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AccueilJurisprudence administrativeN° TA75-2406387

Tribunal Administratif de Paris — Décision N° TA75-2406387

mercredi 12 juin 2024

JuridictionTribunal Administratif de Paris
SectionTribunal Administratif de Paris
N° DossierTA75-2406387
TypeDécision
FormationSection 8 - Chambre 1
Avocat requérantANWAR

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête enregistrée le 18 mars 2024, M. E D, représenté par Me Anwar, demande au tribunal :

1°) d'annuler l'arrêté du 17 mars 2024 par lequel le préfet de police l'a obligé à quitter le territoire français sans délai, a fixé le pays de destination de sa reconduite à la frontière et lui a interdit le retour sur le territoire français pour une durée d'un an ;

2°) d'enjoindre au préfet de police de réexaminer sa situation et de procéder à l'effacement de son signalement dans le système d'information Schengen.

Il soutient que :

L'arrêté en litige :

- est entaché d'incompétence ;

- est insuffisamment motivé dans ces différentes décisions ;

- est illégal en l'absence d'examen particulier de sa situation par le préfet de police ;

- est entaché d'une erreur de droit ;

- méconnaît l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- est entaché d'une erreur manifeste d'appréciation ;

- méconnaît l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

Par un mémoire en défense, enregistrés le 2 mai 2024, le préfet de police conclut au rejet de la requête.

Il soutient que les moyens soulevés par M. D ne sont pas fondés.

Par une ordonnance du 3 mai 2024, la clôture d'instruction a été fixée au 21 mai 2024.

M. D a été admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale par une décision du 4 avril 2024.

Un mémoire présenté pour M. D, par Me Anwar, a été enregistré le 24 mai 2024.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales,

- la charte des droits fondamentaux de l'Union européenne ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile,

- le code des relations entre le public et l'administration,

- le code de justice administrative.

Le président de la formation de jugement a dispensé la rapporteure publique, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l'audience.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de Mme Hermann Jager,

- et les observations de Me Anwar, conseil de M. D.

Considérant ce qui suit :

1. M. D, ressortissant malien, né le 31 décembre 1973, ayant fait l'objet d'une obligation de quitter le territoire français le 26 juillet 2021, qu'il n'a pas exécutée, faisant suite à un refus de délivrance d'un titre de séjour dont il avait sollicité la délivrance, a été interpellé, le

17 mars 2024, lors d'un contrôle d'identité et n'a pas apporté, lors de la retenue pour vérification de son droit au séjour, de justificatifs de son droit au séjour sur le territoire français. Le préfet de police a alors pris, le jour même, à son encontre, un arrêté lui faisant obligation de quitter le territoire français, sans délai, sur le fondement de l'article L. 611-1-3° du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, assortie d'une décision fixant le pays de destination de la reconduite et d'un arrêté lui faisant interdiction de retour en France pour une durée de douze mois. M. D demande au tribunal d'annuler les deux arrêtés en litige.

Sur les conclusions aux fins d'annulation :

En ce qui concerne l'obligation de quitter le territoire français :

2. En premier lieu, par un arrêté n° 2024-00198 du 16 février 2024, régulièrement publié au recueil des actes administratifs, le préfet de police a donné délégation à Mme B C, attachée d'administration de l'Etat, pour signer tous actes, arrêtés et décisions, nécessaires à l'exercice des missions de la direction de la police générale, dans lesquelles figure la police des étrangers. Par suite, le moyen tiré de l'incompétence du signataire des arrêtés attaqués manque en fait et doit être écarté.

3. En deuxième lieu, l'arrêté attaqué vise les dispositions du 3° de l'article L. 611-1 et de l'article L. 612-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, tout en faisant état de manière suffisamment précise des éléments relatifs à la situation personnelle sur lesquels le préfet de police s'est fondé pour l'obliger à quitter le territoire français et lui refuser un délai de départ volontaire. Si cet arrêté ne mentionne pas tous les éléments caractérisant la situation de

M. D, il lui permet de comprendre les motifs qui l'ont fondé. Par suite, le moyen tiré de l'insuffisance de motivation et du défaut d'examen sérieux de sa situation personnelle doit être écarté.

