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AccueilJurisprudence administrativeN° TA75-2407470

Tribunal Administratif de Paris — Décision N° TA75-2407470

vendredi 26 avril 2024

JuridictionTribunal Administratif de Paris
SectionTribunal Administratif de Paris
N° DossierTA75-2407470
TypeDécision
PublicationC
Formation8e Section - MESD
Avocat requérantARROM

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et un mémoire enregistrés les 2 avril et 11 avril 2024,

Mme C A, représentée par Me Arrom, demande au tribunal :

1°) de l'admettre à l'aide juridictionnelle provisoire ;

2°) d'annuler l'arrêté en date du 20 mars 2024, par lequel le préfet de police a décidé son transfert aux autorités italiennes responsables de sa demande d'asile ;

3°) d'enjoindre au préfet de police de lui délivrer une attestation de demande d'asile en vue de démarches auprès de l'OFPRA ou, le cas échéant, de procéder au réexamen de sa situation dans le délai de deux semaines suivant la notification du jugement à intervenir et ce, sous astreinte de 150 euros par jour de retard ;

4°) de condamner l'Etat à verser à Me Arrom, qui renonce dès lors à percevoir l'indemnité compensatrice de l'Etat, la somme de 1.200 euros au titre de l'article L. 761- et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991

5°) Si l'aide juridictionnelle n'était pas accordée, de verser cette somme de 1 200 euros à Mme A au titre des frais engagés pour l'instance et non compris dans les dépens, en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Elle soutient que :

- l'arrêté est entaché d'une incompétence de son auteur ;

- l'arrêté est entaché d'une insuffisance de motivation et d'un défaut d'examen de sa situation ;

- l'arrêté attaqué a été pris en méconnaissance de son droit à l'information garanti par les dispositions de l'article 4 du règlement n° 604/2013 du 26 juin 2013 ;

- l'arrêté est entaché d'un vice de procédure résultant de la méconnaissance de l'article 5 du règlement (UE) n°604/2013 ;

- l'arrêté est entaché d'une violation des 21 et 22 du règlement (UE) n° 604/2013) ;

- il est entaché d'une violation de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales,

- il est entaché d'une erreur manifeste d'appréciation en méconnaissance des dispositions de l'article 17 du règlement (UE) n° 604/2013 ;

- il est entaché d'une violation de l'article 3-2 du règlement 604/2013 et de l'article 4 de la charte des droits fondamentaux.

Par un mémoire en défense, enregistré le 9 avril 2024, le préfet de police, représenté par conclut au rejet de la requête.

Il soutient que les moyens de la requête ne sont pas fondés.

Vu :

- les autres pièces du dossier ;

Vu :

- la convention de Genève du 28 juillet 1951,

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales,

- le règlement (CE) n° 1560/2003 de la Commission du 2 septembre 2003,

- le règlement (UE) n° 603/2013 du Parlement européen et du Conseil du 26 juin 2013,

- le règlement (UE) n° 604/2013 du Parlement européen et du Conseil du 26 juin 2013,

- la convention d'application de l'accord de Schengen signée le 19 juin 1990,

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile,

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991,

- l'ordonnance n°2020-305 du 25 mars 2020,

- le code de justice administrative.

Le président du tribunal a désigné M. D en application de l'article

R. 776-15 du code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de M. D,

- les observations de Me Arrom, représentant Mme A,

- les observations de M. B, représentant le préfet de police.

Considérant ce qui suit :

1. Mme C A, ressortissante ivoirienne née le 20 juillet 1987, demande au tribunal d'annuler l'arrêté du 20 mars 2024 par lequel le préfet de police a décidé son transfert aux autorités italiennes.

Sur l'admission provisoire à l'aide juridictionnelle :

2. Aux termes de l'article 20 de la loi du 10 juillet 1991 : " Dans les cas d'urgence (), l'admission provisoire à l'aide juridictionnelle peut être prononcée soit par le président du bureau ou de la section compétente du bureau d'aide juridictionnelle, soit par la juridiction compétente ou son président. ". Dans les circonstances de l'espèce, il y a lieu de prononcer, en application des dispositions précitées, l'admission provisoire de Mme A au bénéfice de l'aide juridictionnelle.

Sur les conclusions aux fins d'annulation :

3. Aux termes du premier paragraphe de l'article 17 du règlement (UE) n° 604/2013 du 26 juin 2013 : " Par dérogation à l'article 3, paragraphe 1, chaque État membre peut décider d'examiner une demande de protection internationale qui lui est présentée par un ressortissant de pays tiers ou un apatride, même si cet examen ne lui incombe pas en vertu des critères fixés dans le présent règlement ". Aux termes de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " Nul ne peut être soumis à la torture ni à des peines ou traitements inhumains ou dégradants ".

