mardi 19 mars 2024
| Juridiction | Tribunal Administratif de Paris |
| Section | Tribunal Administratif de Paris |
| N° Dossier | TA75-2403893 |
| Type | Décision |
| Avocat requérant | TOMASI |
Vu la procédure suivante :
Par une requête et des pièces complémentaires, enregistrées le 19 février 2024, M. B, représenté par Me Béchieau, demande au juge des référés :
1°) d'ordonner, sur le fondement de l'article L. 521-1 du code de justice administrative, la suspension de l'exécution de l'arrêté du 8 janvier 2024 par lequel le préfet de police lui a retiré sa carte de séjour pluriannuelle ;
2°) d'enjoindre au préfet de police, à titre principal, de lui restituer son titre de séjour, ou, à titre subsidiaire, de procéder au réexamen de sa situation et de lui délivrer une autorisation provisoire de séjour le temps de ce réexamen dans un délai de quinze jours à compter de la notification du jugement à intervenir, sous astreinte de 100 euros par jour de retard ;
3°) de mettre à la charge de l'Etat une somme de 1 500 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.
Il soutient que :
- la condition d'urgence à laquelle est subordonné le prononcé de la suspension demandée doit être regardée comme remplie, dès lors qu'au regard de la jurisprudence cette condition est en principe constatée dans le cas d'un retrait de titre de séjour et que la décision, qui le place dans une situation irrégulière, a des conséquences d'une extrême gravité sur sa situation personnelle et professionnelle ; en effet, il risque de perdre son emploi alors qu'il sera dans l'impossibilité de bénéficier d'allocation chômage et risque de faire l'objet d'une mesure d'éloignement à tout moment ;
- il y a un doute sérieux quant à la légalité de la décision du préfet de police ; en effet, la décision contestée est insuffisamment motivée, est entachée d'un défaut d'examen de sa situation personnelle, est entachée d'une erreur de fait et d'une erreur de droit au regard des articles L. 8251-1 du code du travail et L. 432-7 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile en ce qu'il n'est pas le gérant de fait de l'établissement contrôlé, méconnait les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ainsi que les dispositions des articles L. 435-1 et L. 423-23 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile et est entachée à cet égard d'une erreur manifeste d'appréciation.
Le préfet de police a produit des pièces, qui ont été enregistrées le 4 mars 2024.
Vu :
- les autres pièces du dossier ;
- le dossier de la requête au fond enregistrée le 19 février 2024 sous le n° 2403890 par laquelle M. B demande l'annulation de la décision attaquée.
Vu :
- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;
- le code du travail ;
- le code de justice administrative.
Le président du tribunal a désigné M. Fouassier pour statuer sur les demandes de référé.
Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.
Ont été entendus au cours de l'audience publique, qui s'est tenue le 6 mars 2024, en présence de Mme Doucet, greffière d'audience :
- le rapport de M. Fouassier,
- les observations de Me Béchieau, représentant M. B, qui maintient ses conclusions et moyens,
- et les observations de Me Zerad, représentant le préfet de police, qui conclut au rejet de la requête, l'urgence n'étant pas caractérisée et aucun des moyens soulevés n'étant fondé.
La clôture de l'instruction a été prononcée à l'issue de l'audience.
Considérant ce qui suit :
1. M. B, ressortissant bangladais né le 9 janvier 1986, a été mis en possession d'une carte de séjour pluriannuelle portant la mention " salarié " valable du 26 juin 2020 au 25 juin 2024. Lors d'un contrôle effectué dans les locaux de la SARL Pizza Parisienne, dont M. B a été regardé comme le gérant de fait, il a été constaté l'emploi d'un ressortissant étranger, démuni de titre de séjour et en situation irrégulière sur le territoire français. Par un arrêté du 8 janvier 2024, le préfet de police lui a retiré sa carte de séjour pluriannuelle. M. B demande la suspension de l'exécution de cet arrêté.
Sur les conclusions présentées au titre de l'article L. 521-1 du code de justice administrative :
2. Aux termes de l'article L. 521-1 du code de justice administrative : " Quand une décision administrative, même de rejet, fait l'objet d'une requête en annulation ou en réformation, le juge des référés, saisi d'une demande en ce sens, peut ordonner la suspension de l'exécution de cette décision, ou de certains de ses effets, lorsque l'urgence le justifie et qu'il est fait état d'un moyen propre à créer, en l'état de l'instruction, un doute sérieux quant à la légalité de la décision () ".
3. En premier lieu, la condition d'urgence à laquelle est subordonné le prononcé d'une mesure de suspension doit être regardée comme remplie lorsque la décision contestée préjudicie de manière suffisamment grave et immédiate à un intérêt public, à la situation du requérant ou aux intérêts qu'il entend défendre. Il appartient au juge des référés, saisi d'une demande tendant à la suspension d'une telle décision, d'apprécier concrètement, compte-tenu des justifications fournies par le requérant, si les effets de celle-ci sur la situation de ce dernier ou, le cas échéant, des personnes concernées, sont de nature à caractériser une urgence justifiant que, sans attendre le jugement de la requête au fond, l'exécution de la décision soit suspendue. Cette condition d'urgence est en principe constatée dans le cas d'un refus de renouvellement du titre de séjour, comme d'ailleurs d'un retrait de celui-ci.
