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AccueilJurisprudence administrativeN° TA75-2410663

Tribunal Administratif de Paris — Décision N° TA75-2410663

mercredi 10 juillet 2024

JuridictionTribunal Administratif de Paris
SectionTribunal Administratif de Paris
N° DossierTA75-2410663
TypeDécision
PublicationC
FormationSection 8 - Chambre 1
Avocat requérantTOMASI

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et deux mémoires complémentaires, ainsi que des pièces, enregistrés le

26 avril 2024, le 7 mai 2024 et le 13 mai 2024, M. B A, représenté par Me Robine, demande au tribunal :

1°) d'annuler l'arrêté du 12 avril 2024 par lequel le préfet de police a refusé de renouveler son titre de séjour, l'a obligé à quitter le territoire français sans délai, a fixé le pays à destination duquel il sera éloigné et a prononcé à son encontre une interdiction de retour sur le territoire français pour une durée de trois ans ;

2°) de mettre à la charge de l'Etat une somme de 2 500 euros au titre de l'article

L. 761-1 du code de justice administrative.

Il soutient que :

- le recours est recevable.

S'agissant de la décision portant refus de titre de séjour :

- elle méconnaît les dispositions de l'article L. 423-23 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- elle méconnaît les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- elle méconnaît les stipulations de l'article 3-1 de la convention internationale relatif aux droits de l'enfant.

S'agissant de la décision portant obligation de quitter le territoire français :

- elle a été signée par une autorité incompétente ;

- elle est insuffisamment motivée ;

- elle est entachée d'une inexactitude matérielle des faits dès lors que le préfet a mentionné que les enfants de l'intéressé étaient de nationalité ivoirienne alors que deux de ses enfants sont de nationalité française ;

- elle méconnaît les dispositions du 5° de l'article L. 611-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- elle est entachée d'une erreur manifeste dans l'appréciation de ses conséquences sur sa situation personnelle.

S'agissant de la décision portant refus d'octroi de délai de départ volontaire :

- elle a été signée par une autorité incompétente ;

- elle est insuffisamment motivée ;

- elle est entachée d'une erreur manifeste dans l'appréciation de ses conséquences sur sa situation personnelle.

S'agissant de la décision fixant le pays de destination :

- elle est illégale en raison de l'illégalité de la décision portant obligation de quitter le territoire français dont elle est assortie ;

- elle a été signée par une autorité incompétente.

S'agissant de la décision portant interdiction de retour sur le territoire français pour une durée de trois ans :

- elle a été signée par une autorité incompétente ;

- elle est insuffisamment motivée ;

- elle est entachée d'une erreur d'appréciation au regard des dispositions de l'article L. 612-10 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

Par un mémoire en défense, enregistré le 23 mai 2024, le préfet de police, représenté par Me Tomasi, conclut au rejet de la requête.

Il fait valoir que les moyens soulevés par M. A ne sont pas fondés.

Par ordonnance du 14 mai 2024, la clôture de l'instruction a été fixée au 10 juin 2024.

Un mémoire complémentaire a été enregistré le 19 juin 2024 pour M. A.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales,

- la convention internationale relative aux droits de l'enfant, signée à New-York le 26 janvier 1990,

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile,

- le code de justice administrative.

La présidente de la formation de jugement a dispensé la rapporteure publique, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l'audience.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

A été entendu au cours de l'audience publique, le rapport de Mme Hermann Jager.

Considérant ce qui suit :

1. M. A, ressortissant ivoirien, né le 1er janvier 1974, entré en France le

1er juillet 2007, selon ses déclarations, a sollicité, le 24 juillet 2023, le renouvellement de son titre de séjour sur le fondement du 10° de l'article L. 411-4 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile. Par un arrêté du 12 avril 2024, dont l'intéressé demande l'annulation, le préfet de police a rejeté sa demande, l'a obligé à quitter le territoire sans délai, a fixé le pays à destination duquel il sera éloigné et a prononcé à son encontre une interdiction de retour sur le territoire français pour une durée de trois ans.

