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AccueilJurisprudence administrativeN° TA75-2415593

Tribunal Administratif de Paris — Décision N° TA75-2415593

vendredi 27 décembre 2024

JuridictionTribunal Administratif de Paris
SectionTribunal Administratif de Paris
N° DossierTA75-2415593
TypeDécision
Avocat requérantCABINET DE LA GRANGE ET FITOUSSI AVOCATS (SELARL)

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête, et un mémoire, enregistrés le 12 juin et le 8 juillet 2024, M. D I, Mme E I, Mme G I, M. B I, M. F I, Mme A I, représentés par Me Binisti, demandent au juge des référés du tribunal :

1°) de prescrire une expertise médicale, au contradictoire de l'Assistance publique - Hôpitaux de Paris (AP-HP), de l'Office national d'indemnisation des accidents médicaux, des affections iatrogènes et des infections nosocomiales (ONIAM) et de la caisse primaire d'assurance maladie de Paris en vue de chiffrer les préjudices subis par M. C I à la suite de la prise en charge à l'hôpital Henri Mondor puis la réalisation d'une ponction à l'hôpital de la Pitié Salpêtrière, et de déterminer les responsabilités encourues ayant abouti à son décès le 19 octobre 2021 ;

2°) mettre les provisions à la charge de l'AP-HP, ainsi que les entiers dépens ;

3°) mettre à la charge de l'AP-HP une somme de 3 500 euros au titre des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Ils soutiennent qu'en qualité d'enfants et veuve de M. C I, la conduite d'une expertise est utile dans la perspective d'une action en responsabilité à raison des conditions dans lesquelles ce dernier a été pris en charge au sein de l'AP-HP dans le cadre d'une insuffisance rénale, ce qui justifie la désignation d'un néphrologue et d'un infectiologue dès lors qu'une bactériémie a été mise en évidence dans le dossier médical de M. I.

Par un mémoire, enregistré le 1er juillet 2024, l'AP-HP conclut à titre principal au rejet de la requête comme état irrecevable et demande de mettre à la charge des requérants une somme de 1 500 euros au titre des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative, à titre subsidiaire, elle demande à ce que la mission soit confiée à un collège d'experts spécialisé en néphrologie et hépatologie, de mettre les frais d'expertise à la charge des requérants, et conclut au rejet des conclusions portant sur le versement d'une somme au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Elle soutient que :

- la seule qualité d'ayants droit ne justifie pas de l'intérêt pour agir ;

- à titre subsidiaire, elle ne s'oppose pas à mesure d'expertise médicale.

Par un mémoire, enregistré le 2 juillet 2024, l'ONIAM, représenté par Me Fitoussi, fait savoir qu'il ne s'oppose pas à la mesure sollicitée et demande au juge de compléter la mission de l'expert selon les termes de son mémoire, de dire que l'expert déposera un pré rapport et de mettre les frais d'expertise à la charge des requérants.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu le code de justice administrative.

Le président du tribunal administratif de Paris a désigné Mme Dhiver, vice-présidente du tribunal administratif de Paris, pour statuer sur les demandes de référés.

Considérant ce qui suit :

Sur la demande d'expertise :

1. Aux termes de l'article R. 532-1 du code de justice administrative : " Le juge des référés peut, sur simple requête et même en l'absence de décision administrative préalable, prescrire toute mesure utile d'expertise ou d'instruction. / () ".

2. M. C I, né le 6 mars 1943, était suivi au sein de l'hôpital Henri Mondor pour des antécédents urologiques et un diabète de stade II, et devant la dégradation de son état de santé, il s'est présenté le 16 septembre 2021 au service des urgences de l'hôpital et a été pris en charge pour une défaillance rénale. La réalisation d'une biopsie a mis en évidence une vascularite leucocytoclasique à ANCA anti-PR3 satellite d'une bactériémie à C. amycolatum. M. I a subi une ponction-biopsie rénale le 19 octobre 2021 à l'hôpital de la Pitié Salpêtrière, qui a été suivie de trois arrêts cardiorespiratoires, obligeant l'équipe médicale de l'hôpital Henri Mondor à arrêter les thérapeutiques actives. S'interrogeant sur les conditions dans lesquelles leur mari et père a été soigné au sein de l'AP-HP, M. D I et autres demandent la désignation d'un collège d'experts judiciaires.

3. La demande d'expertise présentée par M. D I et autres, qui tirent de leur qualité d'ayants droit leur intérêt pour agir, entre dans le champ d'application de l'article R. 532-1 du code de justice administrative.

4. L'expert est tenu, entre autres, d'informer les parties de ses constatations, de recueillir leurs dires et d'en faire état dans son rapport. S'il lui est loisible de communiquer aux parties un pré-rapport aux fins de recueillir leurs observations, aucune disposition législative ou réglementaire applicable devant le juge administratif ne permet de lui imposer cette formalité. Par suite, les conclusions de l'ONIAM tendant à ce que le juge des référés enjoigne à l'expert de déposer un pré rapport ne peuvent qu'être rejetées.

