jeudi 24 octobre 2024
| Juridiction | Tribunal Administratif de Paris |
| Section | Tribunal Administratif de Paris |
| N° Dossier | TA75-2413977 |
| Type | Décision |
| Avocat requérant | CABINET JASPER AVOCATS |
Vu la procédure suivante :
Par une ordonnance du 8 avril 2024, enregistrée au greffe du tribunal le même jour, le président de la section du contentieux du Conseil d'Etat a transmis au tribunal, en application de l'article R. 351-1 du code de justice administrative, la requête présentée par M. A D.
Par cette requête, enregistrée au secrétariat du contentieux du Conseil d'Etat le 28 mars 2024, M. A D, représenté par Me Saada, demande au juge des référés du tribunal :
1°) de prescrire une expertise médicale, au contradictoire de l'Assistance publique - hôpitaux de Paris (AP-HP), du centre hospitalier intercommunal de Créteil (CHIC), de l'Office national d'indemnisation des accidents médicaux, des affections iatrogènes et des infections nosocomiales (ONIAM) et de la caisse primaire d'assurance maladie de Paris, en vue de déterminer les préjudices qu'il a subis lors de sa prise en charge au CHIC, à l'hôpital Trousseau et à l'hôpital Henri Mondor, et les responsabilités encourues ;
2°) de dire que l'expert pourra s'adjoindre un sapiteur ;
3°) de mettre les dépens à la charge du Trésor public.
Il soutient que la conduite d'une expertise est utile dans la perspective d'une action en responsabilité à raison des conditions dans lesquelles il a été pris en charge au sein du CHIC et de l'AP-HP pour une pathologie liée à une anomalie génétique des cils respiratoires.
Par un mémoire, enregistré le 25 juin 2024, le centre hospitalier intercommunal de Créteil (CHIC), représenté par Me Chiffert, informe le juge des référés qu'il ne s'oppose pas à la mesure d'expertise sollicitée, demande la désignation d'un expert spécialisé en pneumologie, de compléter la mission de l'expert selon les termes de son mémoire.
Par un mémoire, enregistré le 26 juin 2024, l'ONIAM, représenté par Me Saumon, fait part de ses réserves et protestations sur le bien-fondé de sa mise en cause et demande de compléter la mission de l'expert selon les termes de son mémoire.
Par un mémoire, enregistré le 12 juillet 2024, l'Assistance publique - hôpitaux de Paris informe le juge des référés qu'elle ne s'oppose pas à la mesure d'expertise sollicitée, demande la désignation d'un expert spécialisé en pneumologie pédiatrique, de compléter la mission de l'expert selon les termes de son mémoire.
Vu les autres pièces du dossier.
Vu le code de justice administrative.
Le président du tribunal administratif de Paris a désigné Mme Dhiver, vice-présidente, pour statuer sur les demandes de référé.
Considérant ce qui suit :
Sur la demande d'expertise :
1. Aux termes de l'article R. 532-1 du code de justice administrative : " Le juge des référés peut, sur simple requête et même en l'absence de décision administrative préalable, prescrire toute mesure utile d'expertise ou d'instruction. / () ".
2. M. D, né le 24 décembre 1978, a été suivi à compter de 1988 à l'hôpital Trousseau dans le cadre d'une dyskinésie ciliaire primitive et a subi le 10 juillet 1989 une intervention de lobectomie moyenne avec suites opératoires décrites comme simples, nécessitant toutefois le maintien d'un traitement médical devant une persistance d'un encombrement bronchique. Au mois de juin 2014, M. D a été hospitalisé en pneumologie au CHIC, pour une primo-infection à bacille pyocyanique et y a été suivi jusqu'en 2017 en raison d'épisodes d'encombrement et de surinfections, nécessitant la mise en place de traitements médicaux itératifs. En l'absence d'amélioration, il a été hospitalisé à l'hôpital Henri Mondor au mois de juillet 2017 pour la réalisation d'explorations fonctionnelles, puis a présenté au mois d'août une toux avec des expectorations très abondantes et sales, pour laquelle le traitement antibiotique s'est montré inefficace. Une fibroscopie bronchique a mis en évidence une infection polymicrobienne sur les fils de suture ainsi qu'une agrafe dans la lobaire moyenne. Soutenant que ses capacités respiratoires sont depuis considérablement réduites, M. D demande la désignation d'un expert judiciaire.