4. Il est constant que M. B a bénéficié d'une carte de séjour pluriannuelle valable du 26 juin 2020 au 25 juin 2024 qui lui a été retirée par l'arrêté attaqué. La décision contestée a, en outre, pour effet, de le placer dans une situation d'irrégularité et de l'exposer à la perte de son emploi. La condition d'urgence doit dès lors être regardée comme remplie.
5. En second lieu, aux termes de l'article L. 432-7 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Une carte de séjour temporaire ou pluriannuelle peut être retirée à tout employeur, titulaire d'une telle carte, en infraction avec l'article L. 8251-1 du code du travail ainsi qu'à tout étranger qui méconnaît les dispositions de l'article L. 5221-5 du même code ou qui exerce une activité professionnelle non salariée sans en avoir l'autorisation. ". L'article L. 8251-1 du code du travail dispose que : " Nul ne peut, directement ou indirectement, embaucher, conserver à son service ou employer pour quelque durée que ce soit un étranger non muni du titre l'autorisant à exercer une activité salariée en France. () ".
6. En l'espèce, par une décision du 8 janvier 2024, le préfet de police a procédé au retrait de la carte de séjour pluriannuelle de M. B au motif qu'il a été constaté l'emploi d'un étranger non muni d'un titre de séjour l'autorisant à exercer une activité salariée lors d'un contrôle effectué au sein de l'établissement " Pizza Parisienne " dont M. B a été regardé comme le gérant de fait. Le préfet de police ne fait cependant état d'aucun élément tangible de nature à établir que M. B serait le gérant de fait de l'établissement contrôlé, alors que le requérant, qui conteste cette circonstance et a précisé, notamment lors de l'audience, les tâches qui lui incombent au sein de l'entreprise, fait état de sa qualité de simple salarié et produit des documents attestant de l'identité du gérant de droit de cet établissement, dont rien ne permet à ce stade de considérer qu'il n'exercerait pas effectivement la gestion de l'établissement. En l'état de l'instruction, le moyen tiré de ce que le préfet de police aurait commis une erreur de fait en estimant que M. B était le gérant de fait de l'établissement contrôlé est de nature à créer un doute sérieux quant à la légalité de l'arrêté attaqué.
7. Les deux conditions fixées par les dispositions de l'article L. 521-1 du code de justice administrative étant remplies, il y a lieu de suspendre l'exécution de la décision par laquelle le préfet de police a retiré à M. B la carte de séjour pluriannuelle dont il bénéficiait, jusqu'à ce qu'il soit statué au fond sur les conclusions tendant à l'annulation pour excès de pouvoir de cette décision.
Sur les conclusions à fin d'injonction :
8. Aux termes de l'article L. 511-1 du code de justice administrative : " Le juge des référés statue par des mesures qui présentent un caractère provisoire () ". Il appartient au juge des référés d'assortir sa décision de suspension des seules obligations provisoires qui en découlent pour l'administration.
9. La présente ordonnance implique nécessairement que soit provisoirement restituée à M. B sa carte de séjour pluriannuelle, en vigueur jusqu'au 25 juin 2024, jusqu'au jugement de l'affaire au fond. Il y a donc lieu d'ordonner au préfet de police de procéder à la restitution de ce document à M. B, dans le délai de quinze jours à compter de la notification de la présente ordonnance. Dans les circonstances de l'espèce, il n'y a pas lieu d'assortir cette injonction d'une astreinte.
Sur les frais liés à l'instance :
10. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, de mettre à la charge de l'Etat une somme de 1 100 euros au titre des frais exposés par M. B et non compris dans les dépens.
O R D O N N E
Article 1er : L'exécution de l'arrêté du préfet de police du 8 janvier 2024 par laquelle le préfet de police a retiré le titre de séjour de M. B est suspendue jusqu'à ce qu'il soit statué au fond sur les conclusions tendant à l'annulation de cette décision.
Article 2 : Il est enjoint au préfet de police de procéder à la restitution provisoire du titre de séjour de M. B jusqu'au jugement de l'affaire au fond, dans un délai de quinze jours à compter de la notification de la présente ordonnance.
Article 3 : L'État versera à M. B une somme de 1 100 euros en application des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.
Article 4 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.
Article 5 : La présente ordonnance sera notifiée à M. B et au préfet de police.
Fait à Paris le 19 mars 2024.
Le juge des référés,
C. FOUASSIER
La République mande et ordonne au ministre de l'intérieur et des outre-mer en ce qui le concerne et à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.
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