5. Il résulte de ce qui a été dit plus haut qu'il y a lieu de faire droit à la demande d'expertise présentée par M. D I et autres et de fixer la mission de l'expert comme il est précisé à l'article 1er de la présente ordonnance.

Sur les frais d'expertise :

6. En vertu de l'article R. 621-13 du code de justice administrative, la ou les parties qui assumeront la charge des frais d'expertise sont désignées par le président du tribunal aux termes de l'ordonnance qui fixera, après le dépôt du rapport, les frais et honoraires de l'expert. De même, en application de l'article R. 621-12 du même code, dans le cas où il serait fait droit à une demande de l'expert tendant au bénéfice d'une allocation provisionnelle, il appartient également au président du tribunal, aux termes de l'ordonnance fixant le montant de cette allocation, de préciser la ou les parties qui devront la verser. Il n'appartient donc pas au juge des référés de déterminer la partie à la charge de laquelle seront mis les frais d'expertise ou, le cas échéant, l'allocation provisionnelle qui pourrait éventuellement être accordée à l'expert. Par suite, la demande présentée à ce titre par les parties doit, à ce stade, être rejetée.

Sur l'application de l'article L.761-1 du code de justice administrative :

7. Aux termes de l'article L. 761-1 du code de justice administrative : " Dans toutes les instances, le juge condamne la partie tenue aux dépens ou, à défaut, la partie perdante à payer à l'autre partie la somme qu'il détermine, au titre des frais exposés et non compris dans les dépens. Le juge tient compte de l'équité ou de la situation économique de la partie condamnée. Il peut, même d'office, pour des raisons tirées des mêmes considérations, dire qu'il n'y a pas lieu à cette condamnation. "

8. Il n'y a pas lieu, dans les circonstances de l'espèce, de mettre à la charge d'une des parties une somme au titre de ces dispositions.

O R D O N N E :

Article 1er : M. H J (néphrologue), exerçant à l'hôpital américain de Paris, 63 boulevard Victor Hugo à Neuilly-sur-Seine (92202) est désigné en qualité d'expert.

Il aura pour mission, en présence de M. D I, Mme E I, Mme G I, M. B I, M. F I, Mme A I, l'AP-HP, l'ONIAM et de la caisse primaire d'assurance maladie de Paris, de :

1°) prendre connaissance de tous documents relatifs au suivi médical de M. C I, convoquer et entendre les parties et tout sachant ; procéder à l'examen du dossier médical de M. C I et entendre les doléances de ses ayants droits ;

2°) décrire l'état de santé de M. C I, les conditions dans lesquelles il a été pris en charge et soigné à l'hôpital Henri Mondor et la Pitié Salpetrière ; décrire l'état pathologique de M. C I ayant conduit aux soins pratiqués ;

3°) donner son avis sur le point de savoir si les diagnostics établis et les traitements, interventions et soins prodigués et leur suivi ont été consciencieux, attentifs, diligents et conformes aux données acquises de la science, et s'ils étaient adaptés à l'état de M. C I; donner notamment son avis sur la pertinence des diagnostics des équipes médicales, l'utilité des gestes pratiqués et la conformité de la prise en charge de l'intéressé aux règles de l'art et aux données acquises de la science à l'époque des faits ; l'expert précisera les références des données médicales sur lesquelles il se fonde, en retranscrivant au besoin les passages de la littérature scientifique qui lui paraîtraient pertinents ;

4°) déterminer l'origine du dommage en appréciant, le cas échéant, la part respective prise par les différents facteurs qui y auraient concouru en recherchant, à cet égard, quelle incidence sur la survenance du dommage ont pu avoir la présence d'autres pathologies, l'âge de M. C I ou la prise d'un traitement antérieur particulier ;

5°) donner son avis sur le point de savoir si le ou les manquements éventuellement constatés ont fait perdre à M. C I une chance sérieuse de voir son état de santé s'améliorer et d'éviter d'aboutir à son décès ; donner son avis sur l'ampleur (pourcentage) de la chance perdue par l'intéressé de voir son état de santé s'améliorer ou d'éviter de le voir se dégrader en raison de ces manquements ;

6°) déterminer le contenu et l'étendue de l'information délivrée à M. C I sur les risques des actes médicaux subis de telle sorte que, pour le cas où un défaut d'information serait relevé, ce manquement puisse être apprécié au regard de l'obligation qui pesait sur les praticiens hospitaliers au moment des faits litigieux ;

7°) en cas d'aléa thérapeutique, dire :

- si la prise en charge médicale a entraîné des conséquences notablement plus graves que celles auxquelles M. C I était exposé par sa pathologie de manière suffisamment probable en l'absence de geste ;

- quelle était la probabilité de la survenance du dommage dans les conditions où l'acte a été accompli ;