4. En troisième lieu, aux termes de l'article 41 de la charte des droits fondamentaux de l'Union européenne : " 1. Toute personne a le droit de voir ses affaires traitées impartialement, équitablement et dans un délai raisonnable par les institutions, organes et organismes de l'Union. 2. Ce droit comporte notamment : a) le droit de toute personne d'être entendue avant qu'une mesure individuelle qui l'affecterait défavorablement ne soit prise à son encontre ; b) le droit d'accès de toute personne au dossier qui la concerne, dans le respect des intérêts légitimes de la confidentialité et du secret professionnel et des affaires ; c) l'obligation pour l'administration de motiver ses décisions. 3. Toute personne a droit à la réparation par l'Union des dommages causés par les institutions, ou par ses agents dans l'exercice de leurs fonctions, conformément aux principes généraux communs aux droits des États membres. 4. Toute personne peut s'adresser aux institutions de l'Union dans une des langues des traités et doit recevoir une réponse dans la même langue. "

5. Le droit d'être entendu préalablement à toute décision qui affecte sensiblement et défavorablement les intérêts de son destinataire constitue l'une des composantes du droit de la défense, tel qu'il est énoncé notamment au 2 de l'article 41 de la Charte des droits fondamentaux de l'Union européenne, et fait partie des principes généraux du droit de l'Union européenne ayant la même valeur que les traités. Il garantit à toute personne la possibilité de faire connaître, de manière utile et effective, son point de vue au cours de la procédure administrative, afin que l'autorité compétente soit mise à même de tenir compte de l'ensemble des éléments pertinents pour fonder sa décision. La faculté de présenter des observations écrites ou de faire valoir des observations orales devant l'autorité administrative lorsque celle-ci examine sa situation présente le caractère d'une garantie pour l'étranger susceptible de faire l'objet d'une mesure d'éloignement. Une atteinte à ce droit est susceptible d'affecter la régularité de la procédure à l'issue de laquelle la décision faisant grief est prise si la personne concernée a été privée de la possibilité de présenter des éléments pertinents qui auraient pu influer sur le contenu de la décision. Par ailleurs, lors du dépôt de sa demande de titre de séjour, il appartient à l'étranger, lequel doit en principe faire l'objet d'une présentation personnelle du demandeur en préfecture, d'apporter à l'administration toutes les précisions qu'il juge utiles. Il lui est loisible, au cours de l'instruction de sa demande, de faire valoir auprès de l'administration toute observation complémentaire utile, au besoin en faisant état d'éléments nouveaux.

6. M. D qui a été entendu par les services de police lors de son interpellation n'établit qu'il aurait été empêché de présenter des observations concernant sa situation personnelle, familiale et professionnelle. Par ailleurs, il ne fournit aucune précision sur les éléments pertinents qu'il aurait été empêché de faire valoir préalablement à l'obligation de quitter le territoire français dont il a fait l'objet et qui auraient été susceptibles de conduire au préfet de police à s'abstenir de l'édicter s'ils avaient été portés à sa connaissance préalablement. Par suite, le moyen tiré de la méconnaissance du droit d'être entendu, qui est au nombre des principes fondamentaux du droit de l'Union européenne, doit être écarté. De même que doit être écarté le moyen tiré de ce que le préfet n'aurait pas procédé à un examen complet de sa situation.

7. En dernier lieu, aux termes de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " 1. Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale (). / 2. Il ne peut y avoir ingérence d'une autorité publique dans l'exercice de ce droit que pour autant que cette ingérence est prévue par la loi et qu'elle constitue une mesure qui, dans une société démocratique, est nécessaire à la sécurité nationale, à la sûreté publique, au bien-être économique du pays, à la défense de l'ordre et à la prévention des infractions pénales, à la protection de la santé ou de la morale, ou à la protection des droits et libertés d'autrui. "

8. Au soutien de ses conclusions, M. D se prévaut de ce qu'il a en France le centre de sa vie privée et familiale, étant le père d'un enfant français Kelyan, né le 5 septembre 2020 de sa relation avec une ressortissante française, Mme A, avec laquelle il soutient être partenaire d'un pacte civil de solidarité et qu'il a été en possession de plusieurs titres de séjour et justifie d'une activité professionnelle en contrat à durée indéterminée. Toutefois, le requérant n'a produit, au cours du délai d'instruction de sa requête, aucune pièce de nature à démontrer qu'il entretient et contribue à l'éducation de son enfant, ni même qu'il exerce une activité professionnelle. Par suite, il n'est pas fondé à soutenir que la décision du préfet de police aurait porté à son droit au respect de sa vie privée et familiale, une atteinte disproportionnée aux buts en vue desquels elle a été prise. Le préfet n'a, par suite, pas méconnu les stipulations précitées de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ni commis d'erreur manifeste dans l'appréciation des conséquences de son arrêté sur sa situation personnelle.

9. Il résulte de ce qui précède que M. D n'est pas fondé à demander l'annulation de la décision lui faisant obligation de quitter le territoire français.

