mardi 1 octobre 2024
| Juridiction | Tribunal Administratif de Paris |
| Section | Tribunal Administratif de Paris |
| N° Dossier | TA75-2408987 |
| Type | Décision |
| Avocat requérant | CABINET JASPER AVOCATS |
Vu la procédure suivante :
Par une requête, enregistrée le 17 avril 2024, Mme D B, représentée par Me Karm, demande au juge des référés du tribunal de prescrire une expertise médicale, au contradictoire de l'Assistance publique - hôpitaux de Paris (AP-HP) et de la caisse primaire d'assurance maladie de l'Eure en vue de déterminer ses préjudices du fait de de sa prise en charge à l'hôpital de la Pitié Salpêtrière le 3 octobre 2018, ainsi que les responsabilités encourues.
Elle soutient que la conduite d'une expertise est utile dans la perspective d'une action en responsabilité à raison des conditions dans lesquelles elle a été prise en charge à l'hôpital de la Pitié Salpêtrière pour un méningiome spéno-caverneux bilatéral.
Par un mémoire, enregistré le 16 mai 2024, l'Office national d'indemnisation des accidents médicaux, des affections iatrogènes et des infections nosocomiales (ONIAM), représenté par Me Roquelle-Meyer, informe le juge des référés qu'il ne s'oppose pas à l'expertise sollicitée, sous réserve de ses protestations et réserves sur le bien-fondé de sa mise en cause, et demande à ce que la mission de l'expert soit complétée selon les termes de son mémoire.
Par un mémoire, enregistré le 24 mai 2024, l'Assistance publique - hôpitaux de Paris informe le juge des référés ses protestations et réserves quant à la mesure d'expertise sollicitée et demande de compléter la mission de l'expert selon les termes de son mémoire.
Vu les autres pièces du dossier.
Vu le code de justice administrative.
Le président du tribunal administratif de Paris a désigné Mme Dhiver, vice-présidente, pour statuer sur les demandes de référé.
Considérant ce qui suit :
1. Aux termes de l'article R. 532-1 du code de justice administrative : " Le juge des référés peut, sur simple requête et même en l'absence de décision administrative préalable, prescrire toute mesure utile d'expertise ou d'instruction / () ".
2. Mme B, née le 19 décembre 1961, a subi le 3 octobre 2018, une intervention dans le cadre du suivi d'un méningiome sphéno caverneux bilatéral et a présentée en post-opératoire immédiat un retard de réveil accompagné d'une cécité bilatérale. Soutenant qu'elle est restée hospitalisée du 20 décembre 2018 au 17 mars 2020 et qu'elle présente désormais une cécité bilatérale, un ptosis gauche ainsi qu'une anosognosie syndrome dysexécutif, Mme B sollicite la désignation d'un expert judiciaire dans la perspective d'une action en responsabilité.
3. La demande d'expertise entre dans le champ d'application de l'article R. 532-1 du code de justice administrative. Il y a lieu de faire droit à la demande d'expertise et de fixer la mission de l'expert comme il est précisé à l'article 1er de la présente ordonnance.
4. Aucune disposition du code de justice administrative ni aucun principe général du droit ne fait obligation à l'expert d'établir un pré-rapport. L'expert, dans la conduite des opérations de l'expertise qui lui est confiée et dont il définit librement les modalités pratiques, de concert avec les parties, ne saurait se voir soumis à d'autres obligations que celles issues du principe du contradictoire. L'établissement d'un pré-rapport adressé aux parties en vue de recueillir leurs éventuelles observations ne constitue donc qu'une modalité opérationnelle de l'expertise dont il appartient à l'expert d'apprécier la nécessité d'y recourir. Il suit de là que les conclusions de l'ONIAM, tendant à ce que l'expert communique un pré-rapport aux parties en leur fixant un délai pour formuler leurs dires auxquels il devra répondre dans son rapport définitif, ne peuvent qu'être rejetées.
5. La production du relevé des débours de la caisse primaire d'assurance maladie de l'Eure n'apparaît pas utile à la réalisation de l'expertise ordonnée. Par suite, il n'y a pas lieu de faire droit à la demande de l'AP-HP tendant à ce que le juge des référés demande à la caisse primaire d'assurance maladie de produire ce relevé.
