vendredi 12 avril 2024
| Juridiction | Tribunal Administratif de Paris |
| Section | Tribunal Administratif de Paris |
| N° Dossier | TA75-2406648 |
| Type | Décision |
| Avocat requérant | DE SEZE |
Vu la procédure suivante :
Par une requête, enregistrée le 21 mars 2024, Mme D A épouse C, représentée par Me de Seze, demande au juge des référés :
1°) de l'admettre au bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire ;
2°) d'ordonner, sur le fondement des dispositions de l'article L. 521-1 du code de justice administrative, la suspension de la décision du 20 décembre 2023 par laquelle le préfet de police a refusé de renouveler son titre de séjour, jusqu'à ce qu'il soit statué au fond sur la légalité de cette décision ;
3°) d'enjoindre au préfet territorialement compétent de lui délivrer à titre provisoire un titre de séjour " vie privée et familiale " dans le délai d'un mois à compter de la notification de l'ordonnance à intervenir, sous astreinte de 150 euros par jour de retard et, à titre subsidiaire, une autorisation provisoire de séjour l'autorisant à travailler, jusqu'à ce qu'il soit statué sur la requête au fond ;
4°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 1 500 euros au bénéfice de son conseil au titre des dispositions des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991.
Elle soutient que :
Sur l'urgence :
-Elle est présumée s'agissant d'un refus de renouvellement de titre de séjour ; par ailleurs, la décision litigieuse fait obstacle à la poursuite de son traitement médical indispensable, et qu'elle est la mère d'un enfant français placé auprès de l'aide sociale à l'enfance ;
Sur le doute sérieux quant à la légalité de la décision attaquée :
-elle est insuffisamment motivée et est entachée d'un défaut d'examen sérieux ;
-elle est entachée d'erreur de fait dès lors qu'elle justifie que son enfant est de nationalité française, et qu'il réside en France, placé auprès des services de l'aide sociale à l'enfance ;
-le préfet de police n'établit pas que le médecin rapporteur n'a pas siégé au sein du collège de médecins et la procédure est ainsi irrégulière ;
-la décision attaquée est entachée d'erreur de droit et d'erreur manifeste d'appréciation au regard de l'article L.425-9 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile eu égard à son état de santé et à l'indisponibilité de son traitement ;
-elle est entachée d'erreur manifeste d'appréciation et d'erreur de droit dès lors qu'elle est mère d'un enfant français ; elle doit être regardée comme ayant invoqué les dispositions de l'article L423-7 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile comme fondement de sa demande de titre de séjour, dont il est démontré qu'elle remplit les conditions ;
-elle méconnait l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales, l'article 3-1 de la convention internationale des droits de l'enfant et est entachée d'erreur manifeste d'appréciation ;
Des pièces ont été produites pour le préfet de police, enregistrées le 1er avril 2024.
Vu les autres pièces du dossier.
Vu :
- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;
- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;
- le code de justice administrative.
Le président du tribunal a désigné Mme Evgénas pour statuer sur les demandes de référé.
Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.
Au cours de l'audience publique tenue, le 8 avril 2024, en présence de Mme Lardinois, greffière d'audience, Mme Evgénas a lu son rapport et entendu :
-les observations de Me de Seze, pour Mme A, qui reprend et développe les moyens de la requête et indique qu'il demande le bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire ;
-et les observations de Me Khan pour le préfet de police.
Considérant ce qui suit :
1. Mme A épouse C, ressortissante béninoise, née le 16 juin 1979, est entrée en France en juillet 2015 selon ses indications. Elle bénéficie d'un suivi psychiatrique au sein du centre médico-psychologique GHU Paris - Maison blanche, depuis 2016. Elle a obtenu un titre de séjour pour soins valable du 24 juillet 2020 au 23 juillet 2021, dont le refus de renouvellement a été annulé par le Tribunal de céans par un jugement du 7 janvier 2020 n°1918151 et un titre de séjour lui a été délivré, valable jusqu'au 30 juillet 2023 dont elle a sollicité le renouvellement. Elle demande au juge des référés d'ordonner, sur le fondement des dispositions de l'article L. 521-1 du code de justice administrative, la suspension de la décision du 20 décembre 2023 par laquelle le préfet de police a refusé de renouveler son titre de séjour.
Sur les conclusions tendant au bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire :
2. Aux termes de l'article 20 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique : " Dans les cas d'urgence (), l'admission provisoire à l'aide juridictionnelle peut être prononcée soit par le président du bureau ou de la section compétente du bureau d'aide juridictionnelle, soit par la juridiction compétente ou son président ".
3. Eu égard aux circonstances de l'espèce, il y a lieu de prononcer, en application des dispositions précitées, l'admission provisoire de Mme A épouse C au bénéfice de l'aide juridictionnelle.
Sur les conclusions présentées au titre de l'article L. 521-1 du code de justice administrative :
4. Aux termes du premier alinéa de l'article L. 521-1 du code de justice administrative : " Quand une décision administrative, même de rejet, fait l'objet d'une requête en annulation ou en réformation, le juge des référés, saisi d'une demande en ce sens, peut ordonner la suspension de l'exécution de cette décision, ou de certains de ses effets, lorsque l'urgence le justifie et qu'il est fait état d'un moyen propre à créer, en l'état de l'instruction, un doute sérieux quant à la légalité de la décision ".