Sur les conclusions aux fins d'annulation :

En ce qui concerne le moyen commun à l'ensemble de l'arrêté :

2. En premier lieu, par un arrêté n° 2024-00198 du 16 février 2024, régulièrement publié au recueil des actes administratifs spécial de la préfecture de Paris le même jour, le préfet de police a donné délégation à M. C D, administrateur de l'Etat hors classe, placée sous l'autorité de la cheffe du service de l'administration des étrangers, adjointe à la préfète déléguée à l'immigration de la préfecture de police, pour signer tous arrêtés et décisions dans la limite de ses attributions, en cas d'absence ou d'empêchement des autres délégataires, sans qu'il ressorte des pièces du dossier que ces derniers n'aient pas été absents ou empêchés lorsqu'il a signé l'arrêté attaqué. Par suite, le moyen tiré de l'incompétence de son signataire doit être écarté.

En ce qui concerne la légalité de la décision portant refus de titre de séjour :

3. D'une part, aux termes de l'article L. 423-23 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'étranger qui n'entre pas dans les catégories prévues aux articles L. 423-1, L. 423-7, L. 423-14, L. 423-15, L. 423-21 et L. 423-22 ou dans celles qui ouvrent droit au regroupement familial, et qui dispose de liens personnels et familiaux en France tels que le refus d'autoriser son séjour porterait à son droit au respect de sa vie privée et familiale une atteinte disproportionnée au regard des motifs du refus, se voit délivrer une carte de séjour temporaire portant la mention " vie privée et familiale " d'une durée d'un an, sans que soit opposable la condition prévue à l'article L. 412-1. / Les liens mentionnés au premier alinéa sont appréciés notamment au regard de leur intensité, de leur ancienneté et de leur stabilité, des conditions d'existence de l'étranger, de son insertion dans la société française ainsi que de la nature de ses liens avec sa famille restée dans son pays d'origine (). ". D'autre part, aux termes de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " 1. Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale (). / 2. Il ne peut y avoir ingérence d'une autorité publique dans l'exercice de ce droit que pour autant que cette ingérence est prévue par la loi et qu'elle constitue une mesure qui, dans une société démocratique, est nécessaire à la sécurité nationale, à la sûreté publique, au bien-être économique du pays, à la défense de l'ordre et à la prévention des infractions pénales, à la protection de la santé ou de la morale, ou à la protection des droits et libertés d'autrui. ". Il ressort des stipulations du paragraphe 1 de l'article 3 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant que : " Dans toutes les décisions qui concernent les enfants, qu'elles soient le fait des institutions publiques ou privées de protection sociale, des tribunaux, des autorités administratives ou des organes législatifs, l'intérêt supérieur de l'enfant doit être une considération primordiale. "

4. Au soutien de ses conclusions, M. A se prévaut de la circonstance qu'il réside régulièrement en France depuis 2015, qu'il est le père de quatre enfants, nés en 2008, 2012, 2018 et 2019 et dont les mères respectives résident en France et sont en situation régulière, il ne ressort pas des pièces du dossier l'existence d'une vie commune avec l'une de ses compagnes, ni la preuve de sa contribution à l'entretien et à l'éducation de ses enfants issus de deux relations différentes. A cet égard, la circonstance que ses deux filles ont obtenu la nationalité française ne permet pas, à elle seule, de faire bénéficier de plein droit le requérant d'un droit au séjour eu égard à l'absence, ainsi qu'il a été dit ci-dessus, de démonstration de sa part de la contribution à l'entretien et à l'éducation des enfants. M. A n'apporte pas davantage d'éléments permettant de démontrer qu'il a établi, en France, le centre de sa vie privée et familiale ou de réelle intégration sur le territoire français. Il ressort également des pièces du dossier que pour refuser le renouvellement de son titre de séjour le préfet de police a pris en compte la circonstance que M. A a été condamné, le 19 juin 2020, par le tribunal correctionnel de Paris, à 600 euros d'amende dont

500 euros avec sursis pour violence, suivie d'incapacité n'excédant pas huit jours par personne étant ou ayant été conjoint, concubin ou partenaire lié à la victime par un pacte civil de solidarité. Par suite, compte tenu de l'ensemble des circonstances de l'espèce, en refusant la délivrance d'un titre de séjour à M. A, le préfet de police n'a pas méconnu les dispositions de l'article L. 423-23 du code précité. Il n'a pas non plus porté à son droit au respect de sa vie privée et familiale une atteinte disproportionnée au regard des buts qu'il a poursuivis ni méconnu les stipulations du premier paragraphe de l'article 3 de la convention internationale des droits de l'enfant.

