vendredi 12 avril 2024
| Juridiction | Tribunal Administratif de Paris |
| Section | Tribunal Administratif de Paris |
| N° Dossier | TA75-2406834 |
| Type | Décision |
| Publication | D |
| Avocat requérant | CABINET ANNE SEVAUX ET PAUL MATHONNET |
Vu la procédure suivante :
Par une requête, enregistrée le 25 mars 2024, le syndicat de la magistrature, représenté par la SCP Sevaux et Mathonnet, demande au juge des référés, statuant sur le fondement des dispositions de l'article L. 521-1 du code de justice administrative :
1°) d'ordonner la suspension de l'exécution de la décision par laquelle le garde des Sceaux, ministre de la justice lui refuse systématiquement la communication des documents administratifs qu'il demande ;
2°) d'enjoindre au garde des Sceaux, ministre de la justice, à titre principal, de lui communiquer les documents réclamés pour lesquels la commission d'accès aux documents administratifs (CADA) a émis un avis favorable, à titre subsidiaire, de réexaminer sa demande de communication de l'ensemble des documents réclamés, dans un délai d'un mois à compter de la notification de l'ordonnance à intervenir ;
3°) de mettre à la charge de l'Etat le versement d'une somme de 3 500 euros à lui verser en application des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.
Il soutient que :
- la condition d'urgence est satisfaite dès lors que cette décision porte atteinte à ses intérêts dans la mesure où elle le prive de la possibilité de défendre les intérêts qu'il entend défendre ;
- il existe un doute sérieux quant à la légalité de la décision attaquée dès lors qu'elle est entachée d'une erreur de droit portant sur l'article L. 311-1 du code des relations entre le public et l'administration, d'une erreur d'appréciation, et qu'elle méconnaît les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales.
Par un mémoire en défense, enregistré le 8 avril 2024, le garde des Sceaux, ministre de la justice, conclut au rejet de la requête.
Il soutient que :
- la condition d'urgence n'est pas satisfaite dès lors que la suspension de la décision attaquée n'est pas nécessaire à la sauvegarde des droits du syndicat de la magistrature ou aux intérêts qu'il entend défendre ;
- la décision attaquée est inexistante.
Par une intervention volontaire enregistrée le 8 avril 2024, l'association des journalistes pour la transparence (AJT), représentée par la SCP Sevaux et Mathonnet, demandent que le tribunal fasse droit aux conclusions de la requête n° 2406834.
Elle se réfère aux moyens exposés dans la requête du syndicat de la magistrature.
Vu :
- la requête no 2406833 par laquelle le syndicat requérant demande l'annulation de la décision attaquée ;
- les autres pièces du dossier.
Vu :
- le code des relations entre le public et l'administration ;
- le décret n° 2016-1675 du 5 décembre 2016 portant création de l'inspection générale de la justice ;
- le code de justice administrative.
Le président du tribunal a désigné M. Ho Si Fat, président de section, pour statuer sur les demandes de référé.
Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.
Le rapport de M. Ho Si Fat a été entendu au cours de l'audience publique ainsi que les observations de Me Mathonnet pour le syndicat de la magistrature qui développe les mêmes moyens que précédemment, et les observations de M. A, pour le garde des Sceaux, ministre de la justice, qui développe la même argumentation que précédemment.
La clôture de l'instruction a été prononcée à l'issue de l'audience publique.
Une note en délibéré a été enregistrée le 9 avril 2024 pour le syndicat de la magistrature.
Considérant ce qui suit :
Sur la demande d'intervention volontaire :
1. La demande d'intervention volontaire de l'association des journalistes pour la transparence (AJT) est admise.
Sur la décision attaquée :
En ce qui concerne les demandes de communication de documents au garde des Sceaux, ministre de la justice, présentées par le syndicat de la magistrature :
2. Le syndicat de la magistrature a demandé, au garde des Sceaux, ministre de la justice, la communication de documents administratifs, le 29 juin 2022, le 13 février 2023, le 16 décembre 2022, le 16 décembre 2022 et le 9 juin 2023. Ces demandes ont chacune fait l'objet d'une décision implicite de rejet. Le syndicat de la magistrature a saisi la commission d'accès aux documents administratifs (CADA) de ces refus, respectivement le 14 septembre 2022, le 21 avril 2023, le 23 janvier 2023, le 30 janvier 2023 et le 19 septembre 2023. Le garde des Sceaux, ministre de la justice, a implicitement maintenu son refus de communication des documents demandés. Par cinq requêtes, enregistrées sous les nos 2301074, 2319174, 2311913, 2311920, 2406839, le syndicat de la magistrature demande l'annulation de ces décisions.
