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AccueilJurisprudence administrativeN° TA75-2408112

Tribunal Administratif de Paris — Décision N° TA75-2408112

samedi 13 avril 2024

JuridictionTribunal Administratif de Paris
SectionTribunal Administratif de Paris
N° DossierTA75-2408112
TypeOrdonnance
Avocat requérantFALALA

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête, enregistrée le 10 avril 2024, M. A B, représenté par Me Kenzoua, demande à la juge des référés, saisie sur le fondement de l'article L. 521-2 du code de justice administrative :

1°) de l'admettre au bénéfice de l'aide juridictionnelle à titre provisoire ;

2°) d'ordonner la suspension de l'exécution de la décision du 8 décembre 2023 par laquelle la maire de Paris a refusé de l'admettre au bénéfice de l'aide sociale à l'enfance jusqu'à ce que le juge des enfants près C judiciaire de Paris ait statué ;

3°) d'enjoindre au préfet de la région d'Île-de-France, préfet de Paris, au préfet de police de Paris et à la Ville de Paris, de lui assurer un accueil provisoire dans une structure adaptée à son âge et d'assurer la prise en charge de ses besoins essentiels jusqu'à ce que l'autorité judiciaire ait définitivement statué sur son recours fondé sur les articles 375 et suivants du code civil, dans un délai de douze heures à compter de la notification de l'ordonnance à intervenir, sous astreinte de 150 euros par jour de retard ;

4°) de mettre à la charge de l'Etat et de la Ville de Paris les entiers dépens de l'instance et la somme de 2 000 euros à verser à son conseil en application des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991 sous réserve qu'elle renonce à la part contributive de l'Etat au titre de l'aide juridictionnelle, ou à lui verser directement en cas de non admission au bénéfice de l'aide juridictionnelle.

Il soutient que :

- sa requête est recevable ;

- l'urgence de sa situation est avérée compte tenu de de sa situation extrêmement précaire faute notamment de prise en charge par le service de l'aide sociale à l'enfance et d'accès aux structures d'urgence réservées aux personnes majeures sans domicile, de son impossibilité à faire appel au " 115 " du fait de sa minorité, de son état de santé préoccupant et de son isolement ;

- il est porté une atteinte grave et manifestement illégale à son droit à bénéficier d'un hébergement d'urgence adapté à son âge, à son droit d'accéder à un accueil provisoire en cas de risque immédiat de mise en danger, à son droit à la présomption de minorité, au droit à l'identité et à la présomption de validité des actes d'état civil ;

- la Ville de Paris a commis une erreur manifeste d'appréciation en estimant qu'il n'était pas un mineur isolé au vu du rapport d'évaluation, alors qu'il doit être présumé comme étant un mineur jusqu'à ce que le juge judiciaire se prononce, qu'il produit des documents d'état civil qui doivent être présumés authentiques et que son état d'isolement ne fait aucun doute ;

- au regard de sa situation d'isolement sur le territoire français, de ses conditions de vie extrêmement précaires et du risque immédiat de mise en danger de sa santé et de sa sécurité, il y a lieu de constater une carence caractérisée dans l'accomplissement par la Ville de Paris de sa mission définie à l'article L. 221-1 du code de l'action sociale et des familles ;

- il est porté une atteinte grave et manifestement illégale à son droit à un recours effectif et suspensif, dès lors que l'administration a refusé sa prise en charge provisoire sans que l'autorité judiciaire ne soit définitivement prononcée ;

- la décision portant refus de mise à l'abri du 8 décembre 2023, alors que la condition de minorité doit être interprétée extensivement dès lors qu'un recours est pendant devant le juge des enfants, est contraire à l'exigence de protection de l'intérêt supérieur de l'enfant ;

- la carence de l'administration dans sa mission définie à l'article L. 221-1 du code de l'action sociale et des familles l'expose à un risque immédiat de mise en danger de sa santé, de sa sécurité et de sa moralité portant atteinte à une liberté fondamentale ;

- il est porté atteinte à son droit à la vie, à son droit à la dignité et à celui de ne pas être soumis à un traitement inhumain ou dégradant.

Par un mémoire en défense, enregistré le 10 avril 2024, le préfet de police conclut à ce qu'il soit mis hors de cause.

Il soutient qu'il n'est pas compétent pour connaître des conclusions présentées par M. B dirigées contre la décision de la maire de Paris du 8 décembre 2023 portant refus d'admission au bénéfice de l'aide sociale à l'enfance.

