lundi 13 mai 2024
| Juridiction | Tribunal Administratif de Paris |
| Section | Tribunal Administratif de Paris |
| N° Dossier | TA75-2411574 |
| Type | Ordonnance |
| Avocat requérant | CABINET SEBAN ET ASSOCIES |
Vu la procédure suivante :
Par une requête, enregistrée le 11 mai 2024, Mme B agissant en son nom et celui de son fils mineur D A, représentée par Djemaoun, demande au juge des référés :
1°) d'ordonner, sur le fondement des dispositions de l'article L. 521-2 du code de justice administrative, à la Ville de Paris de la prendre en charge dans un hébergement d'urgence adapté, sur le fondement des dispositions du 4° de l'article L. 222-5 du code de l'action sociale et des familles, sans délai, à compter de la notification de l'ordonnance ;
2°) de mettre à la charge de la Ville de Paris une somme de 1 000 euros en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.
Elle soutient que :
- l'urgence, en l'espèce, est justifiée du fait de sa situation de mère isolée accompagnée d'un enfant de moins de trois ans ;
- l'abstention du département de Paris de la prendre en charge porte une atteinte grave et manifestement illégale à la liberté fondamentale que constitue le respect de la dignité humaine et le droit de ne pas être soumis à des traitements inhumains et dégradants.
Par un mémoire en défense, enregistré le 13 mai 2024 la maire de Paris, président de l'assemblée départementale, représentée par Me Aderno conclut au rejet de la requête.
Vu les autres pièces du dossier.
Vu :
- le code de l'action sociale et des familles ;
- le code de justice administrative.
Le président du tribunal a désigné M. C pour statuer sur les demandes de référé.
Les parties ont été régulièrement averties de la date de l'audience.
Au cours de l'audience publique tenue le 13 mai 2024, en présence de Mme Depoussier greffière d'audience, ont été entendu :
- le rapport de M. C ;
- les observations de Me Djemaoun, représentant Mme B ;
- les observations de Me Conerardy, représentant le département de Paris.
La clôture de l'instruction a été prononcée à l'issue de l'audience.
Considérant ce qui suit :
1. Aux termes de l'article L. 521-2 du code de justice administrative : " Saisi d'une demande en ce sens justifiée par l'urgence, le juge des référés peut ordonner toutes mesures nécessaires à la sauvegarde d'une liberté fondamentale à laquelle une personne morale de droit public ou un organisme de droit privé chargé de la gestion d'un service public aurait porté, dans l'exercice d'un de ses pouvoirs, une atteinte grave et manifestement illégale. Le juge des référés se prononce dans un délai de quarante-huit heures. ". Aux termes de l'article L. 522-1 de ce code : " Le juge des référés statue au terme d'une procédure contradictoire écrite ou orale. Lorsqu'il lui est demandé de prononcer les mesures visées aux articles L. 521-1 et L. 521-2, de les modifier ou d'y mettre fin, il informe sans délai les parties de la date et de l'heure de l'audience publique () ".
2. Aux termes de l'article L. 221-1 du code de l'action sociale et des familles : " Le service de l'aide sociale à l'enfance est un service non personnalisé du département chargé des missions suivantes : / 1° Apporter un soutien matériel, éducatif et psychologique () aux mineurs et à leur famille ou à tout détenteur de l'autorité parentale, confrontés à des difficultés risquant de mettre en danger la santé, la sécurité, la moralité de ces mineurs ou de compromettre gravement leur éducation ou leur développement physique, affectif, intellectuel et social () 3° Mener en urgence des actions de protection en faveur des mineurs mentionnés au 1° du présent article ; () 5° () organiser le recueil et la transmission, dans les conditions prévues à l'article L. 226-3, des informations préoccupantes relatives aux mineurs dont la santé, la sécurité, la moralité sont en danger ou risquent de l'être ou dont l'éducation ou le développement sont compromis ou risquent de l'être, et participer à leur protection () ". Aux termes de l'article L. 222-5 du même code : " Sont pris en charge par le service de l'aide sociale à l'enfance sur décision du président du conseil départemental : () 4° Les femmes enceintes et les mères isolées avec leurs enfants de moins de trois ans qui ont besoin d'un soutien matériel et psychologique, notamment parce qu'elles sont sans domicile. () " Enfin, il résulte de l'article L. 221-2 de ce code que le département doit notamment disposer de " possibilités d'accueil d'urgence " ainsi que de " structures d'accueil pour les femmes enceintes et les mères avec leurs enfants " et de son article L. 222-3 que les prestations d'aide sociale à l'enfance peuvent prendre la forme du versement d'aides financières.
