lundi 26 février 2024
| Juridiction | Tribunal Administratif de Paris |
| Section | Tribunal Administratif de Paris |
| N° Dossier | TA75-2403377 |
| Type | Décision |
| Publication | C |
| Avocat requérant | PHILOUZE |
Vu la procédure suivante :
Par une requête, enregistrée le 13 février 2024, M. B A, représenté
par Me Philouze, demande au juge des référés, sur le fondement des dispositions de
l'article L. 521-1 du code de justice administrative :
1°) d'ordonner la suspension de l'exécution de l'arrêté du 23 novembre 2023, par lequel le préfet de police a refusé de lui délivrer une carte de séjour, en qualité d'étranger malade, l'a obligé à quitter le territoire français dans le délai de 30 jours et a fixé le pays de destination ;
2°) d'enjoindre au préfet de police de lui délivrer, une autorisation provisoire de séjour lui permettant de travailler, à compter de la notification de l'ordonnance à intervenir, sous astreinte de 200 euros par jour de retard ;
3°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 2 000 euros, en application
de l'article L.761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique.
Il soutient que :
Sur l'urgence :
- il bénéficie d'un accompagnement psychiatrique depuis deux ans et demi ; en raison de l'arrêté attaqué, il a été hospitalisé, du 22 décembre 2023 au 15 janvier 2024, puis de nouveau depuis le 7 février 2024, pour une période indéterminée ; or l'arrêté attaqué empêche son orientation vers une structure adaptée à son état de santé et met en danger les autres patients ;
- cette situation met en échec l'orientation en établissement et service d'aide par le travail (ESAT) faite par la maison départementale des personnes handicapées (MDPH), qui lui a reconnu un taux d'incapacité entre 50% et 79%.
Sur le doute sérieux :
En ce qui concerne la décision de refus de titre :
- elle est insuffisamment motivée ;
- elle est entachée de vices de procédure tirés, de la méconnaissance des droits de la défense, faute d'avoir communiqué l'intégralité du dossier médical au vu duquel le collège des médecins de l'Office français de l'immigration et de l'intégration (OFII) s'est prononcé
le 28 septembre 2023, de l'absence collégialité des débats entre les médecins de l'OFII et de leur incompétence ;
- elle a méconnu l'article L.114-5 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile;
- elle est entachée d'une inexactitude matérielle des faits ;
- elle est entachée d'une erreur de droit, dès lors que le préfet s'est cru en situation de compétence liée par l'avis des médecins de l'OFII ;
- elle a méconnu les articles L. 425-9 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile et 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation ;
En ce qui concerne l'obligation de quitter le territoire français :
- elle est illégale, dès lors que la décision de refus de titre de séjour est elle-même illégale ;
- elle est entachée d'un défaut d'examen particulier de sa situation personnelle ;
- elle a méconnu l'article L. 611-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, dès lors qu'il remplissait les conditions pour se voir délivrer une carte de séjour en qualité d'étranger malade, en application de L. 425-9 de ce code ;
- elle a méconnu l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation ;
En ce qui concerne la décision fixant le délai de départ volontaire à 30 jours :
- elle est illégale, dès lors que les décisions de refus de titre de séjour et d'obligation de quitter le territoire français prises à son encontre sont elles-mêmes illégales ;
- elle est insuffisamment motivée ;
- elle est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation ;
En ce qui concerne la décision fixant le pays de destination :
- elle est illégale, dès lors que les décisions de refus de titre de séjour et d'obligation de quitter le territoire français prises à son encontre sont elles-mêmes illégales ;
- elle a méconnu l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales.
Un mémoire en production de pièces présenté par le préfet de police a été enregistré
le 26 février 2024.
Par une décision du 10 janvier 2024, M. A a été admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale
Vu :
- les autres pièces du dossier ;
- la requête enregistrée sous le numéro 2403202 par laquelle M. A demande l'annulation de l'arrêté attaqué.
Vu :
- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;
- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;
- la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique ;
- le code de justice administrative.
Le président du tribunal a désigné Mme Vidal, présidente de section, pour statuer sur les demandes de référé.
Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.
Au cours de l'audience publique tenue en présence de Mme Guignard, greffière d'audience, Mme Vidal a lu son rapport et entendu :
-les observations de Me Philouze, pour M. A, qui persiste dans ses précédentes écritures ;
-le
s observations de Me Doucet, pour le préfet de police qui conclut au rejet de la requête.
La clôture de l'instruction a été prononcée à l'issue de l'audience publique.
Considérant ce qui suit :
1. M. A, ressortissant centrafricain né le 5 septembre 2023 à Bangui, est entré en France en janvier 2021 selon ses déclarations. Il a sollicité auprès du préfet de police de Paris, un titre de séjour portant la mention " vie privée et familiale ", délivré sur le fondement de
l'article L. 425-9 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile. Par un arrêté du 23 novembre 2023, le préfet de police, au vu de l'avis défavorable du collège de médecins de l'OFII, du 28 septembre 2023, a refusé de lui délivrer le titre de séjour sollicité, l'a obligé à quitter le territoire français dans un délai de trente jours et a fixé le pays de destination. Par la présente requête, M. A demande au juge des référés de suspendre l'exécution de cet arrêté sur le fondement de l'article L. 521-1 du code de justice administrative.
