au fond, l'exécution de la décision soit suspendue. L'urgence doit être appréciée objectivement compte tenu de l'ensemble des circonstances de l'affaire.
4. Eu égard à la situation dans laquelle la décision dont la suspension est demandée par Mme C, qui fait l'objet d'une décision de transfert et peut, à ce titre, être éloignée à tout moment vers la Finlande, la condition d'urgence exigée par les dispositions de l'article L. 521-1 du code de justice administrative doit être regardée comme remplie.
En ce qui concerne l'existence d'un moyen propre à faire naître un doute sérieux :
5. Il résulte de l'instruction, notamment du certificat médical daté du 10 août 2023 établi par un néphrologue, que M. C, qui a bénéficié d'une greffe rénale en 2016, a présenté des symptômes faisant craindre une complication médicale en lien avec cette greffe le 17 juillet 2023 et s'est présenté, aidé de sa femme, en urgence à la consultation de néphrologie du centre de santé Ellasanté à Paris, avant de se soumettre à des examens complémentaires les 19 et 20 juillet 2023, consultations auxquelles Mme C, son épouse, l'a accompagné. Dans ces conditions, la requérante doit être regardée comme faisant état d'un motif légitime pour expliquer sa non-présentation aux autorités chargées de l'asile les 17 et 18 juillet 2023, circonstance qui s'oppose à la considérer comme étant en situation de fuite. Dès lors, en l'état de l'instruction, le moyen tiré de la méconnaissance de l'article 29 du règlement UE n° 604/2013 du Parlement européen et du Conseil du 26 juin 2013 est de nature à faire naître un doute sérieux sur la légalité de la décision dont la suspension est demandée.
6. Les deux conditions fixées par les dispositions de l'article L. 521-1 du code de justice administrative étant remplies, il y a lieu d'ordonner la suspension de l'exécution de la décision implicite du 15 janvier 2024 par laquelle le préfet de police a rejeté l'enregistrement de la demande d'asile en procédure normale présentée par Mme C.
Sur l'injonction :
7. Eu égard au motif de suspension retenu, il y a lieu d'enjoindre au préfet de police de procéder à l'enregistrement de la demande d'asile de Mme C, de lui remettre une attestation de demande d'asile en procédure normale ainsi que le dossier dit A de demande d'asile, dans un délai de quinze jours à compter de la notification de la présente ordonnance, et d'interrompre toute procédure de transfert vers la Finlande à son égard.
Sur les frais liés au litige :
8. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, de mettre à la charge de l'Etat le versement d'une somme de 1 000 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.
O R D O N N E :
Article 1er : L'exécution de la décision implicite du 15 janvier 2024 par laquelle le préfet de police a refusé l'enregistrement de la demande d'asile en procédure normale de Mme C est suspendue.
Article 2 : Il est enjoint au préfet de police de procéder à l'enregistrement de la demande d'asile de Mme C, de lui remettre une attestation de demande d'asile en procédure normale ainsi que le dossier dit A de demande d'asile, dans un délai de quinze jours à compter de la notification de la présente ordonnance, et d'interrompre toute procédure de transfert vers la Finlande.
Article 3 : L'Etat versera à Mme C une somme de 1 000 euros en application des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.
Article 4 : La présente ordonnance sera notifiée à Mme B C et au ministre de l'intérieur et des outre-mer.
Copie en sera adressée au préfet de police.
Fait à Paris, le 29 février 2024.
La juge des référés,
S. AUBERT
La République mande et ordonne au ministre de l'intérieur et des outre-mer en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.