mercredi 19 juin 2024
| Juridiction | Tribunal Administratif de Paris |
| Section | Tribunal Administratif de Paris |
| N° Dossier | TA75-2414150 |
| Type | Décision |
| Avocat requérant | PESCHANSKI |
Vu la procédure suivante :
Par une requête enregistrée le 3 juin 2024, M. A B, représenté par Me Peschanski, demande au juge des référés, saisi sur le fondement de l'article L. 521-1 du code de justice administrative :
1°) de l'admettre au bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire ;
2°) de suspendre l'exécution de la décision implicite née le 22 janvier 2024 par laquelle le préfet de police a rejeté sa première demande de titre de séjour ;
3°) d'enjoindre au préfet de police de lui délivrer une carte de résident et, dans l'attente, de lui remettre un récépissé l'autorisant à travailler dans un délai de quinze jours à compter de la notification de l'ordonnance à venir, sous astreinte de 100 euros par jour de retard ;
4°) de mettre à la charge de l'Etat une somme de 1 500 euros, à verser à son conseil, au titre des dispositions combinées des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991, sous réserve qu'il renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'Etat, ou, à défaut, de mettre à la charge de l'Etat une somme de 1 500 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.
Il soutient que :
- l'urgence est établie dès lors que la décision attaquée le place dans une situation de précarité administrative l'empêchant notamment de séjourner régulièrement aux côtés de son enfant réfugié et de subvenir à leurs besoins par l'exercice d'une activité professionnelle et l'exposant à un risque d'éloignement ou de placement en rétention ;
- la décision attaquée a été prise par une autorité incompétente ;
- elle est insuffisamment motivée ;
- elle n'a pas été précédée d'un examen sérieux de la situation de l'intéressé ;
- elle méconnaît les dispositions de l'article L. 424-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;
- elle méconnaît les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme ;
- elle est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation ;
- elle méconnaît les stipulations de l'article 3-1 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant.
Par un mémoire en défense enregistré le 11 juin 2024, le préfet de police conclut au non-lieu à statuer sur les conclusions en suspension et en injonction et au rejet des conclusions présentées au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.
Il soutient que :
- le dossier déposé par le requérant le 22 septembre 2023 n'était pas complet, ainsi que le service instructeur s'en est avisé au moment de la " prise en main " de sa demande le 11 juin 2024 ;
- le requérant a été mis en possession d'une attestation de prolongation d'instruction de sa demande de titre de séjour valable jusqu'au 10 septembre 2024.
Vu :
- les autres pièces du dossier ;
- la requête enregistrée sous le n° 2414148 par laquelle M. B demande l'annulation de la décision attaquée.
Vu :
- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;
- le code de justice administrative.
Le président du tribunal a désigné M. Sorin pour statuer sur les demandes de référé.
Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.
Le rapport de M. Sorin, juge des référés, a été entendu au cours de l'audience publique, tenue le 14 juin 2024 en présence de Mme Agricole, greffière d'audience.
La clôture de l'instruction a été prononcée à l'issue de l'audience.
Considérant ce qui suit :
1. M. A B, ressortissant nigérian, né le 10 mars 1983 à Bénin City au Nigéria, est entré en France à une date non précisée. Par une décision de la Cour nationale du droit d'asile (CNDA) en date du 10 juillet 2023, il est reconnu à sa fille, C B, née le 18 mars 2020 en France, le bénéfice du statut de réfugiée. Le 12 septembre 2023, M. B dépose auprès du préfet de police une demande de première délivrance de titre de séjour, laquelle a fait l'objet d'une décision implicite de rejet le 12 janvier 2024. Il demande par la présente requête la suspension de la décision implicite de rejet de sa première demande de titre de séjour.
Sur l'admission à l'aide juridictionnelle provisoire :
2. Aux termes du premier alinéa de l'article 20 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique : " Dans les cas d'urgence () l'admission provisoire à l'aide juridictionnelle peut être prononcée () par la juridiction compétente ou son président. " Eu égard aux circonstances de l'espèce, il y a lieu de prononcer, en application de ces dispositions, l'admission provisoire de M. B au bénéfice de l'aide juridictionnelle.
Sur les conclusions présentées au titre de l'article L. 521-1 du code de justice administrative :
3. Aux termes de l'article L. 521-1 du code de justice administrative : " Quand une décision administrative, même de rejet, fait l'objet d'une requête en annulation ou en réformation, le juge des référés, saisi d'une demande en ce sens, peut ordonner la suspension de l'exécution de cette décision, ou de certains de ses effets, lorsque l'urgence le justifie et qu'il est fait état d'un moyen propre à créer, en l'état de l'instruction, un doute sérieux quant à la légalité de la décision. "
En ce qui concerne la décision attaquée et les conclusions tendant au non-lieu à statuer :
4. Si le préfet de police soutient qu'il a délivré au requérant une attestation de prolongation de l'instruction de sa demande de titre de séjour, cette attestation n'a eu ni pour objet ni pour effet de procéder au retrait ou à l'abrogation de la décision attaquée, qui refuse la délivrance d'un titre de séjour et qui est née, en application des dispositions de l'article R. 432-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, quatre mois après le dépôt de la demande de titre soit, en l'espèce, le 22 janvier 2024. La circonstance selon laquelle le dossier de l'intéressé aurait été incomplet, à la supposer établie, est à cet égard sans incidence, dès lors que la demande de complément a été formulée le 11 juin 2024, postérieurement à l'introduction de la présente requête, et postérieurement à la naissance de la décision de rejet attaquée. Les conclusions tendant au non-lieu à statuer ne peuvent, par suite, qu'être rejetées, la requête de M. B n'ayant pas perdu son objet.