Par un mémoire en défense, enregistré le 12 avril 2024, le préfet de la région d'Île-de-France, préfet de Paris, représenté par Me Falala, conclut au rejet de la requête.

Il soutient que :

- alors que le requérant revendique uniquement son statut de mineur, il demande à bénéficier d'une protection qui est normalement prévue pour des adultes ;

- la carence des services de l'Etat ne peut être caractérisée, dès lors que M. B ne l'a pas saisi et n'a pas tenté de joindre le " 115 " depuis qu'il a quitté le centre dans lequel il était hébergé par la Ville de Paris et qu'il ne compte pas " sans doute possible parmi les plus vulnérables ".

Par un mémoire en défense, enregistré le 12 avril 2024, la Ville de Paris, représentée par Me Aderno, conclut au rejet de la requête.

Elle soutient que la condition d'urgence n'est pas remplie et qu'aucune atteinte grave et manifestement illégale à une liberté fondamentale n'est établie.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- le code de l'action sociale et des familles ;

- le code civil ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;

- le code de justice administrative.

Le président du tribunal administratif a désigné Mme Marzoug en application de l'article L. 511-2 du code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique tenue le 12 avril 2024, en présence de Mme Depousier, greffière d'audience :

- le rapport de Mme Marzoug, juge des référés ;

- les observations de Me Kenzoua, représentant M. B, laquelle a repris à la barre les moyens invoqués dans la requête ;

- les observations de Me Goulard, substituant Me Falala, représentant le préfet de la région Ile-de-France, préfet de Paris, laquelle a conclu au rejet de la requête ;

- les observations de Me Conerardy, substituant Me Aderno, représentant la Ville de Paris, lequel a conclu au rejet de la requête.

La clôture de l'instruction a été différée au 12 avril 2024 à 18 heures pour permettre à Me Kenzoua de produire les pièces médicales annoncées lors de l'audience.

Vu les pièces médicales, enregistrées le 12 avril 2024 à 15 heures 53, produites pour M. B par Me Kenzoua, lesquelles ont été communiquées au préfet de la région d'Île-de-France, préfet de Paris, au préfet de police de Paris et à la Ville de Paris.

Considérant ce qui suit :

1. M. B demande à la juge des référés, saisie sur le fondement de l'article L. 521-2 du code de justice administrative, d'enjoindre au préfet de la région d'Île-de-France, préfet de Paris, au préfet de police de Paris et à la Ville de Paris d'assurer notamment son hébergement jusqu'à ce que l'autorité judiciaire ait définitivement statué sur son recours fondé sur les articles 375 et suivants du code civil.

Sur les conclusions tendant au bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire :

2. En raison de l'urgence, il y a lieu d'admettre, à titre provisoire, M. B au bénéfice de l'aide juridictionnelle en application de l'article 20 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique.

Sur les conclusions présentées au titre de l'article L. 521-2 du code de justice administrative :

3. Aux termes de l'article L. 521-2 du code de justice administrative : " Saisi d'une demande en ce sens justifiée par l'urgence, le juge des référés peut ordonner toutes mesures nécessaires à la sauvegarde d'une liberté fondamentale à laquelle une personne morale de droit public ou un organisme de droit privé chargé de la gestion d'un service public aurait porté, dans l'exercice d'un de ses pouvoirs, une atteinte grave et manifestement illégale. Le juge des référés se prononce dans un délai de quarante-huit heures. ".

En ce qui concerne les conclusions dirigées contre le préfet de police :

4. Si le requérant soutient que le préfet de police a manqué à son devoir de protection, il ne précise pas le fondement légal de sa demande. Dans ces conditions, il ne peut être considéré que le préfet de police aurait porté, dans l'exercice de ses pouvoirs, une atteinte grave et manifestement illégale aux intérêts du requérant. Par suite, les conclusions dirigées contre le préfet de police ne peuvent qu'être rejetées.