3. La demande d'expertise présentée par M. D entre dans le champ d'application de l'article R. 532-1 du code de justice administrative. Il y a lieu d'y faire droit et de fixer la mission de l'expert comme il est précisé à l'article 1er de la présente ordonnance.
4. S'il apparaît à un expert qu'il est nécessaire de faire appel au concours d'un ou plusieurs sapiteurs pour l'éclairer sur un point particulier, il doit préalablement solliciter l'autorisation du président du tribunal administratif. Par suite, les conclusions de M. D tendant à ce que le juge des référés autorise l'expert à s'adjoindre un sapiteur ne peuvent qu'être rejetées.
5. L'expert est tenu, entre autres, d'informer les parties de ses constatations, de recueillir leurs dires et d'en faire état dans son rapport. S'il lui est loisible de communiquer aux parties un pré-rapport aux fins de recueillir leurs observations, aucune disposition législative ou réglementaire applicable devant le juge administratif ne permet de lui imposer cette formalité. Par suite, les conclusions de l'ONIAM et du CHIC tendant à ce que le juge des référés enjoigne à l'expert de déposer un pré rapport ne peuvent qu'être rejetées.
Sur les frais d'expertise :
6. En vertu de l'article R. 621-13 du code de justice administrative, la ou les parties qui assumeront la charge des frais d'expertise sont désignées par le président du tribunal aux termes de l'ordonnance qui fixera, après le dépôt du rapport, les frais et honoraires de l'expert. De même, en application de l'article R. 621-12 du même code, dans le cas où il serait fait droit à une demande de l'expert tendant au bénéfice d'une allocation provisionnelle, il appartient également au président du tribunal, aux termes de l'ordonnance fixant le montant de cette allocation, de préciser la ou les parties qui devront la verser. Il n'appartient donc pas au juge des référés de déterminer la partie à la charge de laquelle seront mis les frais d'expertise ou, le cas échéant, l'allocation provisionnelle qui pourrait éventuellement être accordée à l'expert. Par suite, la demande présentée à ce titre par M. D, qui ne démontre pas bénéficier de l'aide juridictionnelle, de mettre les frais d'expertise à la charge du Trésor public doit, à ce stade, être rejetée.
ORDONNE :
Article 1er : M. B C (pneumologie) exerçant 60, rue des Couronnes à Paris (75020), est désigné en qualité d'expert.
