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AccueilJurisprudence administrativeN° TA75-2411011

Tribunal Administratif de Paris — Décision N° TA75-2411011

mardi 7 mai 2024

JuridictionTribunal Administratif de Paris
SectionTribunal Administratif de Paris
N° DossierTA75-2411011
TypeOrdonnance
Avocat requérantPOUSSIN

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête, enregistrée le 3 mai 2024, et des pièces complémentaires enregistrées le 6 mai 2024, M. C A, représenté par Me Poussin, demande au juge des référés, sur le fondement de l'article L. 521-2 du code de justice administrative :

1°) de l'admettre au bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire ;

2°) de suspendre l'exécution de la décision du 31 mars 2024 par laquelle la maire de B lui a refusé la signature d'un contrat " jeune majeur " et a mis fin à sa prise en charge par l'aide sociale à l'enfance ;

3°) d'enjoindre à la maire de B de réexaminer sa situation en lui proposant une prise en charge couvrant ses besoins alimentaires, médicaux, sanitaires, d'hébergement, de ressources, un suivi éducatif et un accompagnement dans ses démarches administratives dans un délai de vingt-quatre heures à compter de la notification de l'ordonnance à intervenir, sous astreinte de 150 euros par jour de retard ;

4°) de mettre à la charge de la Ville de B une somme de 1 500 euros à verser à son conseil, au titre de l'article 37 de la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 et de l'article L.761-1 du code de justice administrative, sous réserve que ce conseil renonce à percevoir la part contributive de l'Etat allouée au titre de l'aide juridictionnelle, ou, si sa demande d'aide juridictionnelle devait être rejetée, à lui verser, sur le fondement de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Il soutient que :

- la condition d'urgence propre à l'article L. 521-2 du code de justice administrative doit être regardée comme remplie, dès lors que la fin soudaine de sa prise en charge le prive de ressources, de formation professionnelle, de soins, notamment psychologiques, d'hébergement et de tout accompagnement nécessaire à un jeune majeur ;

- la décision contestée porte une atteinte grave et manifestement illégale à son droit à une prise en charge par l'aide sociale à l'enfance, en méconnaissant les articles L. 111-2, L. 221-1, L. 222-5, L. 222-5-1 et R. 222-6 du code de l'action sociale et des familles.

Par un mémoire en défense, enregistré le 6 mai 2024, la Ville de B, représentée par Me Aderno, conclut au rejet de la requête.

Elle fait valoir que :

- l'urgence n'est pas caractérisée ;

- il n'est porté aucune atteinte grave et manifestement illégale à une liberté fondamentale.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- le code de l'action sociale et des familles ;

- le code de justice administrative.

Le président du tribunal a désigné M. Fouassier pour statuer sur les demandes de référé.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique, qui s'est tenue le 6 mai 2024, en présence de Mme Dupouy, greffière d'audience :

- le rapport de M. Fouassier,

- les observations de M. Hospital, auditeur de justice en stage, en présence de Me Vaillant, substituant Me Poussin, représentant M. A,

- et les observations de Me Conerardy, substituant Me Aderno, représentant la Ville de B.

La clôture de l'instruction a été prononcée à l'issue de l'audience.

Considérant ce qui suit :

1. M. A demande au juge des référés, sur le fondement de l'article L. 521-2 du code de justice administrative, de suspendre l'exécution de la décision par laquelle la maire de B lui a refusé de prolonger le contrat " jeune majeur " dont il bénéficiait au-delà du 31 mars 2024 et a mis fin à cette date à sa prise en charge par l'aide sociale à l'enfance.

Sur l'admission provisoire à l'aide juridictionnelle :

2. Aux termes de l'article 20 de la loi du 10 juillet 1991 : " Dans les cas d'urgence (), l'admission provisoire à l'aide juridictionnelle peut être prononcée soit par le président du bureau ou de la section compétente du bureau d'aide juridictionnelle, soit par la juridiction compétente ou son président ". Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, de prononcer, en application des dispositions citées ci-dessus, l'admission provisoire de M. A au bénéfice de l'aide juridictionnelle.

