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AccueilJurisprudence administrativeN° TA75-2405002

Tribunal Administratif de Paris — Décision N° TA75-2405002

mercredi 6 mars 2024

JuridictionTribunal Administratif de Paris
SectionTribunal Administratif de Paris
N° DossierTA75-2405002
TypeOrdonnance
Avocat requérantFALALA

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête, enregistrée le 1er mars 2024, M. D A, représenté par Me Emma Eliakim, demande au juge des référés :

1°) de l'admettre provisoirement au bénéfice de l'aide juridictionnelle ;

2°) d'ordonner, à titre principal, à la maire de B, sur le fondement des dispositions de l'article L. 521-2 du code de justice administrative, de procéder à son hébergement dans une structure adaptée à son âge et à son état psychique et de prendre en charge ses besoins alimentaires et sanitaires quotidiens dans un délai de 24 heures à compter de l'ordonnance à intervenir, sous astreinte de 150 euros par jour de retard, jusqu'à ce que l'autorité judiciaire ait définitivement statué sur son recours fondé sur les articles 375 et suivants du code civil ;

3°) à titre subsidiaire, d'ordonner au préfet de la région Ile-de-France de le prendre en charge dans le cadre de l'hébergement d'urgence et d'assurer son accompagnement social, dans un délai de 24 heures à compter de la notification de l'ordonnance à intervenir, sous astreinte de 150 euros par jour de retard ;

4°) en cas d'admission à l'aide juridictionnelle, de condamner l'Etat à verser à Me Chermak Felonneau, avocate du requérant, la somme de 1500 euros au titre des articles

L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991 et à défaut, de condamner l'Etat à verser à M. A la somme de 1500 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Il soutient que :

- il peut saisir la justice même en qualité de mineur non émancipé ;

- il justifie d'une situation d'urgence caractérisée en raison de son état de santé, comme attestée par les pièces et certificats médicaux qu'il produit et il se trouve aussi en état de situation de détresse psychique avérée ;

- la décision porte une atteinte grave et manifestement illégale à son intérêt supérieur d'enfant au sens de l'article 3-1 de la convention internationale des droits de l'enfant, cet intérêt supérieur devrait le faire bénéficier d'une présomption de minorité ;

- l'acte de naissance qu'il produit doit être présumé authentique, le refus de la Ville de B n'est motivé que par des considérations très générales, cette appréciation est manifestement erronée et l'expose à un risque immédiat pour sa santé et sa sécurité, le refus de la Ville de B porte aussi atteinte à son droit à la vie et de ne pas subir des traitements inhumains et dégradants ;

- à titre subsidiaire, son état de santé et sa détresse psychique le placent dans une situation de vulnérabilité particulière si bien que l'absence d'hébergement d'urgence constitue une carence caractérisée dans l'accomplissement de ses missions par l'Etat.

Par un mémoire en défense, enregistré le 4 mars 2024, le préfet de la région Ile-de-France, préfet de B, représenté par Me Falala, conclut au rejet de la requête.

Il soutient que :

- M. A n'a jamais saisi le 115 ni plus largement le préfet de la région Ile-de-France depuis qu'il a quitté le centre Unity dans lequel il était hébergé par la Ville de B, si bien qu'il ne peut y avoir de carence caractérisée des services de l'Etat dans sa mise à l'abri ;

- les problèmes de santé de M. A, qui n'ont pas nécessité d'hospitalisation, ne suffisent pas à caractériser une détresse médicale particulière.

Par un mémoire en défense, enregistré le 4 mars 2024, la Ville de B conclut au rejet de la requête.

