jeudi 2 mai 2024
| Juridiction | Tribunal Administratif de Paris |
| Section | Tribunal Administratif de Paris |
| N° Dossier | TA75-2408007 |
| Type | Décision |
| Avocat requérant | CABINET GURY & MAITRE |
Vu la procédure suivante :
Par une requête, enregistrée le 9 avril 2024, M. C B, représenté par Me Daumin, demande au juge des référés, statuant sur le fondement des dispositions de l'article L. 521-1 du code de justice administrative :
1°) de suspendre l'exécution de la décision du 26 décembre 2023 par laquelle la secrétaire générale de la questure du Sénat l'a licencié sans préavis ni indemnité ainsi que celle de la décision des questeurs du 24 janvier 2024 rejetant son recours hiérarchique ;
2°) d'enjoindre au Sénat de le réintégrer provisoirement dans ses fonctions à compter du 15 février 2024, dans un délai de huit jours à compter de l'ordonnance à intervenir ;
3°) de mettre à la charge du Sénat une somme de 7 500 euros à lui verser au titre des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.
Il soutient que :
- la condition d'urgence est satisfaite dès lors que la décision attaquée porte une atteinte grave et immédiate à sa situation personnelle en ce qu'elle le prive des moyens lui permettant de subvenir à ses besoins, sa rémunération étant réduite à un montant inférieur à ses charges fixes ;
- il existe un doute sérieux quant à la légalité de la décision dont la suspension est demandée ; elle est entachée d'incompétence ; elle est entachée de vices de procédure en ce qu'il n'a pas été préalablement informé du droit de se taire, n'a pas disposé d'un délai suffisant dans le cadre de la procédure disciplinaire ouverte à son encontre pour assurer sa défense et bénéficié d'un entretien préalable à son licenciement ; elle est entachée d'un défaut de base légale et d'une erreur de droit ; elle est entachée d'erreurs de fait ; elle est entachée d'une erreur dans la qualification juridique des faits ; la sanction n'est pas proportionnée à la seule faute qui peut lui être reprochée ; elle est entachée de détournement de pouvoir.
Par un mémoire en défense, enregistré le 22 avril 2024, le Sénat, représenté par la SCP Gury et Maître, conclut au rejet de la requête et à ce que soit mis à la charge de M. B une somme de 3 500 euros à lui verser au titre des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.
Il soutient que :
- la décision dont la suspension est demandée ne porte pas une atteinte grave et immédiate à la situation personnelle, notamment financière, de M. B en ce que celui-ci dispose d'autres sources de revenus et d'un patrimoine immobilier ;
- il existe un intérêt public s'opposant à la suspension de la décision résultant de la gravité des manquements constatés et de la rupture du lien de confiance entre le Sénat et M. B eu égard à l'atteinte au bon fonctionnement et à la réputation du Sénat résultant de ses interventions publiques et au fait que sa présence est contraire à l'intérêt du service en ce qu'elle a créé, avant son départ, une situation de détresse chez ses collaboratrices ;
- les moyens de la requête ne sont pas fondés.
Vu :
- la requête n° 2406088 du 13 mars 2024 par laquelle M. B demande l'annulation de la décision attaquée ;
- les autres pièces du dossier.
Vu :
- l'ordonnance n° 58-1100 du 17 novembre 1958 ;
- le règlement intérieur du Sénat ;
- le code de justice administrative.
Le président du tribunal a désigné Mme Aubert pour statuer sur les demandes de référé.
Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.
Ont été entendus au cours de l'audience publique :
- le rapport de Mme Aubert ;
- les observations de Me Daumin pour M. B qui reprend les mêmes moyens que précédemment et ajoute que M. B n'a toujours pas bénéficié à la date de l'audience du premier versement de son allocation de retour à l'emploi et qu'il est dès lors sans revenus ;
- les observations de Me Gury, pour le Sénat, qui reprend la même argumentation que précédemment et expose que l'absence de versement de l'allocation de retour à l'emploi à M. B résulte de sa demande expresse de bénéficier d'un versement en capital soumis à des formalités procédurales que le requérant n'a pas encore satisfaites, que le patrimoine immobilier et mobilier de celui-ci n'a pas été intégralement exposé, et, enfin, que l'atteinte à la réputation causé par les prises de position de M. B s'étend aux sénateurs eux-mêmes, lesquels constituent sa patientèle.