En ce qui concerne la légalité de la décision portant mesure d'éloignement :

5. En premier lieu, aux termes de l'article L. 613-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile alors en vigueur : " La décision portant de quitter le territoire français est motivée. / Dans le cas prévu au 3° de l'article L. 611-1, la décision portant obligation de quitter le territoire français n'a pas à faire l'objet d'une motivation distincte de celle de la décision relative au séjour. () "

6. L'arrêté attaqué, outre qu'il n'a pas à faire l'objet d'une motivation distincte, vise en tout état de cause, les dispositions de l'article L. 611-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, et indique également, avec suffisamment de précisions, les circonstances de fait sur lesquelles le préfet de police s'est fondé pour obliger M. A à quitter le territoire français. Si cet arrêté ne mentionne pas tous les éléments caractérisant la situation de l'intéressé, il lui permet de comprendre les motifs de l'obligation de quitter le territoire qui lui est opposée. Par suite, le moyen tiré de l'insuffisance de motivation doit être écarté.

7. En deuxième lieu, M. A n'est pas fondé à soutenir que le préfet de police aurait entaché son arrêté d'une inexactitude matérielle des faits en ne précisant pas que deux des enfants du requérant ont été naturalisés dès lors qu'il ressort des mentions contenues dans la fiche de salle qu'il a lui-même précisé que ses quatre enfants étaient de nationalité ivoirienne. En tout état de cause, pour les mêmes motifs que ceux indiqués au point 4 une telle inexactitude est sans incidence sur la légalité de la décision attaqué.

8. En troisième lieu, pour le même motif que celui exposé au point 4, dès lors que

M. A ne produit aucun élément démontrant qu'il participe à l'éducation et à l'entretien de ses deux filles de nationalité française, le moyen tiré de la méconnaissance des dispositions du 5° de l'article L. 611-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile doit être écarté.

9. Enfin, pour le même motif que celui développé dans le point 5, le moyen tiré de l'erreur manifeste qu'aurait commise le préfet dans l'appréciation de la situation de M. A droit être écarté.

En ce qui concerne la légalité de la décision portant refus d'octroi de délai de départ volontaire :

10. En premier lieu, d'une part, aux termes du premier alinéa de l'article L. 612-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'étranger faisant l'objet d'une décision portant obligation de quitter le territoire français dispose d'un délai de départ volontaire de trente jours à compter de la notification de cette décision. " Aux termes de l'article L. 612-2 du même code : " Par dérogation à l'article L. 612-1, l'autorité administrative peut refuser d'accorder un délai de départ volontaire dans les cas suivants : / 1° Le comportement de l'étranger constitue une menace pour l'ordre public ; / 2° L'étranger s'est vu refuser la délivrance ou le renouvellement de son titre de séjour, du document provisoire délivré à l'occasion d'une demande de titre de séjour ou de son autorisation provisoire de séjour au motif que sa demande était manifestement infondée ou frauduleuse ; / ( ). "

11. D'autre part, aux termes de l'article L. 613-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Les décisions relatives au refus et à la fin du délai de départ volontaire prévues aux articles L. 612-2 et L. 612-5 et les décisions d'interdiction de retour et de prolongation d'interdiction de retour prévues aux articles L. 612-6, L. 612-7, L. 612-8 et L. 612-11 sont distinctes de la décision portant obligation de quitter le territoire français. Elles sont motivées. "

12. Pour refuser d'accorder un délai de départ volontaire à M. A, le préfet de police, s'est fondé sur les dispositions de l'article L. 612-2 du code précité et sur le motif, non contesté, que le comportement de l'intéressé constitue une menace pour l'ordre public en raison de sa condamnation pénale pour des faits de violence sur une ex compagne. Par suite, le moyen tiré de l'insuffisance de motivation de cette décision ne peut qu'être écarté.