En ce qui concerne les conclusions dirigées contre la Ville de Paris :

S'agissant du cadre juridique :

5. L'article 375 du code civil dispose que : " Si la santé, la sécurité ou la moralité d'un mineur non émancipé sont en danger, ou si les conditions de son éducation ou de son développement physique, affectif, intellectuel et social sont gravement compromises, des mesures d'assistance éducative peuvent être ordonnées par justice à la requête des père et mère conjointement, ou de l'un d'eux, de la personne ou du service à qui l'enfant a été confié ou du tuteur, du mineur lui-même ou du ministère public () ". Aux termes de l'article 375-3 du même code : " Si la protection de l'enfant l'exige, le juge des enfants peut décider de le confier : () 3°A un service départemental de l'aide sociale à l'enfance () ". Aux termes des deux premiers alinéas de l'article 373-5 de ce code : " A titre provisoire mais à charge d'appel, le juge peut, pendant l'instance, soit ordonner la remise provisoire du mineur à un centre d'accueil ou d'observation, soit prendre l'une des mesures prévues aux articles 375-3 et 375-4. / En cas d'urgence, le procureur de la République du lieu où le mineur a été trouvé a le même pouvoir, à charge de saisir dans les huit jours le juge compétent, qui maintiendra, modifiera ou rapportera la mesure. ".

6. L'article L. 221-1 du code de l'action sociale et des familles dispose que : " Le service de l'aide sociale à l'enfance est un service non personnalisé du département chargé des missions suivantes : / 1° Apporter un soutien matériel, éducatif et psychologique tant aux mineurs et à leur famille ou à tout détenteur de l'autorité parentale, confrontés à des difficultés risquant de mettre en danger la santé, la sécurité, la moralité de ces mineurs ou de compromettre gravement leur éducation ou leur développement physique, affectif, intellectuel et social, qu'aux mineurs émancipés et majeurs de moins de vingt et un ans confrontés à des difficultés familiales, sociales et éducatives susceptibles de compromettre gravement leur équilibre ; () ; 3° Mener en urgence des actions de protection en faveur des mineurs mentionnés au 1° du présent article ; / 4° Pourvoir à l'ensemble des besoins des mineurs confiés au service et veiller à leur orientation () ". L'article L. 222-5 du même code dispose que : " Sont pris en charge par le service de l'aide sociale à l'enfance sur décision du président du conseil départemental : () 3° Les mineurs confiés au service en application du 3° de l'article 375-3 du code civil () ". L'article L. 223-2 de ce code dispose que : " Sauf si un enfant est confié au service par décision judiciaire ou s'il s'agit de prestations en espèces, aucune décision sur le principe ou les modalités de l'admission dans le service de l'aide sociale à l'enfance ne peut être prise sans l'accord écrit des représentants légaux ou du représentant légal du mineur ou du bénéficiaire lui-même s'il est mineur émancipé. / En cas d'urgence et lorsque le représentant légal du mineur est dans l'impossibilité de donner son accord, l'enfant est recueilli provisoirement par le service qui en avise immédiatement le procureur de la République. () Si, dans le cas prévu au deuxième alinéa du présent article, l'enfant n'a pas pu être remis à sa famille ou le représentant légal n'a pas pu ou a refusé de donner son accord dans un délai de cinq jours, le service saisit également l'autorité judiciaire en vue de l'application de l'article 375-5 du code civil ". L'article R. 221-11 du même code dispose que : " I. - Le président du conseil départemental du lieu où se trouve une personne se déclarant mineure et privée temporairement ou définitivement de la protection de sa famille met en place un accueil provisoire d'urgence d'une durée de cinq jours, à compter du premier jour de sa prise en charge, selon les conditions prévues aux deuxième et quatrième alinéas de l'article L. 223-2. / II. - Au cours de la période d'accueil provisoire d'urgence, le président du conseil départemental procède aux investigations nécessaires en vue d'évaluer la situation de cette personne au regard notamment de ses déclarations sur son identité, son âge, sa famille d'origine, sa nationalité et son état d'isolement. () / IV. - Au terme du délai mentionné au I, ou avant l'expiration de ce délai si l'évaluation a été conduite avant son terme, le président du conseil départemental saisit le procureur de la République en vertu du quatrième alinéa de l'article L. 223-2 et du second alinéa de l'article 375-5 du code civil. En ce cas, l'accueil provisoire d'urgence mentionné au I se prolonge tant que n'intervient pas une décision de l'autorité judiciaire. / S'il estime que la situation de la personne mentionnée au présent article ne justifie pas la saisine de l'autorité judiciaire, il notifie à cette personne une décision de refus de prise en charge délivrée dans les conditions des articles L. 222-5 et R. 223-2. En ce cas, l'accueil provisoire d'urgence mentionné au I prend fin ". Le même article dispose que les décisions de refus de prise en charge sont motivées et mentionnent les voies et délais de recours.