Elle soutient que :

- d'une part, l'acte de naissance produit par M. A n'a pas été légalisé par les services consulaires français en Guinée et il ne supporte aucun élément d'identification qui permettrait de le relier de manière certaine à sa personne, alors, en outre, que l'intéressé n'explique pas comment il a pu recevoir la transmission de cet acte ; d'autre part, le requérant n'apporte aucun élément de nature à établir que l'appréciation qu'elle a portée serait manifestement erronée, alors que la décision insiste sur l'absence de repère temporel dans ses déclarations, son fort degré d'autonomie, la vie pendant deux ans au Maroc et l'absence de prise en compte d'une potentielle minorité par les autorités espagnoles ;

- le requérant ne justifie pas l'extrême urgence de sa situation, n'ayant saisi le juge administratif que le 1er mars 2024, près de trois mois après la décision attaquée, et le juge des enfants, seulement près de deux mois après la décision litigieuse.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention internationale des droits de l'enfant ;

- le code de l'action sociale et des familles ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;

- le code de justice administrative.

Le président du tribunal a désigné Mme C pour statuer sur les demandes de référé.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Au cours de l'audience publique tenue en présence de Mme Heeralall, greffier d'audience, Mme C a lu son rapport et entendu :

- les observations de Me Eliakim, qui conclut aux mêmes fins que sa requête par les mêmes moyens en insistant sur la situation de détresse psychique de M. A et demande que les conclusions au titre des articles 37 de la loi du 10 juillet 1991 et L. 761-1 du code de justice administrative, soient dirigées à la fois contre l'Etat et la Ville de B ;

- les observations de Me Goulard, pour la Ville de B, qui conclut aux mêmes fins que ses précédentes écritures par les mêmes moyens.

La clôture d'instruction a été prononcée à l'issue de l'audience.

Considérant ce qui suit :

Sur la demande d'admission provisoire à l'aide juridictionnelle :

1. L'article 20 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique dispose : " Dans les cas d'urgence, sous réserve de l'application des règles relatives aux commissions ou désignations d'office, l'admission provisoire à l'aide juridictionnelle peut être prononcée par la juridiction compétente ou son président. () ". Eu égard aux circonstances de l'espèce, il y a lieu de prononcer, en application des dispositions précitées, l'admission provisoire de M. D A au bénéfice de l'aide juridictionnelle.

Sur les conclusions au titre de l'article L. 521-2 du code de justice administrative :

2. Aux termes de l'article L. 521-2 du code de justice administrative : " Saisi d'une demande en ce sens justifiée par l'urgence, le juge des référés peut ordonner toutes mesures nécessaires à la sauvegarde d'une liberté fondamentale à laquelle une personne morale de droit public ou un organisme de droit privé chargé de la gestion d'un service public aurait porté, dans l'exercice d'un de ses pouvoirs, une atteinte grave et manifestement illégale. () ".

3. M. D A, qui soutient être un mineur isolé, demande au juge des référés, sur le fondement de l'article L. 521-2 du code de justice administrative, d'enjoindre à titre principal, à la Ville de B et, à titre subsidiaire, au préfet de la région Ile-de-France, préfet de B de le réintégrer dans une structure adaptée à son âge et de prendre en charge ses besoins essentiels, ou de lui assurer un accueil provisoire, jusqu'à ce que l'autorité judiciaire ait statué sur son recours fondé sur les articles 375 et suivants du code civil, sous astreinte dans les deux cas de 150 euros par jour de retard.

En ce qui concerne le cadre juridique :

4. En premier lieu, il résulte des articles 375 et suivants du code civil, d'une part, et des articles L. 221-1 et suivants du code de l'action sociale et des familles, d'autre part, qu'il incombe aux autorités du département, le cas échéant, dans les conditions prévues par la décision du juge des enfants ou par le procureur de la République ayant ordonné en urgence une mesure de placement provisoire, de prendre en charge l'hébergement et de pourvoir aux besoins des mineurs confiés au service de l'aide sociale à l'enfance. A cet égard, une obligation particulière pèse sur ces autorités lorsqu'un mineur privé de la protection de sa famille est sans abri et que sa santé, sa sécurité ou sa moralité est en danger. Lorsqu'elle entraîne des conséquences graves pour le mineur intéressé, une carence caractérisée dans l'accomplissement de cette mission porte une atteinte grave et manifestement illégale à une liberté fondamentale. Il incombe au juge des référés d'apprécier, dans chaque cas, les diligences accomplies par l'administration en tenant compte des moyens dont elle dispose ainsi que de l'âge, de l'état de santé et de la situation de famille de la personne intéressée.