Sur les conclusions présentées au titre de l'article L. 521-1 du code de justice administrative :
2. Aux termes de l'article L. 521-1 du code de justice administrative : " Quand une décision administrative, même de rejet, fait l'objet d'une requête en annulation ou en réformation, le juge des référés, saisi d'une demande en ce sens, peut ordonner la suspension de l'exécution de cette décision, ou de certains de ses effets, lorsque l'urgence le justifie et qu'il est fait état d'un moyen propre à créer, en l'état de l'instruction, un doute sérieux quant à la légalité de la décision. () ". Aux termes de l'article L. 522-1 de ce code : " Le juge des référés statue au terme d'une procédure contradictoire écrite ou orale. Lorsqu'il lui est demandé de prononcer les mesures visées aux articles L. 521-1 et L. 521-2, de les modifier ou d'y mettre fin, il informe sans délai les parties de la date et de l'heure de l'audience publique. () ".
Sur l'urgence :
3. Il résulte de ces dispositions que la condition d'urgence à laquelle est subordonné le prononcé d'une mesure de suspension doit être regardée comme remplie lorsque la décision contestée préjudicie de manière suffisamment grave et immédiate à un intérêt public, à la situation du requérant ou aux intérêts qu'il entend défendre. Il appartient au juge des référés, saisi d'une demande tendant à la suspension d'une telle décision, d'apprécier concrètement, compte tenu des justifications fournies par le requérant, si les effets de celle-ci sur la situation de ce dernier ou le cas échéant, des personnes concernées, sont de nature à caractériser une urgence justifiant que, sans attendre le jugement de la requête au fond, l'exécution de la décision soit suspendue.
4. Il ressort des pièces du dossier que M. A souffre de troubles psychiques se manifestant notamment par des propos suicidaires et des comportements auto-agressifs (défenestrations), et a été hospitalisé à de multiples reprises depuis 2021, et dernièrement depuis le 9 février 2024 pour une durée indéterminée. L'intéressé est pris en charge par la Fondation de l'Armée du Salut depuis le 23 avril 2021 jusqu'à ce jour et est suivi par un centre
médico-psychologique. Par une décision du 1er juin 2023, la maison départementale des personnes handicapées lui a reconnu un taux d'incapacité compris entre 50% et 79% et l'a orienté dans un établissement et service d'aide par le travail (ESAT), pour la période du 30 mai 2023 au
30 août 2028, ainsi qu'un hébergement dans un Foyer de vie. Or il résulte de l'instruction, et n'est pas sérieusement contesté, que M. A, pour accéder à toutes ces prestations, doit disposer d'un document de séjour l'autorisant à travailler. Dans ces conditions, la condition d'urgence doit être regardée comme étant remplie.
Sur le doute sérieux :
5. Aux termes de l'article L. 425-9 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'étranger, résidant habituellement en France, dont l'état de santé nécessite une prise en charge médicale dont le défaut pourrait avoir pour lui des conséquences d'une exceptionnelle gravité et qui, eu égard à l'offre de soins et aux caractéristiques du système de santé dans le pays dont il est originaire, ne pourrait pas y bénéficier effectivement d'un traitement approprié, se voit délivrer une carte de séjour temporaire portant la mention " vie privée et familiale " d'une durée d'un an. La condition prévue à l'article L. 412-1 n'est pas opposable. / La décision de délivrer cette carte de séjour est prise par l'autorité administrative après avis d'un collège de médecins du service médical de l'Office français de l'immigration et de l'intégration, dans des conditions définies par décret en Conseil d'Etat. () ".
6. Sous réserve des cas où la loi attribue la charge de la preuve à l'une des parties,
il appartient au juge administratif, au vu des pièces du dossier, et compte tenu, le cas échéant, de l'abstention d'une des parties à produire les éléments qu'elle est seule en mesure d'apporter et qui ne sauraient être réclamés qu'à elle-même, d'apprécier si l'état de santé d'un étranger nécessite une prise en charge médicale dont le défaut pourrait entraîner pour lui des conséquences d'une exceptionnelle gravité, sous réserve de l'absence d'un traitement approprié dans le pays de renvoi, sauf circonstance humanitaire exceptionnelle. La partie qui justifie d'un avis du collège de médecins du service médical de l'OFII qui lui est favorable doit être regardée comme apportant des éléments de fait susceptibles de faire présumer l'existence ou l'absence d'un état de santé de nature à justifier la délivrance ou le refus d'un titre de séjour ainsi que la disponibilité dans le pays d'origine. Dans ce cas, il appartient à l'autre partie, dans le respect des règles relatives au secret médical, de produire tous éléments permettant d'apprécier l'état de santé de l'étranger et, le cas échéant, l'existence ou l'absence d'un traitement approprié dans le pays de renvoi. La conviction du juge, à qui il revient d'apprécier si l'état de santé d'un étranger justifie la délivrance d'un titre de séjour dans les conditions ci-dessus rappelées, se détermine au vu de ces échanges contradictoires.