En ce qui concerne la décision de refus de délai de départ volontaire :

10. Aux termes de l'article L. 612-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Par dérogation à l'article L. 612-1, l'autorité administrative peut refuser d'accorder un délai de départ volontaire dans les cas suivants : () / 2° L'étranger s'est vu refuser la délivrance ou le renouvellement de son titre de séjour, du document provisoire délivré à l'occasion d'une demande de titre de séjour ou de son autorisation provisoire de séjour au motif que sa demande était manifestement infondée ou frauduleuse ; / 3° Il existe un risque que l'étranger se soustraie à la décision portant obligation de quitter le territoire français dont il fait l'objet. " Aux termes de l'article L. 612-3 du même code : " Le risque mentionné au 3° de l'article L. 612-2 peut être regardé comme établi, sauf circonstance particulière, dans les cas suivants : () / 5° L'étranger s'est soustrait à l'exécution d'une précédente mesure d'éloignement ; () / 8° L'étranger ne présente pas de garanties de représentation suffisantes, notamment parce qu'il ne peut présenter des documents d'identité ou de voyage en cours de validité () qu'il ne justifie pas d'une résidence effective et permanente dans un local affecté à son habitation principale (). "

11. Pour refuser d'accorder un délai de départ volontaire à M. D, qui n'a justifié ni de documents d'identité, ni d'un titre de séjour, le préfet de police s'est fondé sur le motif tiré de ce qu'il s'est soustrait à une mesure d'éloignement intervenue pour faire suite au refus de délivrance d'un titre de séjour le 26 juillet 2021. Par suite, le moyen tiré de la méconnaissance de l'article L. 612-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile doit être écarté.

En ce qui concerne le pays de destination :

12. Aux termes de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " Nul ne peut être soumis à la torture ni à des peines ou traitements inhumains ou dégradants ".

13. M. D n'apporte au soutien de ses conclusions aucun justificatif permettant de constater qu'en cas de retour dans son pays, il serait exposé personnellement à un risque de torture ou à des traitements inhumains ou dégradants. Le moyen doit être écarté.

14. Il résulte de tout ce qui précède que M. D n'est pas fondé à demander l'annulation de l'arrêté du 17 mars 2024, par lequel préfet de police lui a fait obligation de quitter le territoire français sans délai et fixé le pays de destination.

En ce qui concerne la légalité de la décision portant interdiction de retour sur le territoire français pour une durée d'un an :

15. Aux termes de l'article L. 612-6 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile dispose : " Lorsqu'aucun délai de départ volontaire n'a été accordé à l'étranger, l'autorité administrative assortit la décision portant obligation de quitter le territoire français d'une interdiction de retour sur le territoire français. Des circonstances humanitaires peuvent toutefois justifier que l'autorité administrative n'édicte pas d'interdiction de retour. Les effets de cette interdiction cessent à l'expiration d'une durée, fixée par l'autorité administrative, qui ne peut excéder trois ans à compter de l'exécution de l'obligation de quitter le territoire français. " Aux termes du premier alinéa de l'article L. 612-10 du même code : " Pour fixer la durée des interdictions de retour mentionnées aux articles L. 612-6 et L. 612-7, l'autorité administrative tient compte de la durée de présence de l'étranger sur le territoire français, de la nature et de l'ancienneté de ses liens avec la France, de la circonstance qu'il a déjà fait l'objet ou non d'une mesure d'éloignement et de la menace pour l'ordre public que représente sa présence sur le territoire français."

16. Si M. D soutient, d'une part, que la décision par laquelle le préfet de police a prononcé une interdiction de retour d'un an est insuffisamment motivée en fait et en droit, il résulte des termes de la décision que le préfet s'est fondé sur les dispositions précitées, qu'il a constaté que M. D avait précédemment fait l'objet d'une obligation de quitter le territoire français le 26 juillet 2021, qu'il n'a pas exécutée, et s'est donc maintenu irrégulièrement en France, qu'il a pris en compte l'absence de liens privés et familiaux établis en France pour prononcer la mesure d'interdiction. Ainsi, le requérant n'est pas fondé à soutenir que la décision n'est pas motivée.

17. Il est constant que M. D s'est maintenu irrégulièrement en France après le rejet de sa demande de titre de séjour et qu'il n'a pas exécuté, dans le délai imparti de trente jours, la décision lui faisant obligation de quitter la France, qu'il est célibataire et sans charge de famille sur le territoire français. Ainsi, la décision lui interdisant d'y retourner pendant un an n'est pas entachée de disproportion.

18. Il résulte de tout ce qui précède que la requête doit être rejetée y compris les conclusions à fin d'injonction et celles présentées au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

D E C I D E :

Article 1er : La requête de M. D est rejetée.

Article 2 : Le présent jugement sera notifié à M. E D, au préfet de police et à Me Anwar.

Délibéré après l'audience du 28 mai 2024, à laquelle siégeaient :

- Mme Hermann Jager, présidente-rapporteure,

- M. Martin-Genier, premier conseiller,

- Mme Perrin, première conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 12 juin 2024.

La présidente-rapporteure,

V. Hermann Jager

L'assesseur le plus ancien

P. Martin-Genier La greffière,

A. Heeralall

La République mande et ordonne au préfet de police en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

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