Sur les conclusions présentées au titre de l'article L. 521-2 du code de justice administrative :

3. Aux termes de l'article L. 521-2 du code de justice administrative : " Saisi d'une demande en ce sens justifiée par l'urgence, le juge des référés peut ordonner toutes mesures nécessaires à la sauvegarde d'une liberté fondamentale à laquelle une personne morale de droit public ou un organisme de droit privé chargé de la gestion d'un service public aurait porté, dans l'exercice d'un de ses pouvoirs, une atteinte grave et manifestement illégale. Le juge des référés se prononce dans un délai de quarante-huit heures. " et aux termes de l'article L. 522-1 du même code : " Le juge des référés statue au terme d'une procédure contradictoire écrite ou orale. Lorsqu'il lui est demandé de prononcer les mesures visées aux articles L. 521-1 et L. 521-2, de les modifier ou d'y mettre fin, il informe sans délai les parties de la date et de l'heure de l'audience publique () ". Enfin aux termes du premier alinéa de l'article R. 522-1 dudit code : " La requête visant au prononcé de mesures d'urgence doit () justifier de l'urgence de l'affaire ".

4. En premier lieu, aux termes de l'article L. 111-2 du code de l'action sociale et des familles : " Les personnes de nationalité étrangère bénéficient dans les conditions propres à chacune de ces prestations : / 1° Des prestations d'aide sociale à l'enfance ; () / Elles bénéficient des autres formes d'aide sociale, à condition qu'elles justifient d'un titre exigé des personnes de nationalité étrangère pour séjourner régulièrement en France () ". Aux termes de l'article L. 222-5 du même code, dans sa rédaction issue de la loi du 26 janvier 2024 pour contrôler l'immigration, améliorer l'intégration : " Sont pris en charge par le service de l'aide sociale à l'enfance sur décision du président du conseil départemental : () / 5° Les majeurs âgés de moins de vingt et un ans et les mineurs émancipés qui ne bénéficient pas de ressources ou d'un soutien familial suffisants, lorsqu'ils ont été confiés à l'aide sociale à l'enfance avant leur majorité, y compris lorsqu'ils ne bénéficient plus d'aucune prise en charge par l'aide sociale à l'enfance au moment de la décision mentionnée au premier alinéa du présent article et à l'exclusion de ceux faisant l'objet d'une décision portant obligation de quitter le territoire français en application de l'article L. 611-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile. / Peuvent être également pris en charge à titre temporaire, par le service chargé de l'aide sociale à l'enfance, les mineurs émancipés et les majeurs âgés de moins de vingt et un ans qui ne bénéficient pas de ressources ou d'un soutien familial suffisants./ Un accompagnement est proposé aux jeunes mentionnés au 1° du présent article devenus majeurs et aux majeurs mentionnés au 5° et à l'avant-dernier alinéa, au-delà du terme de la mesure, pour leur permettre de terminer l'année scolaire ou universitaire engagée ".

5. En second lieu, aux termes de l'article L. 222-5-1 du même code : " Un entretien est organisé par le président du conseil départemental avec tout mineur accueilli au titre des 1°, 2° ou 3° de l'article L. 222-5, au plus tard un an avant sa majorité, pour faire un bilan de son parcours, l'informer de ses droits, envisager avec lui et lui notifier les conditions de son accompagnement vers l'autonomie. Si le mineur a été pris en charge à l'âge de dix-sept ans révolus, l'entretien a lieu dans les meilleurs délais. Dans le cadre du projet pour l'enfant, un projet d'accès à l'autonomie est élaboré par le président du conseil départemental avec le mineur. Il y associe les institutions et organismes concourant à construire une réponse globale adaptée à ses besoins en matière éducative, sociale, de santé, de logement, de formation, d'emploi et de ressources. Le cas échéant, la personne de confiance désignée par le mineur en application de l'article L. 223-1-3 peut assister à l'entretien. / Le mineur privé temporairement ou définitivement de la protection de sa famille est informé, lors de l'entretien prévu au premier alinéa du présent article, de l'accompagnement apporté par le service de l'aide sociale à l'enfance dans ses démarches en vue d'obtenir une carte de séjour à sa majorité ou, le cas échéant, en vue de déposer une demande d'asile. / L'entretien peut être exceptionnellement renouvelé afin de tenir compte de l'évolution des besoins des jeunes concernés. / Le dispositif mentionné à l'article L. 5131-6 du code du travail est systématiquement proposé aux personnes mentionnées au 5° de l'article L. 222-5 du présent code ainsi qu'aux majeurs âgés de moins de vingt et un ans lorsqu'ils ont été confiés à un établissement public ou à une association habilitée de la protection judiciaire de la jeunesse dans le cadre d'une mesure de placement et qu'ils ne font plus l'objet d'aucun suivi éducatif après leur majorité, qui ont besoin d'un accompagnement et remplissent les conditions d'accès à ce dispositif ". Aux termes de l'article R. 222-6 du code de l'action sociale et des familles : " Le président du conseil départemental complète si nécessaire, pour les personnes mentionnées au 5° de l'article L. 222-5 ayant été accueillies au titre des 1°, 2° ou 3° du même article, le projet d'accès à l'autonomie formalisé lors de l'entretien pour l'autonomie mentionné à l'article L. 222-5-1, afin de couvrir les besoins suivants : / 1° L'accès à des ressources financières nécessaires à un accompagnement vers l'autonomie ; / 2° L'accès à un logement ou un hébergement ; / 3° L'accès à un emploi, une formation ou un dispositif d'insertion professionnelle ; / 4° L'accès aux soins ; / 5° L'accès à un accompagnement dans les démarches administratives ; / 6° Un accompagnement socio-éducatif visant à consolider et à favoriser le développement physique, psychique, affectif, culturel et social ".