13. En dernier lieu, compte tenu de ce qui a été exposé au point 5, l'obligation de quitter le territoire français ne peut être regardée comme portant une atteinte excessive au droit de

M. A au respect de sa vie privée et familiale en méconnaissance des stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales.

En ce qui concerne la légalité de la décision fixant le pays de destination :

14. Ainsi qu'il a été dit, la décision refusant à M. A un titre de séjour n'est pas entachée d'illégalité, et la décision portant obligation de quitter le territoire français non plus. Par suite, la décision fixant le pays de destination n'a pas été prise sur le fondement d'une décision illégale. L'unique moyen tiré d'une telle exception d'illégalité ne peut, dès lors, qu'être écarté.

En ce qui concerne la légalité de décision portant interdiction de retour sur le territoire français pour une durée de trois ans :

15. Aux termes de l'article L. 613-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " () les décisions d'interdiction de retour et de prolongation d'interdiction de retour prévues aux articles L. 612-6, L. 612-7, L. 612-8 et L. 612-11 sont distinctes de la décision portant obligation de quitter le territoire français. Elles sont motivées. "

16. Aux termes de l'article L. 612-6 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Lorsqu'aucun délai de départ volontaire n'a été accordé à l'étranger, l'autorité administrative assortit la décision portant obligation de quitter le territoire français d'une interdiction de retour sur le territoire français. Des circonstances humanitaires peuvent toutefois justifier que l'autorité administrative n'édicte pas d'interdiction de retour. / Les effets de cette interdiction cessent à l'expiration d'une durée, fixée par l'autorité administrative, qui ne peut excéder trois ans à compter de l'exécution de l'obligation de quitter le territoire français. ". Aux termes du premier alinéa de l'article L. 612-10 du même code : " Pour fixer la durée des interdictions de retour mentionnées aux articles L. 612-6 et L. 612-7, l'autorité administrative tient compte de la durée de présence de l'étranger sur le territoire français, de la nature et de l'ancienneté de ses liens avec la France, de la circonstance qu'il a déjà fait l'objet ou non d'une mesure d'éloignement et de la menace pour l'ordre public que représente sa présence sur le territoire français. / (). ". Il ressort des termes mêmes de ces dispositions que l'autorité compétente doit, pour fixer la durée de l'interdiction de retour sur le territoire français prononcée à l'encontre de l'étranger soumis à l'obligation de quitter le territoire français sans délai, tenir compte, dans le respect des principes constitutionnels, des principes généraux du droit et des règles résultant des engagements internationaux de la France, des quatre critères qu'elles énumèrent, sans pouvoir se limiter à ne prendre en compte que l'un ou plusieurs d'entre eux.

17. Si la présence de M. A est constitutive d'une menace pour l'ordre public, ainsi qu'il a été dit au point 4, il est constant qu'il est père de quatre enfants, dont deux de nationalité française. Nonobstant l'absence d'éléments concrets quant à la contribution à l'entretien et à l'éducation des enfants, le requérant justifie néanmoins de l'existence de liens privés et familiaux en France et, partant, l'arrêté attaqué en empêchant son retour sur le territoire français pour trois ans présente un caractère manifestement disproportionné. Dès lors le requérant est fondé à soutenir que le préfet de police a méconnu les dispositions de l'article L. 612-10 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

18. Il résulte de tout ce qui précède que M. A est uniquement fondé à demander l'annulation de l'arrêté du 12 avril 2024 en tant qu'il prononce à son encontre une interdiction de retour sur le territoire pour une durée de trois ans.

D E C I D E:

Article 1er : L'arrêté du préfet de police du 12 avril 2024 est annulé en tant qu'il interdit le retour de M. A sur le territoire français pour une durée de trois ans.

Article 2 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.

Article 3 : Le présent jugement sera notifié à M. B A et au préfet de police.

Délibéré après l'audience du 25 juin 2024, à laquelle siégeaient :

- Mme Hermann Jager, présidente-rapporteure,

- M. Martin-Genier, premier conseiller,

- Mme P. Desmoulière, conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 10 juillet 2024.

La présidente-rapporteure,

V. Hermann Jager

L'assesseur le plus ancien,

P. Martin-Genier La greffière,

A. Heeralall

La République mande et ordonne au préfet de police en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

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