3. Le syndicat de la magistrature a demandé le 16 décembre 2022, à la Première ministre, la communication de quatorze rapports thématiques. Par une décision réputée prise par le garde des Sceaux, ministre de la justice, celui-ci a implicitement rejeté cette demande le 16 janvier 2023. Le syndicat de la magistrature a saisi la commission d'accès aux documents administratifs (CADA) de ce refus le 24 janvier 2023. Le garde des Sceaux, ministre de la justice a implicitement maintenu son refus de communication des documents demandés. Par une requête, enregistrée sous le n° 2311916, le syndicat de la magistrature demande l'annulation de cette décision.
4. Le syndicat de la magistrature a demandé le 13 novembre 2023, à la Première ministre, la communication de rapports de missions inter-inspections. Par une décision réputée prise par le garde des Sceaux, ministre de la justice et par le ministre de l'intérieur et des outre-mer, ceux-ci ont implicitement rejeté cette demande le 13 décembre 2023, confirmée par une décision expresse du ministre de l'intérieur et des outre-mer en date du 22 janvier 2024. Le syndicat de la magistrature a saisi la commission d'accès aux documents administratifs (CADA) de ce refus le 3 janvier 2024. Le garde des Sceaux, ministre de la justice et le ministre de l'intérieur ont implicitement maintenu leur refus de communication des documents demandés. Par une requête, enregistrée sous le n° 2406840, le syndicat de la magistrature demande l'annulation de cette décision.
En ce qui concerne la décision du garde des Sceaux, ministre de la justice de refuser systématiquement les demandes de communications de documents administratifs présentées par le syndicat de la magistrature :
5. Par une requête, enregistrée sous le n° 2406833, le syndicat de la magistrature demande l'annulation de la décision implicite du garde des Sceaux, ministre de la justice, révélée par les sept décisions prises par celui-ci rappelées aux points 1 à 3, de refuser systématiquement les demandes de communication de documents administratifs qu'il présente.
6. Par le présent recours, le syndicat de la magistrature demande au juge des référés, sur le fondement des dispositions de l'article L. 521-1 du code de justice administrative, de suspendre l'exécution uniquement de la décision implicite par laquelle le garde des Sceaux, ministre de la justice lui refuse systématiquement la communication de documents administratifs.
Sur la demande de suspension :
7. Aux termes de l'article L. 521-1 du code de justice administrative : " Quand une décision administrative, même de rejet, fait l'objet d'une requête en annulation ou en réformation, le juge des référés, saisi d'une demande en ce sens, peut ordonner la suspension de l'exécution de cette décision, ou de certains de ses effets, lorsque l'urgence le justifie et qu'il est fait état d'un moyen propre à créer, en l'état de l'instruction, un doute sérieux quant à la légalité de la décision. ". Aux termes de l'article R. 522-1 du code de justice administrative : " La requête visant au prononcé de mesures d'urgence doit contenir l'exposé au moins sommaire des faits et moyens et justifier de l'urgence de l'affaire. A peine d'irrecevabilité, les conclusions tendant à la suspension d'une décision administrative ou de certains de ses effets doivent être présentées par requête distincte de la requête à fin d'annulation ou de réformation et accompagnées d'une copie de cette dernière ".
8. L'urgence justifie que soit prononcée la suspension d'un acte administratif lorsque l'exécution de celui-ci porte atteinte, de manière suffisamment grave et immédiate, à un intérêt public, à la situation du requérant ou aux intérêts qu'il entend défendre. Il appartient au juge des référés d'apprécier concrètement, compte tenu des justifications fournies par le requérant, si les effets de l'acte litigieux sont de nature à caractériser une urgence justifiant que, sans attendre le jugement de la requête au fond, l'exécution de la décision soit suspendue. Il lui appartient également, l'urgence s'appréciant objectivement et compte tenu de l'ensemble des circonstances de chaque espèce, de faire apparaître dans sa décision tous les éléments qui, eu égard notamment à l'argumentation des parties, l'ont conduit à considérer que la suspension demandée revêtait un caractère d'urgence.