5. Il résulte également des dispositions mentionnées au point précédent que, lorsqu'il est saisi par un mineur d'une demande d'admission à l'aide sociale à l'enfance, le président du conseil départemental peut seulement, au-delà de la période provisoire de cinq jours prévue par l'article L. 223-2 du code de l'action sociale et des familles, décider de saisir l'autorité judiciaire mais ne peut, en aucun cas, décider d'admettre le mineur à l'aide sociale à l'enfance sans que l'autorité judiciaire l'ait ordonné. L'article 375 du code civil autorise le mineur à solliciter lui-même le juge judiciaire pour que soient prononcées, le cas échéant, les mesures d'assistance éducative que sa situation nécessite. Lorsque le département refuse de saisir l'autorité judiciaire à l'issue de l'évaluation mentionnée au point 3 ci-dessus, au motif que l'intéressé n'aurait pas la qualité de mineur isolé, l'existence d'une voie de recours devant le juge des enfants par laquelle le mineur peut obtenir son admission à l'aide sociale rend irrecevable le recours formé devant le juge administratif contre la décision du département.

6. Il appartient toutefois au juge des référés, statuant sur le fondement de l'article L. 521-2 du code de justice administrative, lorsqu'il lui apparaît que l'appréciation portée par le département sur l'absence de qualité de mineur isolé de l'intéressé est manifestement erronée et que ce dernier est confronté à un risque immédiat de mise en danger de sa santé ou de sa sécurité, d'enjoindre au département de poursuivre son accueil provisoire.

7. En deuxième lieu, l'article L. 345-2 du code de l'action sociale et des familles prévoit que, dans chaque département, est mis en place, sous l'autorité du préfet, " un dispositif de veille sociale chargé d'accueillir les personnes sans abri ou en détresse () ". Ce dispositif de veille sociale est, en Ile-de-France, en vertu de l'article L.345-2, mis en place à la demande et sous l'autorité du représentant de l'Etat dans la région sous la forme d'un dispositif unique. L'article L. 345-2-2 de ce code dispose que : " Toute personne sans abri en situation de détresse médicale, psychique ou sociale a accès, à tout moment, à un dispositif d'hébergement d'urgence. () ". Aux termes de son article L. 345-2-3 : " Toute personne accueillie dans une structure d'hébergement d'urgence doit pouvoir y bénéficier d'un accompagnement personnalisé et y demeurer, dès lors qu'elle le souhaite, jusqu'à ce qu'une orientation lui soit proposée () ". Aux termes de l'article L. 121-7 du même code : " Sont à la charge de l'Etat au titre de l'aide sociale : () 8° Les mesures d'aide sociale en matière de logement, d'hébergement et de réinsertion, mentionnées aux articles L. 345-1 à L. 345-3 () ".

8. Il appartient aux autorités de l'État, sur le fondement des dispositions citées au point précédent, de mettre en œuvre le droit à l'hébergement d'urgence reconnu par la loi à toute personne sans abri qui se trouve en situation de détresse médicale, psychique ou sociale. Une carence caractérisée dans l'accomplissement de cette mission peut faire apparaître, pour l'application de l'article L. 521-2 du code de justice administrative, une atteinte grave et manifestement illégale à une liberté fondamentale lorsqu'elle entraîne des conséquences graves pour la personne intéressée. Il incombe au juge des référés d'apprécier dans chaque cas les diligences accomplies par l'administration en tenant compte des moyens dont elle dispose ainsi que de l'âge, de l'état de la santé et de la situation de famille de la personne intéressée.