ORDONNE :
Article 1er : M. A E (neurochirurgien), exerçant à l'hôpital Salengro - CHU de Lille - Clinique de Neurochirurgie, sis rue du Professeur C, à Lille (59037), est désigné en qualité d'expert. Il aura pour mission, en présence de Mme B, de l'AP-HP, de l'ONIAM, et de la caisse primaire d'assurance maladie de l'Eure, de :
1°) prendre connaissance de l'intégralité du dossier médical de Mme B et, notamment, de tous documents relatifs au suivi médical, aux actes de soins, et aux diagnostics pratiqués lors de sa prise en charge par le centre hospitalier de la Pitié Salpêtrière et les motifs de son suivi ; convoquer et entendre les parties et tous sachants ; entendre ses doléances ;
2°) décrire l'état de santé de Mme B, les soins et prescriptions antérieurs à son admission à l'hôpital de la Pitié Salpêtrière, les conditions dans lesquelles elle a été prise en charge et soignée dans cet établissement ; décrire l'état pathologique de la requérante ayant conduit aux soins, aux interventions et aux traitements pratiqués ;
3°) donner son avis sur le point de savoir si les diagnostics établis et les traitements, interventions et soins prodigués et leur suivi ont été consciencieux, attentifs, diligents et conformes aux données acquises de la science, et s'ils étaient adaptés à l'état de Mme B et aux symptômes qu'elle présentait ; donner notamment son avis sur la pertinence des diagnostics des équipes médicales de l'hôpital, l'utilité des gestes opératoires pratiqués et la conformité de la prise en charge de l'intéressée aux règles de l'art et aux données acquises de la science à l'époque des faits ; l'expert précisera les références des données médicales sur lesquelles il se fonde, en retranscrivant au besoin les passages de la littérature scientifique qui lui paraîtraient pertinents ; dire si, au vu de l'âge de la patiente, la chirurgie pratiquée était indiquée et si le risque de cécité était connu dans ce contexte, et en cas de réponse positive, indiquer si un autre acte aurait pu être envisagé, avec moins de risques pour Mme B ;
4°) déterminer l'origine du dommage en appréciant, le cas échéant, la part respective prise par les différents facteurs qui y auraient concouru en recherchant, à cet égard, quelle incidence sur la survenance du dommage ont pu avoir la présence d'autres pathologies, l'âge de Mme B ou la prise d'un traitement antérieur particulier ; dire si l'on est en présence de conséquences anormales, non pas au regard du résultat attendu de l'intervention, mais au regard de l'état de santé de la personne, de l'évolution prévisible de cet état, de la fréquence de réalisation du risque constaté et dire si ces conséquences étaient, au regard de l'état de la personne comme de l'évolution de cet état, probables, attendues ou encore redoutées ; dire si les complications sont de nature fautives ou relèvent de l'aléa thérapeutique et dans ce cas si ce dernier a été correctement évalué et indiqué avant son opération à Mme B ;
5°) donner son avis sur le point de savoir si le ou les manquements éventuellement constatés ont fait perdre à Mme B une chance sérieuse de guérison ; donner son avis sur l'ampleur (pourcentage) de la chance perdue par la requérante de voir son état de santé s'améliorer ou d'éviter de le voir se dégrader en raison de ces manquements ;
6°) déterminer le contenu et l'étendue de l'information délivrée au patient sur les risques des actes médicaux subis de telle sorte que, pour le cas où un défaut d'information serait relevé, ce manquement puisse être apprécié au regard de l'obligation qui pesait sur les praticiens hospitaliers au moment des faits litigieux ;
7°) si la lecture du dossier médical mentionne une suspicion d'infection nosocomiale, préciser à quelle date ont été constatés les premiers signes d'infection, a été porté le diagnostic, a été mise en œuvre la thérapie ; faire la part entre les conséquences du retard de diagnostic et de traitement, chiffrer la conséquence directe de cette infection et de ce qui procède de l'état pathologique intercurrent ou d'un éventuel état antérieur, vérifier si un manquement quel qu'il soit, notamment un manquement caractérisé aux obligations posées par la réglementation en vigueur en matière de lutte contre les infections nosocomiales, peut être relevé à l'encontre de l'établissement de soins concerné et indiquer le taux d'incapacité permanente partielle subi par le patient du fait de l'infection ;
8°) de manière générale, donner toutes précisions et informations utiles permettant au tribunal de se prononcer sur les responsabilités et l'importance des préjudices subis tant par Mme B notamment à raison des souffrances endurées, ainsi que toute information utile à la solution du litige ; évaluer l'ensemble des préjudices selon la nomenclature Dintilhac et les chiffrer précisément ;
a) donner son avis sur les dépenses de santé rendues nécessaires par l'état de Mme B en lien avec les faits en litige lors de son retour à domicile ; préciser, dans le cas où certaines hospitalisations ou certains achats de produits pharmaceutiques ne seraient pas tout entiers imputables au dommage litigieux, dans quelle proportion ils peuvent être rattachés à ce dernier ;
b) déterminer les autres dépenses liées au dommage corporel et le préjudice professionnel ;
c) décrire et évaluer les souffrances physiques, psychiques ou morales subies en lien avec les faits en litige ;
d) évaluer le préjudice esthétique, le préjudice d'agrément ;
e) donner au tribunal tous autres éléments d'information nécessaires à la réparation de l'intégralité du préjudice subi par Mme B à raison des faits en litige.
Article 2 : Préalablement à toute opération, l'expert prêtera serment dans les formes prévues à l'article R. 621-3 du code de justice administrative.
Article 3 : L'expert remplira sa mission dans les conditions prévues par les articles R. 621-2 à R. 621-14 du code de justice administrative. Il ne pourra recourir à un sapiteur sans l'autorisation préalable du président du tribunal administratif.
Article 4 : A la demande du tribunal ou à son initiative, l'expert pourra, avec l'accord des parties, conduire une médiation dans les conditions prévues à l'article R. 621-1 du code de justice administrative.
Article 5 : L'expert déposera son rapport au greffe du tribunal, au plus tard le 2 avril 2025, sous forme électronique par le biais de la plateforme prévue à cet effet, accompagné de l'état de ses vacations, frais et débours.
Article 6 : L'expert notifiera les copies de son rapport aux parties intéressées telles que précisées à l'article 8 de la présente ordonnance, dans les conditions prévues à l'article R. 621-9 du code de justice administrative. Avec leur accord, cette notification pourra s'opérer par voie électronique dans les conditions prévues à l'article R. 621-7-3 du même code.
Article 7 : Le surplus des conclusions de l'ONIAM est rejeté.
Article 8 : La présente ordonnance sera notifiée à Mme D B, à l'Assistance publique - hôpitaux de Paris (AP-HP), à l'Office national d'indemnisation des accidents médicaux, des affections iatrogènes et des infections nosocomiales (ONIAM), à la caisse primaire d'assurance maladie de l'Eure, et à M. A E, expert.
Fait à Paris, le 1er octobre 2024.
La juge des référés,
M. Dhiver
La République mande et ordonne à la ministre du travail, de la santé et des solidarités en ce qui la concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.
N°2408987/11-6