7. Il résulte de ces dispositions qu'il incombe aux autorités du département, et à Paris la Ville de Paris, le cas échéant dans les conditions prévues par la décision du juge des enfants ou par le procureur de la République ayant ordonné en urgence une mesure de placement provisoire, de prendre en charge l'hébergement et de pourvoir aux besoins des mineurs confiés au service de l'aide sociale à l'enfance. A cet égard, une obligation particulière pèse sur ces autorités lorsqu'un mineur privé de la protection de sa famille est sans abri et que sa santé, sa sécurité ou sa moralité est en danger. Lorsqu'elle entraîne des conséquences graves pour le mineur intéressé, une carence caractérisée dans l'accomplissement de cette mission porte une atteinte grave et manifestement illégale à une liberté fondamentale. Il incombe au juge des référés d'apprécier, dans chaque cas, les diligences accomplies par l'administration en tenant compte des moyens dont elle dispose ainsi que de l'âge, de l'état de santé et de la situation de famille de la personne intéressée.

8. Il en résulte également que, lorsqu'il est saisi par un mineur d'une demande d'admission à l'aide sociale à l'enfance, le président du conseil départemental peut seulement, au-delà de la période provisoire de cinq jours prévue par l'article L. 223-2 du code de l'action sociale et des familles, décider de saisir l'autorité judiciaire mais ne peut, en aucun cas, décider d'admettre le mineur à l'aide sociale à l'enfance sans que l'autorité judiciaire l'ait ordonné. L'article 375 du code civil autorise le mineur à solliciter lui-même le juge judiciaire pour que soient prononcées, le cas échéant, les mesures d'assistance éducative que sa situation nécessite. Lorsque le département refuse de saisir l'autorité judiciaire à l'issue de l'évaluation mentionnée au point 5 ci-dessus, au motif que l'intéressé n'aurait pas la qualité de mineur isolé, l'existence d'une voie de recours devant le juge des enfants par laquelle le mineur peut obtenir son admission à l'aide sociale rend irrecevable le recours formé devant le juge administratif contre la décision du département.

9. Il appartient toutefois au juge du référé, statuant sur le fondement de l'article L. 521-2 du code de justice administrative, lorsqu'il lui apparaît que l'appréciation portée par le département sur l'absence de qualité de mineur isolé de l'intéressé est manifestement erronée et que ce dernier est confronté à un risque immédiat de mise en danger de sa santé ou de sa sécurité, d'enjoindre au département de poursuivre son accueil provisoire.

10. Enfin, l'article 47 du code civil dispose que : " Tout acte de l'état civil des Français et des étrangers fait en pays étranger et rédigé dans les formes usitées dans ce pays fait foi, sauf si d'autres actes ou pièces détenus, des données extérieures ou des éléments tirés de l'acte lui-même établissent, le cas échéant après toutes vérifications utiles, que cet acte est irrégulier, falsifié ou que les faits qui y sont déclarés ne correspondent pas à la réalité ". Il résulte de ces dispositions que la force probante d'actes d'état-civil étrangers peut être combattue par tout moyen, notamment au vu de données extérieures, le juge formant sa conviction au vu de l'ensemble des éléments produits par les parties.

S'agissant de l'atteinte grave et manifestement illégale à une liberté fondamentale :

11. M. B, qui déclare être un ressortissant guinéen mineur né le 1er avril 2007, s'est présenté à l'accueil pour mineurs non accompagnés de Paris le 7 décembre 2023 pour bénéficier d'une évaluation de sa minorité et de son isolement. Le 8 décembre 2023, il a été reçu en entretien d'évaluation, à l'issue duquel sa minorité n'a pas été admise. Par une décision du 8 décembre 2023, la maire de Paris a refusé sa prise en charge au titre de la protection de l'enfance. Il a alors saisi le juge des enfants du tribunal judiciaire de Paris par une requête datée du 15 décembre 2023 afin de lui demander d'ordonner son placement à l'aide sociale à l'enfance.