4. Eu égard au niveau de protection des libertés et des droits fondamentaux dans les Etats membres de l'Union européenne, lorsque la demande de protection internationale a été introduite dans un Etat autre que la France, que cet Etat a accepté de prendre ou de reprendre en charge le demandeur et en l'absence de sérieuses raisons de croire qu'il existe dans cet État membre des défaillances systémiques dans la procédure d'asile et les conditions d'accueil des demandeurs, qui entraînent un risque de traitement inhumain ou dégradant au sens de l'article 4 de la Charte des droits fondamentaux de l'Union européenne, les craintes dont le demandeur fait état quant au défaut de protection dans cet Etat membre doivent en principe être présumées non fondées, sauf à ce que l'intéressé apporte, par tout moyen, la preuve contraire. La seule circonstance qu'à la suite du rejet de sa demande de protection par cet Etat membre l'intéressé serait susceptible de faire l'objet d'une mesure d'éloignement ne saurait caractériser la méconnaissance par cet Etat de ses obligations. Si la mise en œuvre, par les autorités françaises, des dispositions de l'article 17 du règlement n° 604/2013 doit être assurée à la lumière des exigences définies par les dispositions du second alinéa de l'article 53-1 de la Constitution, en vertu desquelles : " les autorités de la République ont toujours le droit de donner asile à tout étranger persécuté en raison de son action en faveur de la liberté ou qui sollicite la protection de la France pour un autre motif ", la faculté laissée à chaque Etat membre de décider d'examiner une demande de protection internationale qui lui est présentée par un ressortissant de pays tiers ou un apatride, même si cet examen ne lui incombe pas en vertu des critères fixés dans le présent règlement, est discrétionnaire et ne constitue nullement un droit pour les demandeurs d'asile.

5. En l'espèce, Mme A apporte un certain nombre d'éléments précis et concordants qui montrent qu'elle a été mal prise en charge en Italie alors qu'elle est atteinte de plusieurs pathologies. Elle est d'ailleurs assise à l'audience ne pouvant rester debout. Elle est atteinte d'un diabète de type 2, d'une anémie ferriprive et doit en même temps faire face à un état de stress post-traumatique renforcé par la circonstance qu'une réfugiée est décédée dans le centre de rétention où elle était retenue en Italie sans avoir reçu le moindre soin. L'état de l'intéressée est consigné dans un certificat médical en date du 28 mars 2023 de l'hôpital Tenon (Paris). Elle n'a, lors de son séjour en Italie, reçu que deux cachets de paracétamol, ce qui n'était manifestement pas adapté à son état. Elle n'a pas, en Italie, bénéficié des services d'un interprète puis il lui a été demandé de quitter le camp où elle se trouvait. Pour sa défense, le préfet de police ne peut se borner à faire valoir que l'Italie est un Etat membre de l'Union européenne respectant toutes les dispositions relatives au droit d'asile alors que, manifestement, tel n'est plus le cas avec l'accord signé entre le gouvernement italien et l'Albanie, validé par la cour constitutionnelle albanaise, aux termes duquel les migrants ou les candidats au statut de réfugiés vont désormais pouvoir être envoyés en Albanie pour voir instruites leurs demandes d'asiles, accord qui pourrait aussi s'appliquer aux demandeurs d'asile renvoyés vers ce pays au terme d'une procédure de réadmission. L'Albanie, pays non membre de l'Union européenne, ne peut être regardée comme sauvegardant les droits des réfugiés, lesquels vont y être dirigés dès la construction du premier centre au mois de mai 2024. Dans ces conditions, en s'affranchissant ainsi des règles de l'Union européenne par l'externalisation du traitement des demandes d'asile, règles dont les autorités albanaises ne seront pas garantes, l'Italie ne peut plus être regardée comme respectant toutes les garanties que contiennent les dispositions applicables de l'Union européenne et de la convention de Genève sur les réfugiés en la matière, nonobstant la circulaire du 5 décembre 2022 suspendant provisoirement les procédures d'accueil pour faute de places et de moyens dont il n'est d'ailleurs démontré qu'elle ne continuerait pas à produire ses effets. Par suite, Mme A est fondée à soutenir qu'en ne mettant pas en œuvre les clauses dérogatoires prévues par les articles 3-2 et 17 du règlement (UE) n° 604/2013/UE du 26 juin 2013, le préfet a méconnu ces dispositions, et les stipulations de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales.

6. Il résulte de ce qui précède, sans qu'il soit besoin d'examiner les autres moyens de la requête, que l'arrêté du 20 mars 2024 du préfet de police, doit être annulé.

Sur les conclusions aux fins d'injonction :

7. Le présent jugement qui annule l'arrêté litigieux, implique qu'il soit enjoint au préfet de police de délivrer à Mme A une attestation de demande d'asile dans un délai de deux mois à compter de la notification du présent jugement, sans qu'il soit besoin d'assortir cette injonction d'une astreinte

Sur les frais d'instance :

8. Il y a lieu de mettre à la charge de l'Etat, partie perdante, la somme de 1 100 euros, à verser à Me Arrom, conseil de Mme A qui renonce à percevoir l'indemnité compensatrice de l'Etat, au titre de l'article L. 761 et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991. Si l'aide juridictionnelle n'était pas accordée, cette somme de 1 100 euros serait versée à Mme A au titre des frais engagés pour l'instance et non compris dans les dépens, en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

D E C I D E :

Article 1er : Mme A est admise à titre provisoire à l'aide juridictionnelle.

Article 2 : l'arrêté du préfet de police du 20 mars 2024 est annulé.

Article 3 : Il est enjoint au préfet de police de délivrer à Mme A une attestation de demande d'asile dans un délai de deux mois à compter de la notification du présent jugement.

Article 4 : l'Etat la somme de 1 100 euros, à Me Arrom, conseil de Mme A qui renonce à percevoir l'indemnité compensatrice de l'Etat, au titre de l'article L. 761 et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991. Si l'aide juridictionnelle n'était pas accordée, cette somme de 1 100 euros sera versée à Mme A au titre des frais engagés pour l'instance et non compris dans les dépens, en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Article 5 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.

Article 6 : Le présent jugement sera notifié à Mme C A, à Me Arrom et au préfet de police.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 26 avril 2024.

Le magistrat désigné,

P. DLa greffière,

A. HEERALALL

La République mande et ordonne au préfet de police, en ce qui le concerne ou à tous les commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

N°2407470/8

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