mercredi 29 mai 2024
| Juridiction | Tribunal Administratif de Paris |
| Section | Tribunal Administratif de Paris |
| N° Dossier | TA75-2412260 |
| Type | Décision |
| Avocat requérant | CABINET BELEM (AARPI) |
Vu la procédure suivante :
Par une requête, des mémoires et des pièces complémentaires, enregistrés les 17, 21 et 28 mai 2024, l'association familiale Notre-Dame de Nazareth, l'association Syndicat de la famille, M. A F et Mme D E, représentés par Me de Beauregard, demandent au juge des référés, sur le fondement des dispositions de l'article L. 521-1 du code de justice administrative, dans le dernier état de leurs écritures :
1°) d'ordonner la suspension de l'exécution de la décision par laquelle la Ville de Paris a fait apposer sur les panneaux consacrés à l'affichage municipal à en tête de la Ville de Paris le message " Choisir de mourir dans la dignité est un droit fondamental " ;
2°) d'enjoindre à la Ville de Paris de retirer lesdites affiches dans un délai de 24 heures à compter de la notification de la décision à intervenir, sous astreinte de 1 000 euros par jour de retard ;
3°) d'ordonner la suspension de la décision de publier, depuis le compte officiel de la commune, le tweet se prévalant de l'affichage litigieux et ordonner à la maire de procéder au retrait de cette publication au plus tard dans un délai de 24 heures à compter de la notification de l'ordonnance à intervenir, sous astreinte de 1000 euros par jour de retard ;
4°) d'ordonner la suspension de la décision de la Ville de Paris de publier sur le site internet officiel de la Ville l'article intitulé " Loi sur la fin de vie : cette loi consacrera un droit fondamental au même titre que l'IVG " et ordonner à la Ville de Paris de procéder au retrait de cette publication au plus tard dans un délai de 24 heures à compter de la notification de l'ordonnance à venir, sous astreinte de 1000 euros par jour de retard ;
5°) de mettre à la charge de la Ville de Paris la somme de 3 000 euros en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.
Ils soutiennent que :
- il y a urgence à suspendre l'exécution de la décision attaquée compte tenu de la gravité de l'atteinte au principe de neutralité du service public et aux intérêts qu'ils défendent, alors que le projet de loi relatif à l'accompagnement des malades et de la fin de vie sera examiné à l'assemblée nationale le 27 mai 2024 et que cette campagne d'affichage vise clairement à l'influencer ;
- il existe un doute sérieux sur la légalité de la décision attaquée car celle-ci est contraire au principe de neutralité du service public et au bon emploi des deniers publics.
Par un mémoire en intervention, enregistré le 28 mai 2024, la fondation Jérôme Lejeune, représentée par Me de Dieuleveult, demande au tribunal :
1°) d'accueillir favorablement l'intervention volontaire au soutien de la requête n°2412260 ;
2°) de suspendre la décision de la maire de Paris d'engager une campagne d'affichage partisane révélée par l'apposition sur le mobilier urbain d'information, d'affiches contenant le slogan " Choisir de mourir dans la dignité est un droit fondamental " ;
3°) d'ordonner à la maire de Paris de procéder au retrait des affiches à en-tête de la Ville de Paris " Choisir de mourir dans la dignité est un droit fondamental " au plus tard dans un délai de 24 heures à compter de la notification de l'ordonnance à venir, sous astreinte de 1000 euros par jour de retard.
Elle soutient que :
- la condition d'urgence est remplie car l'affichage a lieu dans un contexte polémique et il y a urgence à ne pas brouiller le débat au sein de l'hémicycle par de telles campagnes polémiques ;
- la décision attaquée est entachée d'incompétence, elle viole le principe de neutralité du service public et le règlement local de publicité, elle est entachée d'un détournement de pouvoir car elle vise à soutenir l'intérêt de l'" association pour le droit à mourir dans la dignité " (AMD), qui est une association de droit privé.
Par un mémoire en défense, enregistré le 28 mai 2024, la Ville de Paris, représentée par Me B, conclut au rejet de la requête et à ce qu'il soit mis à la charge des requérants la somme de 1 000 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.
Elle soutient que :
- la condition d'urgence n'est pas remplie malgré la courte période de la campagne d'affichage, l'affichage litigieux n'est pas susceptible d'influencer le débat parlementaire sur le projet de loi relatif à l'accompagnement des malades et de la fin de vie ;
- la seule atteinte au principe de neutralité ne saurait caractériser en soi une urgence au sens de l'article L. 521-1 du code de justice administrative, d'autant que la campagne d'affichage se termine le 28 mai 2024.
Vu :
- les autres pièces du dossier ;
- la requête enregistrée le 17 mai 2024 sous le n° 2412255 par laquelle les requérants demandent l'annulation de la décision attaquée.
Vu :
- le code général des collectivités territoriales ;
- le code de justice administrative.
Le président du tribunal a désigné Mme C pour statuer sur les demandes de référé.
Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.
Au cours de l'audience publique tenue en présence de Mme Thomas, greffière d'audience, Mme C a lu son rapport et entendu :
- les observations de Me de Beauregard, représentant les requérants, qui conclut aux mêmes fins que sa requête par les mêmes moyens, soutient qu'il n'est pas établi que la campagne d'affichage se termine le 28 mai 2024 car un élu aurait dit qu'elle se terminerait le 18 juin 2024 et observe que si les conclusions tendant à la suspension de la décision de la Ville de Paris de publier sur le site internet officiel de la Ville l'article intitulé " Loi sur la fin de vie " sont irrecevables faute de conclusions tendant à l'annulation d'une telle décision dans la requête au fond, celles tendant à la suspension du tweet renvoyant à l'affichage litigieux doivent être regardées comme recevables ;
- les observations de Me de Dieuleveult, représentant la fondation Jérôme le Jeune, qui conclut aux mêmes fins que sa requête par les mêmes moyens ;
- les observations de M. B, représentant la Ville de Paris, qui soulève le défaut d'intérêt à agir des associations requérantes compte tenu de leur objet qui se cantonne à la défense de la famille et de M. F et Mme E, qui ne justifient pas de leur qualité de contribuable parisien, l'irrecevabilité de la requête faute de production de la copie de la requête au fond et conclut pour le reste aux mêmes fins que ses précédentes écritures.