Une note en délibéré a été enregistrée le 27 avril 2024 pour M. B.
Considérant ce qui suit :
1. M. C B, médecin généraliste, a été recruté en qualité de médecin de soins du Sénat à compter du 4 février 2019 dans le cadre d'un contrat à durée déterminée puis employé, à compter du 4 février 2020, dans le cadre d'un contrat à durée indéterminée. Le 5 décembre 2023, une procédure disciplinaire a été engagée à son encontre en raison principalement de l'exercice d'activités professionnelles extérieures à celles de médecin du Sénat. Par une décision du 26 décembre 2023, la secrétaire générale de la questure du Sénat l'a licencié sans préavis ni indemnité de licenciement, à compter du 15 février 2024. Par une décision du 24 janvier 2024, les questeurs du Sénat ont rejeté le recours hiérarchique formé contre cette décision de licenciement. Par la présente requête, M. B demande la suspension de l'exécution de la décision du 26 décembre 2023 confirmée sur recours hiérarchique le 24 janvier 2024.
2. Aux termes de l'article L. 521-1 du code de justice administrative : " Quand une décision administrative, même de rejet, fait l'objet d'une requête en annulation ou en réformation, le juge des référés, saisi d'une demande en ce sens, peut ordonner la suspension de l'exécution de cette décision, ou de certains de ses effets, lorsque l'urgence le justifie et qu'il est fait état d'un moyen propre à créer, en l'état de l'instruction, un doute sérieux quant à la légalité de la décision. () " et aux termes de l'article R. 522-1 du code de justice administrative : " La requête visant au prononcé de mesures d'urgence doit contenir l'exposé au moins sommaire des faits et moyens et justifier de l'urgence de l'affaire. ".
3. L'urgence justifie que soit prononcée la suspension d'un acte administratif lorsque l'exécution de celui-ci porte atteinte, de manière suffisamment grave et immédiate, à un intérêt public, à la situation du requérant ou aux intérêts qu'il entend défendre. Il appartient au juge des référés d'apprécier concrètement, compte tenu des justifications fournies par le requérant, si les effets de l'acte litigieux sont de nature à caractériser une urgence justifiant que, sans attendre le jugement de la requête au fond, l'exécution de la décision soit suspendue. Il lui appartient également, l'urgence s'appréciant objectivement et compte tenu de l'ensemble des circonstances de chaque espèce, de faire apparaître dans sa décision tous les éléments qui, eu égard notamment à l'argumentation des parties, l'ont conduit à considérer que la suspension demandée revêtait un caractère d'urgence.