12. Pour justifier de sa minorité, M. B a présenté aux services de l'accueil des mineurs non accompagnés un acte de naissance dressé le 20 octobre 2023 et il produit à l'appui de sa requête devant la juge des référés la copie d'un jugement supplétif tenant lieu d'acte de naissance établi le 25 septembre 2023 par C de première instance de Mafanco, en Guinée, et de la transcription de ce jugement supplétif tenant lieu d'acte de naissance intervenue le 25 mars 2024. Cependant, la transcription du jugement tenant lieu d'acte de naissance dans les registres d'état civil est intervenue le 25 mars 2024 postérieurement à la date à laquelle a été dressé l'acte de naissance produit par le requérant, à savoir le 20 octobre 2023, ce qui jette un sérieux doute sur le caractère authentique des documents produits par M. B. En outre, le requérant ne produit aucun document officiel pourvu d'élément d'identification permettant de relier les actes d'état civil en cause à sa personne. Enfin, la Ville de Paris fait valoir, dans son mémoire en défense, sans être sérieusement contestée, l'intéressé n'apportant aucune réponse étayée aux arguments avancés par celle-ci, qu'un doute sérieux pèse sur la minorité alléguée par M. B, qui, dans le cadre de son entretien d'évaluation, a tenu des propos très peu spontanés, a fait état d'éléments incohérents au regard du système scolaire guinéen et a livré un récit laissant transparaitre une autonomie et une maturité qui apparaissent en contraction avec l'âge qu'il déclare. Dans ces conditions, M. B, qui ne peut utilement se prévaloir d'une présomption de minorité, n'est pas fondé à soutenir, en l'état de l'instruction à la date de la présente ordonnance, que l'appréciation portée par la Ville de Paris sur son absence de qualité de mineur isolé est manifestement erronée. Par suite, la Ville de Paris ne peut être regardée comme ayant porté une atteinte grave et manifestement illégale à l'une des libertés fondamentales invoquées par le requérant.

13. En deuxième lieu, le requérant fait valoir que la reconnaissance d'un droit à l'hébergement pendant l'examen de sa demande présentée au juge des enfants est nécessaire pour garantir l'effectivité du droit au recours et pour protéger son droit de ne pas être soumis à des traitements inhumains et dégradants.

14. Toutefois, il découle de ce qui a été dit aux points 7 et 8 que lorsque la Ville de Paris, à l'issue de l'évaluation de la situation d'une personne se déclarant mineure, lui indique qu'il n'estime pas qu'elle a la qualité de mineur, cette personne peut, en application de l'article 375 du code civil, contester cette décision en saisissant le juge des enfants, lequel, comme d'ailleurs le procureur de la République, peut décider, sans délai, en application de l'article 375-5 de ce code, de la confier à titre provisoire à l'aide sociale à l'enfance. Par ailleurs, lorsque tel n'est pas le cas, l'intéressé peut saisir le juge du référé, statuant sur le fondement de l'article L. 521-2 du code de justice administrative, afin que, s'il lui apparaît que l'appréciation portée par la Ville de Paris sur l'absence de qualité de mineur isolé de l'intéressé est manifestement erronée et que ce dernier est confronté à un risque immédiat de mise en danger de sa santé ou de sa sécurité, afin qu'il enjoigne à la Ville de poursuivre son accueil provisoire. Enfin, en tout état de cause, il peut également saisir ce même juge des référés en cas de carence caractérisée dans la mise en œuvre du droit à l'hébergement d'urgence reconnu par la loi à toute personne sans abri qui se trouve en situation de détresse médicale, psychique ou sociale. Dans ces conditions, la seule circonstance qu'il n'est pas prévu de poursuivre l'accueil provisoire d'urgence d'une personne se déclarant mineure et isolée lorsqu'au terme de l'évaluation conduite, la Ville de Paris estime qu'elle n'a pas la qualité de mineur et que le juge des enfants, saisi, n'a pas encore statué, ne saurait caractériser par elle-même une atteinte grave et manifestement illégale aux libertés fondamentales invoquées. En tout état de cause, les mesures demandées, qui supposent de se substituer aux pouvoirs publics pour déterminer une politique publique permettant, en dehors des conditions précédemment exposées, qu'un jeune, qui ne peut se réclamer de sa minorité, soit mis à l'abri dans l'attente de la décision du juge des enfants, excèdent celles pouvant être prononcées par le juge des référés, statuant sur le fondement de l'article L. 521-2 du code de justice administrative.