9. Enfin, pour l'application de l'article L. 521-2 du code de justice administrative, le droit au respect de la vie, le droit de ne pas être soumis à des traitements inhumains et dégradants, le droit de recevoir les traitements et les soins appropriés à son état de santé, le respect de l'intérêt supérieur de l'enfant et le droit à l'hébergement d'urgence constituent des libertés fondamentales au sens des dispositions de cet article.

En ce qui concerne l'application au cas d'espèce :

10. En premier lieu, il résulte de l'instruction que M. A, de nationalité guinéenne, déclare être né le 2 mars 2008 à Nzérékoré (Guinée) et être arrivé en France en décembre 2023. Il s'est présenté le 12 décembre 2023 auprès de l'accueil pour mineurs non accompagnés pour bénéficier d'une évaluation de sa minorité et de son isolement. A la suite de l'entretien d'évaluation prévu par l'article L. 221-2-4 du code de l'action sociale et des familles qui s'est tenu le 15 décembre 2023, la maire de la Ville de B a, par une décision du même jour, refusé sa prise en charge au titre de l'accueil provisoire d'urgence des mineurs non accompagnés, au motif que l'ensemble de ses déclarations ne permettaient pas de conclure manifestement à sa minorité et l'a invité à se tourner vers les dispositifs d'accompagnement pour adultes dont les coordonnées lui ont été remis. M. A a toutefois saisi le juge des enfants de B le 2 février 2024. Si le requérant fait valoir qu'il aurait obtenu un acte de naissance authentique attestant de sa minorité, cet acte, daté du 11 janvier 2024, n'a pas été légalisé par les services consulaires français en Guinée et ne supporte aucun élément d'identification, tel une photographie, susceptible de le rattacher de manière certaine à M. A. En outre, M. A ne saurait se prévaloir d'une présomption de minorité. Dans ces conditions, il n'apparaît pas, en l'état de l'instruction et compte tenu de l'office particulier du juge des référés saisi sur le fondement de l'article L. 521-2 du code de justice administrative, que la Ville de B, en relevant l'absence de repère temporel dans les déclarations de M. A, le fort degré d'autonomie et de maturité dont il aurait fait preuve dans sa prise en charge en décidant de travailler deux ans au Maroc et l'absence de prise en compte d'une éventuelle minorité par les autorités espagnoles avant son entré en France, aurait porté une appréciation manifestement erronée sur l'absence de qualité de mineur de l'intéressé et que son refus révèlerait, à la date de la présente ordonnance, au vu de la situation de l'intéressé, une atteinte grave et manifestement illégale à une liberté fondamentale.

11. En second lieu, il résulte de l'instruction que si M. A fait état d'une vulnérabilité particulière liée à son état de santé et à sa détresse psychique, il n'établit pas avoir tenté de saisir le 115 et, de manière plus générale, le préfet de la région Ile-de-France, préfet de B de sorte qu'en l'état de l'instruction, il n'est pas établi que les autorités de l'Etat auraient fait preuve d'une carence caractérisée dans l'accomplissement de la mise en œuvre qui leur incombe du droit à l'hébergement d'urgence, mentionné aux paragraphes 8 et 9.

12. Il résulte de tout ce qui précède que la demande formée par M. A sur le fondement de l'article L. 521-2 du code de justice administrative doit être rejetée ainsi que, la Ville de B et l'Etat n'étant pas les parties perdantes à l'instance, les conclusions présentées au titre des articles 37 de la loi du 10 juillet 1991 et L. 761-1 du code de justice administrative.

O R D O N N E :

Article 1er : M. A est admis provisoirement au bénéfice de l'aide juridictionnelle.

Article 2 : La requête de M. A est rejetée.

Article 3 : La présente ordonnance sera notifiée à M. A, à la Ville de B et au préfet de B, préfet de la région Ile-de-France.

Fait à B, le 6 mars 2024.

La juge des référés,

A. C

La République mande et ordonne préfet de la région d'Île-de-France, préfet de B, en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

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