4. En premier lieu, pour caractériser l'urgence à être réintégré dans ses fonctions de médecin du Sénat compte tenu de sa situation financière, M. B fait valoir que ses ressources mensuelles sont passées de 8 719,91 euros net par mois, montant de sa rémunération au Sénat, à 5 677,25 euros par mois, montant de l'allocation de retour à l'emploi à laquelle il a droit alors que le loyer du logement qu'il occupe est de 4 200 euros par mois et que son foyer est constitué de son épouse, sans activité professionnelle, de deux enfants encore en charge et qu'il sera bientôt père d'un septième enfant. Toutefois, il ressort des pièces du dossier qu'il a loué, son licenciement prenant effet le 15 février 2024 impliquant pour lui l'obligation de quitter le logement de fonctions qu'il occupait avec sa famille, un appartement meublé de 145 m² situé boulevard Magenta à Paris, pour un foyer constitué de quatre personnes à cette date, dont deux enfants respectivement nés en 2014 et en 2018, alors qu'il dispose d'une résidence secondaire située à moins d'une heure de transports en commun de son lieu d'exercice de médecine libérale, désormais situé 40 rue Gay-Lussac à Paris. En outre, il a engagé des démarches afin d'obtenir l'aide au chômeur créateur ou repreneur d'entreprise destiné à financer cette activité de médecine libérale et le Sénat soutient sans être contredit que si cette aide, qui pourrait atteindre 93 000 euros, n'a pas encore été versée, c'est en raison du caractère incomplet de la demande s'y rapportant. Enfin, il ressort également des pièces du dossier que M. B a vendu en 2021 une maison, sise 65 rue de la Bidonnière à Poissy, sans pouvoir préciser à l'audience le prix de cette vente et l'emploi qui a été fait de la somme perçue et qu'il est propriétaire d'un immeuble, sis 1 rue Jules Ferry à Brunoy (Val-de-Marne), mentionné à l'audience comme étant sa résidence secondaire, ainsi que de deux propriétés mises en location générant un revenu locatif annuel de plus de 40 000 euros et dont le tableau d'amortissement fait apparaître que la moitié du capital du crédit contracté pour financer au moins en partie cet achat est remboursé. Compte tenu de l'ensemble de ces éléments et alors même que son épouse est sans activité et qu'il a à sa charge deux enfants scolarisés, M. B ne justifie pas de la condition d'urgence financière qu'il invoque sur la base de ses charges fixes qu'il estime à un minimum de 5 800 euros mensuels.
5. En second lieu, d'une part, il ressort de la décision dont la suspension est demandée que le licenciement de M. B est notamment fondé sur les dissensions apparues entre lui-même et l'une des deux secrétaires médicales constituant, avec une autre secrétaire médicale et une infirmière, le cabinet médical du Sénat. Ces dissensions, qui sont établies par les pièces du dossier, ont entraîné une forte dégradation des relations professionnelles au sein du cabinet médical, attestée par les auditions des personnes qui y travaillent menées par le Sénat, de nature à porter atteinte au bon fonctionnement du service en cas de réintégration provisoire du requérant dans ses fonctions. D'autre part, il ressort également des pièces du dossier que, depuis un article paru dans le journal " Le Canard Enchaîné " du 7 février 2024, relatif à une vidéo réalisée dans le bureau d'un sénateur par la secrétaire médicale avec laquelle M. B est en conflit et dont il est également en possession, le requérant est intervenu à plusieurs reprises dans la presse, notamment à la télévision sur la chaîne BFMTV et sur la chaîne C8, et a tenu des propos de nature à amplifier le scandale né de la diffusion de cette vidéo et à porter atteinte à la réputation des sénateurs et à celle du Sénat, ce qui, indépendamment de l'appréciation susceptible d'être portée quant à la liberté d'expression, est de nature à rompre le lien de confiance indispensable à l'exercice de ses fonctions de médecin du Sénat. Il suit de là qu'il existe un intérêt public à ne pas suspendre l'exécution de la décision attaquée.
6. Il résulte de ce qui précède que la condition d'urgence au sens des dispositions de l'article L. 521-1 du code de justice administrative n'est pas satisfaite.
7. Il résulte de tout ce qui précède que, sans qu'il soit besoin de se prononcer sur l'existence d'un doute sérieux quant à la légalité de la décision de licenciement dont la suspension est demandée, la requête de M. B doit être rejetée en toutes ses conclusions.
8. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, de mettre à la charge de M. B une somme de 1 500 euros à verser au Sénat au titre des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.
O R D O N N E
Article 1er : La requête de M. B est rejetée.
Article 2 : M. B versera au Sénat une somme de 1 500 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.
Article 3 : La présente ordonnance sera notifiée à M. C B et au Sénat.
Fait à Paris, le 2 mai 2024.
La juge des référés,
S. Aubert
La République mande et ordonne au président du Sénat en ce qui le concerne et à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.