Il aura pour mission, en présence de M. D, l'AP-HP, l'ONIAM, le CHIC, et la caisse primaire d'assurance maladie de Paris, de :
1°) prendre connaissance de l'intégralité du dossier médical de M. D, et de tous documents relatifs au suivi médical, aux actes de soins, et aux diagnostics pratiqués lors de sa prise en charge à l'hôpital Trousseau à compter du 21 juillet 1988, puis au CHIC et à l'hôpital Henri Mondor ; convoquer et entendre les parties et tout sachant ; procéder à l'examen sur pièces du dossier médical de M. D ainsi qu'à son examen clinique ; entendre les doléances de M. D ;
2°) décrire l'état de santé de M. D et les soins et prescriptions antérieurs à son suivi à l'hôpital Trousseau et les conditions dans lesquelles il a été pris en charge et soigné dans cet établissement ; ainsi qu'à l'hôpital Henri Mondor et au CHIC ;
3°) donner son avis sur le point de savoir si les diagnostics établis et les traitements, interventions et soins prodigués et leur suivi ont été consciencieux, attentifs, diligents et conformes aux données acquises de la science, et s'ils étaient adaptés à l'état de M. D et aux symptômes qu'il présentait ; donner notamment son avis sur la pertinence des diagnostics des équipes médicales de chaque hôpital, et la conformité de la prise en charge de l'intéressé aux règles de l'art et aux données acquises de la science à l'époque des faits ; l'expert précisera les références des données médicales sur lesquelles il se fonde, en retranscrivant au besoin les passages de la littérature scientifique qui lui paraîtraient pertinents ;
4°) déterminer l'origine des différentes infections en appréciant, le cas échéant, la part respective prise par les différents facteurs qui y auraient concouru en recherchant, à cet égard, quelle incidence sur la survenance du dommage ont pu avoir la présence d'autres pathologies, l'âge de M. D ou la prise d'un traitement antérieur particulier ;
Dire si :
- la prise en charge de M. D à l'hôpital Trousseau en 1988 est exempte de reproches, si le diagnostic de bronchopneumopathie chronique obstructive en rapport avec une maladie ciliaire congénitale a été correctement posé et le traitement par antibiothérapie alternée et kinésithérapie adapté, et si l'opportunité d'un geste chirurgical sur certaines des lésions bronchiques constatées était conforme au savoir-faire de la science à l'époque et le geste couramment maitrisé ;
- se prononcer sur la lobectomie moyenne réalisée le 10 juillet 1989, et si la persistance d'un encombrement bronchique aurait dû conduire à de nouvelles investigations ;
- le suivi en 2014 au CHIC a été conforme aux bonnes pratiques, si l'antibiothérapie était adaptée, et si l'analyse du cliché thoracique du 6 mars 2015 a été correcte, si, au vu de la majoration des opacités à gauche, un nouveau traitement antibiotique était adapté, et si la lecture du cliché du 15 juin 2015 est exempte de tout reproche ;
- si devant la dégradation de son état de santé en 2017 le CHIC a correctement analysé la surinfection de M D, si la modification récurrente de l'antibiothérapie était suffisante et adaptée, si la réalisation d'une fibroscopie bronchique en août 2017 n'était pas tardive, et si la vue de fils de sutures et d'agrafe dans la lobaire lors de cet examen aurait pu être détectée visuellement lors des autres examens, et enfin si la fibroscopie n'aurait pas due être envisagée dès 2015 ;
5°) donner son avis sur le point de savoir si le ou les manquements éventuellement constatés ont fait perdre à M. D une chance sérieuse d'éviter les dommages décrits ; donner son avis sur l'ampleur (pourcentage) de la chance perdue par M. D de voir son état de santé s'améliorer ou d'éviter de le voir se dégrader en raison de ces manquements ; dire si le dommage survenu et ses conséquences étaient probables, attendus et redoutés ; évaluer le taux du risque qui s'est, le cas échéant, réalisé ; déterminer les conséquences probables de la pathologie présentée en l'absence de traitement ;
6°) en cas d'aléa thérapeutique, dire :
- si la prise en charge médicale a entraîné des conséquences notablement plus graves que celles auxquelles M. D était exposé par sa pathologie de manière suffisamment probable en l'absence de geste ;
- quelle était la probabilité de la survenance du dommage dans les conditions où l'acte a été accompli ;
7°) déterminer le contenu et l'étendue de l'information délivrée à M. D sur les risques des actes médicaux subis de telle sorte que, pour le cas où un défaut d'information serait relevé, ce manquement puisse être apprécié au regard de l'obligation qui pesait sur les praticiens hospitaliers au moment des faits litigieux ;