8°) en ce qui relève de l'infection : donner son avis sur l'état de M. C I concernant la présence de la bactérie à C. amycolatum, mise en évidence dans le compte rendu d'hospitalisation en néphrologie du 20 octobre 2021 ; dire si M. C I a pu contracter cette affection iatrogène ou infection lors de son séjour au sein de l'AP-HP ou si elle a pour origine une cause extérieure et étrangère à l'activité de l'hôpital ; à cet effet, se faire remettre les compte rendus du CLIN, l'ensemble des protocoles d'hygiène applicables à l'acte litigieux, les résultats des enquêtes épidémiologiques effectuées, et, si nécessaire, les résultats des analyses environnementales ;

- préciser à quelle date ont été constatés les premiers signes d'infection ; préciser à quelle date a été porté les diagnostics d'infections successifs et dire par quels moyens cliniques et para-cliniques ces diagnostics ont été portés, et si des types de germes ont été identifiés ; en cas d'absence de prélèvement dire si cette action est fautive et si l'intéressé a perdu une chance de guérison et d'éviter de conduire à son décès ;

- déterminer la porte d'entrée de l'infection en précisant quel acte médical ou paramédical peut être considéré comme à l'origine de cette infection ;

- dire si un manquement aux obligations posées par la réglementation en matière de lutte contre les infections nosocomiales peut être relevé et si l'ensemble des mesures de prévention ont été appliquées conformément aux règles de l'art ; dans la négative, analyser la nature des erreurs, manque de précautions, négligences ou autres défaillances relevées ; indiquer, le cas échéant, dans quelle mesure l'état de santé de M. C I l'exposait particulièrement à la survenue de l'infection ;

- de manière générale, réunir tous les éléments devant permettre de déterminer si des manquements dans les actes médicaux, les actes de soins ou dans l'organisation des services hospitaliers ont été commis lors de la prise en charge de M. C I ; le cas échéant, indiquer dans quelle mesure ces manquements ont concouru à la survenance des infections ou ont fait perdre à M. C I une chance d'éviter de contracter l'infection et, dans l'affirmative, déterminer l'ampleur de la chance perdue en distinguant le pourcentage imputable aux diverses causes établies ;

- donner son avis sur le point de savoir si le dommage corporel constaté a un rapport avec l'état initial de M. C I et son décès ; le cas échéant, déterminer la part du préjudice présentant un lien de causalité direct, certain et exclusif avec l'infection contractée, en excluant la part des séquelles à mettre en relation avec la pathologie initiale, son évolution ou toute autre cause extérieure ; dire si un traitement a été administré à M. C I et s'il était adapté à son état de santé ; en cas de réponse négative indiquer quel effet dommageable celui-ci a pu avoir sur l'état général de M. C I et éventuellement l'évolution de sa pathologie ;

9°) de manière générale, donner toutes précisions et informations utiles permettant au tribunal de se prononcer sur les responsabilités et l'importance des préjudices subis par M. C I notamment à raison des souffrances endurées, ainsi que toute information utile à la solution du litige.

Article 2 : L'expert remplira sa mission dans les conditions par les articles R. 621-2 à R. 621-14 du code de justice administrative. Il ne pourra recourir à un sapiteur sans l'autorisation préalable du président du tribunal administratif.

Article 3 : Préalablement à toute opération, l'expert prêtera serment dans les formes prévues à l'article R. 621-3 du code de justice administrative.

Article 4 : A la demande du tribunal ou à son initiative, l'expert pourra, avec l'accord des parties, conduire une médiation dans les conditions prévues à l'article R. 621-1 du code de justice administrative.

Article 5 : L'expert déposera son rapport au greffe du tribunal, au plus tard le 9 juin 2025, sous forme électronique par le biais de la plateforme d'échanges prévue à cet effet, accompagné de l'état de ses vacations, frais et débours.

Article 6 : L'expert notifiera les copies de son rapport aux parties intéressées telles que précisées à l'article 8 de la présente ordonnance, dans les conditions prévues à l'article R. 621-9 du code de justice administrative. Avec leur accord, cette notification pourra s'opérer par voie électronique dans les conditions prévues à l'article R. 621-7-3 du même code.

Article 7 : Le surplus des conclusions des parties est rejeté.

Article 8 : La présente ordonnance sera notifiée à Mme E I, première dénommée, en sa qualité de représentante unique des requérants en application du dernier alinéa de l'article R. 751-3 du code de justice administrative, l'Assistance publique - hôpitaux de Paris, l'Office national d'indemnisation des accidents médicaux, des affections iatrogènes et des infections nosocomiales, la caisse primaire d'assurance maladie de Paris et à M. H J, expert.

Fait à Paris, le 27 décembre 2024

La juge des référés,

M. Dhiver.

La République mande et ordonne à la ministre de la santé et de l'accès aux soins en ce qui la concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

N°2415593/11-6

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