La clôture de l'instruction a été prononcée à l'issue de l'audience.
Considérant ce qui suit :
Sur la recevabilité de l'intervention de la fondation Jérôme Lejeune :
1. La fondation Jérôme Lejeune a pour objet " l'accueil et les soins des personnes, notamment celles atteintes de la trisomie 21 ou d'autres anomalies génétiques, dont la vie et la dignité doivent être respectées de la conception à la mort ". Elle justifie ainsi d'un intérêt suffisant pour intervenir à l'instance.
Sur les conclusions tendant à l'application de l'article L. 521-1 du code de justice administrative :
2. Aux termes de l'article L. 521-1 du code de justice administrative : " Quand une décision administrative, même de rejet, fait l'objet d'une requête en annulation ou en réformation, le juge des référés, saisi d'une demande en ce sens, peut ordonner la suspension de l'exécution de cette décision, ou de certains de ses effets, lorsque l'urgence le justifie et qu'il est fait état d'un moyen propre à créer, en l'état de l'instruction, un doute sérieux quant à la légalité de la décision. / () " Il résulte de ces dispositions que la condition d'urgence à laquelle est subordonné le prononcé d'une mesure de suspension doit être regardée comme remplie lorsque la décision administrative contestée préjudicie de manière suffisamment grave et immédiate à un intérêt public, à la situation du requérant ou aux intérêts qu'il entend défendre.
3. D'une part, la requête enregistrée le 17 mai 2024 sous le n° 2412255 se borne à demander l'annulation de la décision de la Ville de Paris de faire apposer sur les panneaux consacrés à l'affichage municipal l'affiche " Choisir de mourir dans la dignité est un droit fondamental ". Il suit de là que les conclusions présentées dans le cadre de la présente instance de référé tendant à la suspension de la décision de publier, depuis le compte officiel de la commune, le tweet se prévalant de l'affichage litigieux et à la suspension de la décision de la Ville de Paris de publier sur le site internet officiel de la Ville l'article intitulé " Loi sur la fin de vie : cette loi consacrera un droit fondamental au même titre que l'IVG " et d'ordonner à la Ville de Paris de procéder au retrait de cette publication, sont irrecevables.
4. D'autre part, il ressort des pièces soumises au juge des référés que la Ville de Paris a lancé une campagne d'affichage, portant sur environ 500 affiches d'information municipale à Cityz Média, à déployer sur le mobilier urbain concédé pendant la semaine du 15 au 21 mai puis la semaine suivante. L'affiche concernée comporte la phrase " Choisir de mourir dans la dignité est un droit fondamental ". Si le message renvoie à l'examen du projet de loi sur la fin de vie, qui a démarré le 27 mai 2024 à l'Assemblée Nationale, il fait suite également à la conférence citoyenne qui s'est tenue préalablement dans le pays afin de définir un consensus. A cet égard, il ne ressort pas des pièces soumises au juge des référés que le contenu du message serait susceptible d'entraîner des troubles à l'ordre public. Il suit de là qu'en l'absence de contexte polémique particulièrement tendu et de conflits sociaux entourant l'examen du projet de loi sur la fin de vie, les associations requérantes, M. F et Mme E ainsi que la fondation Jérôme Lejeune n'établissent pas l'urgence à suspendre la campagne d'information litigieuse, laquelle, au demeurant, en l'état de l'instruction, doit s'achever dans les jours qui viennent. Ils n'établissent pas d'avantage l'atteinte suffisamment grave et immédiate porté par cette campagne d'affichage aux intérêts qu'ils défendent, cet affichage temporaire étant sans incidence en tant que tel sur le cours des débats législatifs et le contenu de la loi qui sera adoptée.
5. Il résulte de tout ce qui précède que la condition d'urgence au sens de l'article L. 521- 1 du code de justice administrative n'est pas remplie et qu'il y a donc lieu de prononcer le rejet de la requête, en toutes ses conclusions, sans qu'il soit besoin de se prononcer sur les fins de non- recevoir soulevées par la Ville de Paris.
Sur les frais liés à l'instance :
6. La Ville de Paris n'étant pas la partie perdante à l'instance, les conclusions de l'association familiale Notre-Dame de Nazareth, de l'association Syndicat de la famille, de M. A F et de Mme D E au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative doivent être rejetées. Il n'y a pas lieu, dans les circonstances de l'espèce, de faire droit aux conclusions présentées par la Ville de Paris au même titre.
O R D O N N E :
Article 1er : L'intervention de la fondation Jérôme Lejeune est admise.
Article 2 : La requête de l'association familiale Notre-Dame de Nazareth, de l'association Syndicat de la famille, de M. F et de Mme E est rejetée.
Article 3 : Les conclusions de la Ville de Paris au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative sont rejetées.
Article 4 : La présente ordonnance sera notifiée à l'association familiale Notre-Dame de Nazareth, à l'association Syndicat de la famille, à M. A F, à Mme D E, à la fondation Jérôme Lejeune et à la Ville de Paris.
Fait à Paris, le 29 mai 2024.
La juge des référés,
A. C
La République mande et ordonne au préfet de la région d'Île-de-France, préfet de Paris, en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.
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