6. Il résulte, d'une part, des dispositions de l'article L. 222-5 du code de l'action sociale et des familles que les jeunes majeurs de moins de vingt et un ans ayant été pris en charge par le service de l'aide sociale à l'enfance d'un département avant leur majorité bénéficient d'un droit à une nouvelle prise en charge par ce service, lorsqu'ils ne disposent pas de ressources ou d'un soutien familial suffisants.

7. Il résulte, d'autre part, des dispositions de l'article L. 222-5-1 du même code qu'un projet d'accès à l'autonomie, élaboré par le président du conseil départemental avec le mineur, en y associant d'autres institutions et organismes concernés, vise à apporter au mineur pris en charge au titre de l'aide sociale à l'enfance une réponse globale adaptée à ses besoins en matière éducative, sociale, de santé, de logement, de formation, d'emploi et de ressources. Ce projet est complété, si nécessaire, en fonction des besoins particuliers du jeune majeur en application de l'article R. 222-6 de ce code, pour les jeunes majeurs de moins de vingt et un ans mentionnés au 5° de l'article L. 222-5, qui continuent de relever d'une prise en charge au titre de l'aide sociale à l'enfance. Cette prise en charge prend la forme du document dénommé " contrat jeune majeur " qui a pour objet de formaliser les relations entre le service de l'aide sociale à l'enfance et le jeune majeur, dans un but de responsabilisation de ce dernier.

8. Une carence caractérisée dans l'accomplissement par le président du conseil départemental des missions fixées par les dispositions rappelées aux points précédents, notamment dans les modalités de prise en charge des besoins du mineur ou du jeune majeur relevant de l'aide sociale à l'enfance, lorsqu'elle entraîne des conséquences graves pour l'intéressé, est de nature à porter une atteinte grave et manifestement illégale à une liberté fondamentale.

9. Il résulte de l'instruction que, par un jugement de placement du 27 avril 2021 du juge des enfants du tribunal pour enfants de B, M. A, ressortissant guinéen, qui a déclaré être né le 25 octobre 2003 à Conakry, a été confié à l'aide sociale à l'enfance de B jusqu'à sa majorité. Il a bénéficié à sa majorité d'un " contrat jeune majeur " entré en vigueur le 25 juillet 2022, qui a été reconduit jusqu'au 31 mars 2024.