9. Aux termes de l'article 18 du décret n° 2016-1675 portant création de l'inspection générale de la justice : " Les rapports sont communiqués par l'inspecteur général au secrétaire général du ministère de la justice, aux directeurs de l'administration centrale ainsi qu'aux autorités et responsables concernés, sauf décision contraire du garde des sceaux. Ce dernier décide des modalités de diffusion des rapports qui lui sont remis. "
10. Selon l'article 3 des statuts du syndicat de la magistrature : " Le Syndicat a pour objet : 1°) de veiller à ce que l'autorité judiciaire puisse exercer en toute indépendance sa mission de garant des droits de l'homme, des libertés fondamentales et de l'égalité de tous et de toutes devant la loi ; 2°) de veiller à la défense des libertés et des principes démocratiques ; 3°) d'étudier et de promouvoir toutes les réformes nécessaires concernant l'organisation du service public de la justice et le fonctionnement de l'institution judiciaire, ainsi que le recrutement, la formation et la carrière des magistrat·e·s ; 4°) d'informer les membres du corps judiciaire et de défendre leurs intérêts collectifs ; 5°) d'assurer l'assistance et la défense des membres du corps judiciaire ; 6°) à ces fins, d'engager toutes actions, y compris contentieuses, tendant à assurer le respect des droits et libertés à valeur constitutionnelle ou garantis par les conventions internationales, ou de s'y associer ".
11. Il n'est pas contesté que le garde des Sceaux, ministre de la justice a opposé plusieurs refus de communication de documents administratifs en sa possession au syndicat de la magistrature. S'il ressort des pièces du dossier, et notamment des statuts du syndicat de la magistrature, que la communication des rapports d'inspection de l'inspection générale de la justice et des autres documents en possession du garde des Sceaux, ministre de la justice relatifs au fonctionnement du ministère participe aux missions qu'il s'est données, les modalités de diffusion de ces rapports sont toutefois fixées par le garde des Sceaux, ministre de la justice. Par le présent recours, le syndicat requérant demande la suspension de l'exécution de la décision du ministre " de lui opposer systématiquement un refus à ses demandes de communication ". Toutefois, dès lors que le principe général du droit selon lequel toute décision administrative peut faire l'objet, même sans texte, d'un recours pour excès de pouvoir, permet au syndicat requérant de contester individuellement chaque décision de refus de communication prise à son encontre, comme il l'a fait en l'espèce, la suspension de l'exécution de la décision du garde des Sceaux, ministre de la justice, " de lui opposer systématiquement un refus à ses demandes de communications de documents ", à supposer l'existence de cette décision, n'est pas nécessaire à la sauvegarde des droits du syndicat de la magistrature ou aux intérêts qu'il entend défendre. En outre, le syndicat de la magistrature, peut, s'il s'y croit fondé, présenter devant le juge des référés une demande de suspension dirigée contre une décision de refus du ministre de la justice, de lui communiquer un document administratif au sens de l'article L. 300-2 du code des relations entre le public et l'administration, le ministre de la justice ayant fait valoir à l'audience qu'il communique, contrairement à ce qui est allégué, les documents administratifs répondant à ces dispositions. Il suit de là que, sans qu'il soit besoin de statuer sur la fin de non-recevoir opposée en défense tirée de l'inexistence de la décision attaquée, la requête présentée par le syndicat de la magistrature, qui ne satisfait pas à la condition d'urgence, doit être rejetée dans toutes ses conclusions.
O R D O N N E
Article 1er : L'intervention volontaire de l'association des journalistes pour la transparence (AJT) est admise.
Article 2 : La requête du syndicat de la magistrature est rejetée.
Article 3 : La présente ordonnance sera notifiée au syndicat de la magistrature, à l'association des journalistes pour la transparence et au garde des Sceaux, ministre de la justice.
Fait à Paris, le 12 avril 2024.
Le juge des référés,
F. Ho Si Fat
La République mande et ordonne au garde des Sceaux, ministre de la justice en ce qui le concerne et à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.