En ce qui concerne l'urgence :
5. L'urgence justifie que soit prononcée la suspension d'un acte administratif lorsque l'exécution de celui-ci porte atteinte, de manière suffisamment grave et immédiate, à un intérêt public, à la situation du requérant ou aux intérêts qu'il entend défendre. Il appartient au juge des référés, saisi d'une demande de suspension d'une décision refusant la délivrance d'un titre de séjour, d'apprécier et de motiver l'urgence compte tenu de l'incidence immédiate du retrait de titre de séjour sur la situation concrète de l'intéressé. Cette condition d'urgence sera en principe constatée dans le cas d'un refus de renouvellement du titre de séjour, comme d'ailleurs d'un retrait de celui-ci. Dans les autres cas, il appartient au requérant de justifier de circonstances particulières caractérisant la nécessité pour lui de bénéficier à très bref délai d'une mesure provisoire dans l'attente d'une décision juridictionnelle statuant sur la légalité de la décision litigieuse.
6. la requérante demandant la suspension de l'exécution de la décision refusant de renouveler son titre de séjour, la condition d'urgence doit être regardée comme remplie, ce que ne conteste pas d'ailleurs le préfet de police en défense. En tout état de cause, la décision attaquée la place en situation irrégulière alors qu'elle est dans une situation de grande vulnérabilité eu égard à son état de santé et qu'elle est la mère d'un enfant français placé auprès de l'aide sociale à l'enfance.
En ce qui concerne le doute sérieux sur la légalité de la décision attaquée :
7. Aux termes de l'article L. 425-9 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'étranger, résidant habituellement en France, dont l'état de santé nécessite une prise en charge médicale dont le défaut pourrait avoir pour lui des conséquences d'une exceptionnelle gravité et qui, eu égard à l'offre de soins et aux caractéristiques du système de santé dans le pays dont il est originaire, ne pourrait pas y bénéficier effectivement d'un traitement approprié, se voit délivrer une carte de séjour temporaire portant la mention " vie privée et familiale " d'une durée d'un an. () ".
8. Il ressort des pièces du dossier que la requérante souffre d'une pathologie psychotique chronique qui nécessite un suivi régulier et des hospitalisations parfois sous contrainte. Selon le certificat médical du 1er mars 2024 du docteur B qui la suit depuis 2016 au GHU Paris psychiatrie et neurosciences, elle bénéficie d'un traitement médicamenteux qui a dû être ajusté et indique, dans un certificat du 4 avril 2024, qu'elle bénéficie du traitement psychotrope Aripiprazole qui ne saurait être substitué à un autre et qui n'est pas disponible au Bénin. Le préfet de police qui se borne à produire en défense des documents relatifs à l'hépatite virale au Bénin ainsi qu'une liste de médicaments essentiels datée de 2018 dans laquelle au demeurant n'apparait pas la spécialité en cause, ne remet pas utilement en cause ces éléments. En outre, l'attestation du docteur B précise l'importance au regard de son état de santé du lien qu'elle conserve avec son fils de nationalité française pris en charge par les services de l'aide sociale à l'enfance. Dans ces conditions, en l'état de l'instruction, le moyen tiré de la méconnaissance des dispositions de l'article L. 425-9 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile est propre à faire naître un doute sérieux quant à la légalité de la décision du 20 décembre 2023 par laquelle le préfet de police a refusé de renouveler le titre de séjour pour soin de la requérante.
9. Par ailleurs, au regard de la durée de présence en France de Mme A épouse C, de sa pathologie prise en charge en France depuis 2016 et des liens qu'elle conserve avec son fils de nationalité française, le moyen tiré de l'erreur manifeste d'appréciation dont serait entachée la décision attaquée est également de nature à faire naître un doute sérieux quant à la légalité de la décision du 20 décembre 2023.
10. Les deux conditions fixées par les dispositions de l'article L. 521-1 du code de justice administrative étant remplies, il y a lieu d'ordonner la suspension de l'exécution de la décision du préfet de police du 20 décembre 2023 refusant à la requérante le renouvellement de son titre de séjour " vie privée et familiale ".
Sur l'injonction :
11. Aux termes de l'article L. 511-1 du code de justice administrative : " Le juge des référés statue par des mesures qui présentent un caractère provisoire. Il n'est pas saisi du principal et se prononce dans les meilleurs délais ".
12. L'exécution de la présente ordonnance implique seulement que le préfet de police ou le préfet territorialement compétent procède au réexamen de la demande de titre de séjour de Mme A épouse C dans un délai d'un mois à compter de la notification de la présente ordonnance et que, dans l'attente de ce réexamen, il lui délivre, sans délai, une autorisation provisoire de séjour l'autorisant à travailler. Il n'y a pas lieu d'assortir cette injonction d'une astreinte.
Sur les conclusions relatives aux frais de l'instance :
13. Dans les circonstances de l'espèce, il y a lieu de mettre à la charge de l'État une somme de 1 000 euros, en application des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi de 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique, à verser à son conseil, sous réserve que ce conseil renonce au bénéfice éventuel de l'aide juridictionnelle.
O R D O N N E :
Article 1er : Mme A épouse C est admise au bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire.
Article 2 : L'exécution de la décision de préfet de police en date du 20 décembre 2023 est suspendue.
Article 3 : Il est enjoint au préfet de police ou au préfet territorialement compétent de réexaminer la situation de Mme A épouse C dans un délai d'un mois à compter de la notification de la présente ordonnance et, dans l'attente de ce réexamen, de lui délivrer, sans délai, une autorisation provisoire de séjour l'autorisant à travailler.
Article 4 : L'État versera à Me de Seze une somme de 1 000 euros, sous réserve que ce conseil renonce au bénéfice éventuel de l'aide juridique, en application des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi de 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique.
Article 5 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.
Article 6 : La présente ordonnance sera notifiée à Mme D A épouse C, à Me de Seze et au ministre de l'intérieur et des outre-mer.
Copie en sera adressée au préfet de police.
Fait à Paris, le 12 avril 2024 .
La juge des référés,
J. EVGENAS
La République mande et ordonne au ministre de l'intérieur et des outre-mer en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.