10. Il résulte de l'instruction que l'intéressé, âgé de moins de vingt-et-un ans, ne peut être regardé comme disposant, à la date de la présente ordonnance, de ressources suffisantes le rendant autonome, ni d'un soutien familial sur le territoire français. S'il est constant que M. A présente des troubles du comportement qui rendent difficile sa prise en charge, et qui ont conduit l'association à qui il avait été confié à demander à la Ville de B de mettre fin à cette prise en charge faute de disposer de moyens adaptés, et qu'il a refusé en février 2024 l'hospitalisation qui lui avait été proposée, il ressort de la note sociale établie par cette association le 19 février 2024 qu'il a accepté de reprendre son traitement médicamenteux, et les démarches qu'il a récemment accomplies en vue de la prolongation de son contrat " jeune majeur " laissent penser qu'il serait désormais disposé à se soigner. Il ne résulte, en outre, pas de l'instruction que toute prise en charge de M. A au titre de l'aide sociale à l'enfance serait rendue impossible par son état de santé. Le 5° de l'article L. 222-5 du code de l'action sociale et des familles donne à la Ville de B un large choix dans les mesures, rappelées à l'article R. 222-6 du code de l'action sociale et des familles, qu'elle décide de faire figurer dans le contrat de jeune majeur dans un but de responsabilisation de ce dernier, en fonction de la situation et des besoins de celui-ci, dont par exemple un accès aux soins et un accompagnement socio-éducatif portant notamment sur le développement psychique et affectif. Par suite, nonobstant les réels efforts accomplis par la Ville de B pour trouver jusqu'en mars 2024 des solutions adaptées à la situation particulière de M. A et le fait que le contact n'ait pas été totalement rompu entre les services compétents et l'intéressé, et sans préjudice de la possibilité que la Ville de B aura, le cas échéant, de modifier ou d'interrompre la prise en charge au titre de l'aide sociale à l'enfance en fonction de toute évolution de la situation du jeune majeur qui le justifierait, il résulte de ce qui précède qu'en l'état de l'instruction, le refus opposé à M. A de lui proposer, sous quelque forme que ce soit, un contrat " jeune majeur " à compter du 1er avril 2024, révèle une carence caractérisée dans l'accomplissement par la Ville de B des missions qui lui ont été confiées et qui ont été rappelées aux points 4 à 7, de nature à porter une atteinte grave et manifestement illégale à une liberté fondamentale, à laquelle il est urgent de mettre fin dans les circonstances de l'espèce.

11. Il résulte de ce qui précède qu'il y a lieu d'ordonner la suspension de l'exécution de la décision de la Ville de B mettant fin à la prise en charge par l'aide sociale à l'enfance de M. A et d'enjoindre à la Ville de B de réexaminer sa situation et de lui proposer, dans le cadre d'un contrat " jeune majeur ", un hébergement et un accompagnement adaptés à sa situation, dans un délai de sept jours à compter de la notification de la présente ordonnance, sans qu'il soit nécessaire, dans les circonstances de l'espèce, d'assortir cette injonction d'une astreinte.

Sur les frais d'instance :

12. Il résulte de ce qui a été dit au point 2 que M. A a été admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire. Par suite, son avocat peut se prévaloir des dispositions des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, de mettre à la charge de la Ville de B la somme de 1 100 euros à verser à Me Poussin en application des dispositions précitées, sous réserve que ce conseil renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'Etat. Dans le cas où l'aide juridictionnelle ne serait pas accordée à M. A par le bureau d'aide juridictionnelle, la somme de 1 100 euros lui sera versée directement.

O R D O N N E

Article 1er : M. A est admis, à titre provisoire, au bénéfice de l'aide juridictionnelle.

Article 2 : L'exécution de la décision de la Ville de B mettant fin à la prise en charge par l'aide sociale à l'enfance de M. A est suspendue.

Article 3 : Il est enjoint à la Ville de B de réexaminer la situation de M. A et de lui proposer, dans le cadre d'un contrat " jeune majeur ", un hébergement et un accompagnement adaptés à sa situation, dans un délai de sept jours à compter de la notification de la présente ordonnance.

Article 4 : Sous réserve de l'admission définitive de M. A à l'aide juridictionnelle et sous réserve que Me Poussin renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'Etat, la Ville de B versera à Me Poussin, avocate de M. A, une somme de 1 100 euros en application des dispositions du deuxième alinéa de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991 et de l'article L. 761-1 du code de justice administrative. Dans le cas où l'aide juridictionnelle ne serait pas accordée à M. A par le bureau d'aide juridictionnelle, la somme de 1 100 euros lui sera versée directement.

Article 5 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.

Article 6 : La présente ordonnance sera notifiée à M. C A, à Me Poussin et à la Ville de B.

Copie en sera adressée au bureau d'aide juridictionnelle.

Fait à B le 7 mai 2024.

Le juge des référés,

C. FOUASSIER

La République mande et ordonne au préfet de la région d'Ile-de-France, préfet de B, en ce qui le concerne et à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

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