7. Le préfet de police a fondé sa décision de refus sur l'avis du collège des médecins de l'OFII du 28 septembre 2023 indiquant que l'état de santé du requérant nécessite une prise en charge médicale dont le défaut pourrait entrainer des conséquences d'une exceptionnelle gravité, mais qu'il existe un traitement approprié dans son pays d'origine. Or M. A produit le certificat d'un praticien hospitalier psychiatre du centre médico-psychologique Saint Eloi de Paris (75012) en date du 6 février 2024 attestant de troubles psychiques avec passage à l'acte suicidaire et d'un risque de danger létal important. Si son suivi médico-social a permis une amélioration de son état de santé et que l'intéressé est investi dans ses soins et dans son projet de travail d'intégrer un ESAT, la persistance de symptômes entrainant une désorganisation psychique majeure nécessite la poursuite des soins pour plusieurs années, inenvisageable dans son pays d'origine. En outre, le compte-rendu d'hospitalisation à l'Hôpital Paris Est Val-de-Marne, du 15 janvier 2024, dans une unité de soins pour péril imminent (SPPI), fait état, sur le plan pharmacologique, d'une nécessaire augmentation progressive des doses de Rispridone et d'une sédation par Diazepam et Chlorpromazine ainsi qu'un traitement thymorégulateur par Dépakote. Le requérant a accepté une injection de Trevicta à 350 mg, pour réguler son humeur, qui devra être renouvelée
le 11 avril 2024. De plus, il ressort de rapports d'enquête de la Croix Rouge et d'Action contre la faim, et de comptes rendus journalistiques de, janvier 2020, février 2021, octobre 2022 et
mars 2023, sur les établissements publics psychiatriques de la République centrafricaine que ce secteur souffre de l'indigence d'un système sanitaire dégradé avec du matériel et des bâtiments datant d'avant la " période des indépendances " pour une population pauvre. Dès lors, et alors que ces éléments ne sont pas sérieusement contestés en défense, M. A est fondé à soutenir que le traitement approprié à son état de santé n'est pas disponible dans son pays d'origine et que le moyen tiré de l'erreur manifeste d'appréciation dont serait entachée la décision de refus de titre de séjour est propre, en l'état de l'instruction, à créer un doute sérieux quant à la légalité de la décision du 23 novembre 2023.
8. Il résulte de ce qui précède qu'il y a lieu de suspendre l'exécution de l'arrêté
du 23 novembre 2023, refusant de délivrer un titre de séjour à M. A.
Sur les conclusions aux fins d'injonction et d'astreinte :
9. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, d'enjoindre au préfet de police de réexaminer la situation de M. A dans le délai de trois mois à compter de la notification de l'ordonnance et de lui délivrer, dans l'intervalle, dans un délai de huit jours, une autorisation provisoire de séjour lui permettant de travailler qui sera renouvelée jusqu'à la date à laquelle le préfet de police aura pris une nouvelle décision ou jusqu'à ce que la juridiction ait statué sur le recours en annulation. Il n'y a pas lieu d'assortir cette injonction d'une astreinte.
Sur les frais d'instance :
10. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce de condamner l'Etat à verser la somme de 1 000 euros à Me Philouze, en application des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique, sous réserve que ce conseil renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'Etat au titre de l'aide juridictionnelle.
O R D O N N E :
Article 1er : L'exécution de l'arrêté du 23 novembre 2023 refusant un titre de séjour à M. A est suspendue.
Article 2: Il est enjoint au préfet de police de réexaminer la situation de M. A dans le délai de trois mois à compter de la notification de l'ordonnance et de lui délivrer, dans l'intervalle, dans un délai de huit jours, une autorisation provisoire de séjour lui permettant de travailler qui sera renouvelée jusqu'à la date à laquelle le préfet de police aura pris une nouvelle décision ou jusqu'à ce que la juridiction ait statué sur le recours en annulation dirigé contre l'arrêté attaqué.
Article 3 : L'Etat versera la somme de 1 000 euros à Me Philouze, en application des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique, sous réserve que ce conseil renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'Etat au titre de l'aide juridictionnelle.
Article 4 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.
Article 5 : La présente ordonnance sera notifiée à M. B A, à Me Philouze et au ministre de l'intérieur et des outre-mer.
Copie en sera adressée au préfet de police.
Fait à Paris, le 26 février 2024 .
La juge des référés,
S. VIDAL
La République mande et ordonne au ministre de l'intérieur en ce qui le concerne et à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les
parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.
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