En ce qui concerne l'urgence :
5. L'urgence justifie que soit prononcée la suspension d'un acte administratif lorsque l'exécution de celui-ci porte atteinte, de manière suffisamment grave et immédiate, à un intérêt public, à la situation du requérant ou aux intérêts qu'il entend défendre. Il appartient au juge des référés, saisi d'une demande de suspension d'une décision refusant la délivrance d'un titre de séjour, d'apprécier et de motiver l'urgence compte tenu de l'incidence immédiate du refus de titre de séjour sur la situation concrète de l'intéressé.
6. La décision attaquée, refusant à M. B la délivrance de son titre de séjour en qualité de parent d'enfant réfugié, le place dans une situation de précarité administrative et financière l'empêchant de séjourner régulièrement avec son enfant reconnue réfugiée et de pourvoir aux besoins de sa famille par l'exercice d'une activité professionnelle. La circonstance que le préfet de police ait délivré à M. B une attestation de prolongation de l'instruction de sa demande de titre de séjour est à cet égard sans incidence dès lors, d'une part, que cette attestation n'est pas produite et qu'il n'est pas établi qu'elle autoriserait l'intéressé à travailler et, d'autre part et en tout état de cause, qu'une telle attestation, délivrée postérieurement à la naissance de la décision implicite litigeuse et à l'introduction de la requête, ne saurait faire obstacle à ce que le juge des référés se prononce sur le droit au séjour de l'intéressé, la délivrance renouvelée d'attestations prolongeant l'instruction de sa demande ne pouvant s'y opposer sauf à maintenir le requérant dans une situation d'incertitude administrative et procédurale permanente. Il y a par suite lieu, dans les circonstances de l'espèce, de regarder la condition d'urgence comme remplie.
En ce qui concerne le moyen propre à créer un doute sérieux quant à la légalité de la décision attaquée :
7. Aux termes de l'article L. 424-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'étranger auquel la qualité de réfugié a été reconnue en application du livre V se voit délivrer une carte de résident d'une durée de dix ans. " Aux termes de l'article L. 424-3 du même code : " La carte de résident prévue à l'article L. 424-1, délivrée à l'étranger reconnu réfugié, est également délivrée à : [] 4° Ses parents si l'étranger qui a obtenu le bénéfice de la protection est un mineur non marié, sans que la condition de régularité du séjour ne soit exigée. L'enfant visé au présent article s'entend de l'enfant ayant une filiation légalement établie, y compris l'enfant adopté, en vertu d'une décision d'adoption, sous réserve de la vérification par le ministère public de la régularité de cette décision lorsqu'elle a été prononcée à l'étranger. "
8. En l'état de l'instruction, le moyen tiré de la méconnaissance de l'article L. 424-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile paraît propre à créer un doute sérieux quant à la légalité de la décision attaquée.
Sur les conclusions aux fins d'injonction :
9. Aux termes de l'article L. 511-1 du code de justice administrative : " Le juge des référés statue par des mesures qui présentent un caractère provisoire. Il n'est pas saisi du principal et se prononce dans les meilleurs délais. "
10. La présente ordonnance implique qu'il soit enjoint au préfet de police de réexaminer la situation de M. B dans un délai d'un mois à compter de la notification de la présente ordonnance et de lui délivrer dans l'attente une autorisation provisoire de séjour l'autorisant à travailler valable, en tout état de cause, jusqu'au jugement de sa requête au fond.
Sur les frais liés au litige :
11. Ainsi qu'il a été dit, il y a lieu d'admettre provisoirement M. B à l'aide juridictionnelle. Par suite, son avocat peut se prévaloir des dispositions des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, sous réserve que Me Peschanski, avocat de M. B, renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'Etat et sous réserve de l'admission définitive de sa cliente à l'aide juridictionnelle, de mettre à la charge de l'Etat le versement à Me Peschanski de la somme de 800 euros. Dans le cas où l'aide juridictionnelle ne serait pas accordée à M. B, par le bureau d'aide juridictionnelle, la somme de 800 euros sera versée à M. B.
O R D O N N E :
Article 1 : M. A B est admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire.
Article 2 : L'exécution de la décision du préfet de police née le 22 janvier 2024 rejetant implicitement la demande de délivrance du titre de séjour de M. A B en qualité de parent d'enfant réfugiée est suspendue.
Article 3 : Il est enjoint au préfet de police de réexaminer la situation de M. B dans un délai d'un mois à compter de la notification de la présente ordonnance et de lui délivrer dans l'attente un récépissé l'autorisant à travailler valable, en tout état de cause, jusqu'au jugement de sa requête au fond.
Article 4 : Sous réserve de l'admission définitive de M. B à l'aide juridictionnelle et sous réserve que Me Peschanski renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'Etat, l'Etat versera à Me Peschanski, avocat de M. B, une somme de 800 euros en application des dispositions du deuxième alinéa de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991. Dans le cas où l'aide juridictionnelle ne serait pas accordée à M. B par le bureau d'aide juridictionnelle, la somme de 800 euros sera versée à M. B.
Article 5 : La présente ordonnance sera notifiée à M. A B, à Me Peschanski et au ministre de l'intérieur et des outre-mer.
Copie en sera adressée au préfet de police.
Fait à Paris, le 19 juin 2024.
Le juge des référés,
J. SORIN
La République mande et ordonne au ministre de l'intérieur et des outre-mer en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.
N°2414150/2-