8°) de manière générale, donner toutes précisions et informations utiles permettant au tribunal de se prononcer sur les responsabilités et l'importance des préjudices subis par M. D notamment à raison des souffrances endurées, et toute information utile à la solution du litige ; évaluer les postes de préjudices sur la nomenclature Dinthilac ;
a) dire si l'état de M. D est consolidé ou s'il est susceptible d'amélioration ou de dégradation ; proposer, si possible, une date de consolidation de l'état de l'intéressé en fixant notamment la période d'incapacité temporaire et le taux de celle-ci, ainsi que le taux d'incapacité permanente partielle ; si son état de santé n'est pas consolidé proposer le cas échéant une nouvelle date d'expertise ;
b) donner son avis sur les dépenses de santé rendues nécessaires par l'état de M. D en lien avec les faits en litige ; préciser, dans le cas où certaines hospitalisations ou certains achats de produits pharmaceutiques ne seraient pas tout entiers imputables au dommage litigieux, dans quelle proportion ils peuvent être rattachés à ce dernier ;
c) indiquer si et dans quelle mesure l'assistance, constante ou occasionnelle, d'une tierce personne a été ou est nécessaire à M. D en raison du dommage litigieux, pour accomplir les actes de la vie quotidienne ; quantifier le volume horaire, la fréquence et le type d'aide nécessaire (médicalisée / non médicalisée), et dire jusqu'à quelle échéance cette aide éventuelle est requise ; préciser les autres frais liés au handicap dont la nécessité résulterait du dommage ;
d) déterminer l'incidence professionnelle ainsi que les autres dépenses liées au dommage corporel ;
e) décrire et évaluer les souffrances physiques, psychiques ou morales subies en lien avec les faits en litige ;
f) évaluer le préjudice esthétique, le préjudice d'agrément, le préjudice sexuel ;
9°) préciser clairement, pour chacun de ces postes de préjudices :
a) la part qui résulte de l'infection en cause ;
b) la part éventuelle qui résulterait de l'état de santé antérieur du patient ;
c) la part éventuelle qui résulterait de faits postérieurs à l'infection, survenus dans un autre établissement de santé que celui dans lequel s'est déclarée l'infection en litige ;
d) la part éventuelle qui résulterait de manquements éventuellement commis dans la prise en charge hospitalière du patient autres que les manquements à l'origine de l'infection elle-même et que ceux commis dans la prise en charge médicale de l'infection.
10°) donner au tribunal tous autres éléments d'information nécessaires à la réparation de l'intégralité du préjudice subi par M. D à raison des faits en litige.
Article 2 : L'expert remplira sa mission dans les conditions par les articles R. 621-2 à R. 621 - - 14 du code de justice administrative. Il ne pourra recourir à un sapiteur sans l'autorisation préalable du président du tribunal administratif.
Article 3 : Préalablement à toute opération, l'expert prêtera serment dans les formes prévues à l'article R. 621-3 du code de justice administrative.
Article 4 : A la demande du tribunal ou à son initiative, l'expert pourra, avec l'accord des parties, conduire une médiation dans les conditions prévues à l'article R. 621-1 du code de justice administrative.
Article 5 : L'expert déposera son rapport au greffe du tribunal, au plus tard le 25 avril 2025, sous forme électronique par le biais de la plateforme d'échanges prévue à cet effet, accompagné de l'état de ses vacations, frais et débours.
Article 6 : L'expert notifiera les copies de son rapport aux parties intéressées telles que précisées à l'article 8 de la présente ordonnance, dans les conditions prévues à l'article R. 621-9 du code de justice administrative. Avec leur accord, cette notification pourra s'opérer par voie électronique dans les conditions prévues à l'article R. 621-7-3 du même code.
Article 7 : Le surplus des conclusions des parties est rejeté.
Article 8 : La présente ordonnance sera notifiée à M. A D, à l'Assistance publique - hôpitaux de Paris, à l'Office national d'indemnisation des accidents médicaux, des affections iatrogènes et des infections nosocomiales, au centre hospitalier intercommunal de Créteil, à la caisse primaire d'assurance maladie de Paris, et à M. B C, expert.
Fait à Paris, le 24 octobre 2024.
La juge des référés,
M. DHIVER
La République mande et ordonne à la ministre de la santé et de l'accès aux soins en ce qui la concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.
N°2413977/11-6