3. Aux termes de l'article L. 121-7 du code de l'action sociale et des familles : " Sont à la charge de l'Etat au titre de l'aide sociale : () 8° Les mesures d'aide sociale en matière de logement, d'hébergement et de réinsertion, mentionnées aux articles L. 345-1 à L. 345-3 ". Aux termes de l'article L. 345-1 du même code : " Bénéficient, sur leur demande, de l'aide sociale pour être accueillies dans des centres d'hébergement et de réinsertion sociale publics ou privés les personnes et les familles qui connaissent de graves difficultés, notamment économiques, familiales, de logement, de santé ou d'insertion, en vue de les aider à accéder ou à recouvrer leur autonomie personnelle et sociale () ". Aux termes de l'article L. 345-2 de ce code : " Dans chaque département est mis en place, sous l'autorité du représentant de l'Etat, un dispositif de veille sociale chargé d'accueillir les personnes sans abri ou en détresse, de procéder à une première évaluation de leur situation médicale, psychique et sociale et de les orienter vers les structures ou services qu'appelle leur état. Cette orientation est assurée par un service intégré d'accueil et d'orientation, dans les conditions définies par la convention conclue avec le représentant de l'Etat dans le département prévu à l'article L. 345-2-4. () " Aux termes de l'article L. 345-2-2 du même code : " Toute personne sans abri en situation de détresse médicale, psychique ou sociale a accès, à tout moment, à un dispositif d'hébergement d'urgence. () "
4. S'il résulte des dispositions citées au point 3 que sont en principe à la charge de l'Etat les mesures d'aide sociale relatives à l'hébergement des personnes qui connaissent de graves difficultés, notamment économiques ou de logement, ainsi que l'hébergement d'urgence des personnes sans abri en situation de détresse médicale, psychique ou sociale, il résulte des dispositions citées au point 2 que la prise en charge, qui inclut l'hébergement, le cas échéant en urgence, des femmes enceintes ou des mères isolées avec leurs enfants de moins de trois ans qui ont besoin d'un soutien matériel et psychologique, notamment parce qu'elles sont sans domicile, incombe au département en vertu de l'article L. 222-5 du code de l'action sociale et des familles. Si toute personne peut s'adresser au service intégré d'accueil et d'orientation (SIAO) prévu par l'article L. 345-2 du même code et si l'Etat ne pourrait légalement refuser à ces femmes un hébergement d'urgence au seul motif qu'il incombe en principe au département d'assurer leur prise en charge, l'intervention de l'Etat ne revêt toutefois qu'un caractère supplétif, dans l'hypothèse où le département n'aurait pas accompli les diligences qui lui reviennent, et l'Etat, le cas échéant, conserve le droit d'obtenir du département, en cas de carence avérée et prolongée de sa part, le remboursement des sommes dont la charge lui incombe.
5. Il résulte de l'instruction que Mme B et son fils mineur, né le 18 décembre 2023, sont sans autre abri que celui de la rue. Par la voix de son avocat, Mme B, par un message électronique du 19 avril 2024, a sollicité du département de Paris sa prise en charge sur le fondement du 4° de l'article précité L. 222-5 du code de l'action sociale et des familles, en vain. Compte tenu du très jeune âge de son enfant, Mme B est au nombre des mères isolées avec leurs enfants de moins de trois ans qui ont besoin d'un soutien matériel et psychologique, notamment parce qu'elles sont sans domicile au sens des dispositions de l'article L. 222-5 du code de l'action sociale et des familles. Eu égard à la situation particulière de Mme B et de son enfant mineur, qui les places sans doute possible parmi les familles les plus vulnérables, l'absence d'hébergement constitue une carence caractérisée. Si, par ses écritures en défense, la Ville de Paris, prise comme collectivité départementale à laquelle incombe sur son territoire la mise en œuvre des missions à la charge du département en vertu des dispositions du code de l'action sociale et des familles citées au point 2, fait valoir que Mme B ne peut être regardée comme mère isolée accompagnée d'un enfant de moins de trois ans dès lors qu'elle a déclaré au SIAO que sa famille est composé de deux adultes et d'un enfant mineur, ce dont la Ville de Paris, par ses écriture en défense, déduit que la requérante vit avec le père de son enfant, s'appuyant, en outre, sur l'acte de naissance de cet enfant sur lequel est mentionnée une adresse commune aux deux déclarants. Toutefois, ces éléments à eux seuls ne sont pas de nature à établir que Mme B formerait avec le père de son enfant toujours un foyer à la date de l'ordonnance et ainsi la Ville de Paris ne démontre pas qu'elle ne serait pas compétente en vertu de l'article L. 222-5 du code de l'action sociale et des familles pour la prise en charge de la requérante et de son fils. Alors que la Ville de Paris par ses écritures ne laisse pas seulement présumer qu'elle aurait l'intention de satisfaire les obligations mises à sa charge par le législateur en vertu des articles L. 221-2 et L. 222-3 du code de l'action sociale et des familles, dans les circonstances de l'espèce, la situation de Mme B fait ainsi apparaître, pour l'application de l'article L. 521-2 du code de justice administrative, une atteinte grave et manifestement illégale à une liberté fondamentale, au vu de laquelle le juge peut, alors que par sa nature même la situation de Mme B caractérise l'urgence de sa prise en charge en qualité de mère isolée accompagnée d'un enfant de moins de trois ans et sans abri, ordonner toutes mesures nécessaires à la sauvegarde d'une liberté fondamentale à laquelle a été porté une atteinte manifestement illégale.
6. Il résulte de tout ce qui précède qu'il y a lieu d'enjoindre à la Ville de Paris de faire procéder à l'hébergement d'urgence de Mme B et de son fils mineur en application des dispositions de l'article L. 222-5 du code de l'action sociale et des familles et dans les conditions des articles L. 221-2 et L. 222-3 de ce code, dans le délai de 48 heures à compter de la notification de l'ordonnance.
Sur les conclusions présentées au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative :
7. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, de mettre à la charge de la Ville de Paris la somme de 600 euros à verser à Mme B au titre des frais exposés par elle à l'occasion de l'instance et non compris dans les dépens.
O R D O N N E :
Article 1er : Il est enjoint à la Ville de Paris de faire procéder à l'hébergement d'urgence de Mme B et de son fils mineur en application des dispositions de l'article L. 222-5 du code de l'action sociale et des familles et dans les conditions des articles L. 221-2 et L. 222-3 de ce code, dans le délai de 48 heures à compter de la notification de l'ordonnance.
Article 2 : La Ville de Paris versera à Mme E B la somme de 600 (six cents) euros en application des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.
Article 3 : La présente ordonnance sera notifiée à Mme E B et à la maire de Paris.
Fait à Paris, le 13 mai 2024.
Le juge des référés,
J.-F. C
La République mande et ordonne au préfet de la région Ile-de-France, préfet de paris en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.