En ce qui concerne les conclusions dirigées contre le préfet de la région d'Île-de-France, préfet de Paris :

S'agissant du cadre juridique :

15. L'article L. 345-2 du code de l'action sociale et des familles prévoit que, dans chaque département, est mis en place, sous l'autorité du préfet, " un dispositif de veille sociale chargé d'accueillir les personnes sans abri ou en détresse () ". Ce dispositif de veille sociale est, en Île-de-France, en vertu de l'article L. 345-2, mis en place à la demande et sous l'autorité du représentant de l'Etat dans la région sous la forme d'un dispositif unique. L'article L. 345-2-2 de ce code dispose que : " Toute personne sans abri en situation de détresse médicale, psychique ou sociale a accès, à tout moment, à un dispositif d'hébergement d'urgence. () ". Aux termes de son article L. 345-2-3 : " Toute personne accueillie dans une structure d'hébergement d'urgence doit pouvoir y bénéficier d'un accompagnement personnalisé et y demeurer, dès lors qu'elle le souhaite, jusqu'à ce qu'une orientation lui soit proposée () ". Aux termes de l'article L. 121-7 du même code : " Sont à la charge de l'Etat au titre de l'aide sociale : () 8° Les mesures d'aide sociale en matière de logement, d'hébergement et de réinsertion, mentionnées aux articles L. 345-1 à L. 345-3 () ".

16. Il appartient aux autorités de l'État, sur le fondement des dispositions citées au point précédent, de mettre en œuvre le droit à l'hébergement d'urgence reconnu par la loi à toute personne sans abri qui se trouve en situation de détresse médicale, psychique ou sociale. Une carence caractérisée dans l'accomplissement de cette mission peut faire apparaître, pour l'application de l'article L. 521-2 du code de justice administrative, une atteinte grave et manifestement illégale à une liberté fondamentale lorsqu'elle entraîne des conséquences graves pour la personne intéressée. Il incombe au juge des référés d'apprécier dans chaque cas les diligences accomplies par l'administration en tenant compte des moyens dont elle dispose ainsi que de l'âge, de l'état de la santé et de la situation de famille de la personne intéressée.

S'agissant de l'atteinte grave et manifestement illégale à une liberté fondamentale :

17. Si le requérant, qui vit à la rue, justifie d'une vulnérabilité liée à son isolement et à son état de santé, l'intéressé souffrant d'une affection bactérienne nécessitant un suivi médical dont il bénéficie et ayant présenté une infection oculaire pour laquelle il a été traité, les éléments soumis à la juge des référés ne suffisent à établir ni la pathologie dont il souffre ni la gravité de celle-ci. Dans ces conditions, il ne résulte pas de l'instruction que M. B se trouverait dans une situation de détresse médicale, psychique ou sociale. Ainsi, les autorités de l'Etat ne peuvent être regardées comme ayant fait preuve d'une carence caractérisée dans l'accomplissement de la mise en œuvre qui leur incombe du droit à l'hébergement d'urgence. Par suite, le requérant n'est pas fondé à soutenir que le préfet de la région d'Île-de-France, préfet de Paris, aurait porté une atteinte grave et manifestement illégale à l'une des libertés fondamentales qu'il invoque.

18. Il résulte de tout ce qui précède, et sans qu'il soit besoin de se prononcer sur la condition tenant à l'urgence, que les conclusions aux fins de suspension, d'injonction et d'astreinte présentées par M. B doivent être rejetées.

Sur les dépens et les frais d'instance :

19. La présente instance n'ayant donné lieu à aucuns dépens, les conclusions tendant à ce que les entiers dépens soient mis à la charge de l'État et de la Ville de Paris ne peuvent qu'être rejetées.

20. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, de rejeter les conclusions présentées au titre des frais d'instance.

O R D O N N E :

Article 1er : M. B est admis, à titre provisoire, au bénéfice de l'aide juridictionnelle.

Article 2 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.

Article 3 : La présente ordonnance sera notifiée à M. A B, à Me Kenzoua, à la Ville de Paris, à la ministre de la santé, du travail et des solidarités et au ministre de l'intérieur.

Copie en sera adressée au préfet de police de Paris et au préfet de la région d'Île-de-France, préfet de Paris.

Fait à Paris, le 13 avril 2024.

La juge des référés,

Signé

S. Marzoug

La République mande et ordonne à la ministre de la santé, du travail et des solidarités et au ministre de l'intérieur et des outre-mer, en ce qui les concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

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